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Green Book : Noir n’est pas mon métier

2 out of 5 stars (2 / 5)

Je me souviens d’une interview de Juliette Greco dans une émission d’Ardisson. Elle racontait avoir été dans un restaurant chic avec un Noir dans les années 60. Le serveur parisien avait déclaré que le restaurant « n’acceptait pas les Nègres. » Juliette Greco, sans un mot, avait pris la main du serveur pour cracher dedans. Il venait de refuser l’entrée à un certain… Miles Davis.

Green Book raconte le quotidien d’un autre musicien afro-américain, Don Shirley (Mahershala Ali), pendant sa tournée dans le Vieux Sud. Pour cela, il engage un chauffeur, Tony Lip (Viggo Mortensen), qui deviendra aussi son garde du corps.

Je suis emmerdée. Green Book m’avait été très bien vendu par les copains blogueurs et les cinéphiles en tout genre. Le film, en soi, avait tout pour me plaire. Don Shirley force l’admiration, bien sûr : c’est un pianiste noir à la formation classique, éduqué… et gay. Tout en lui cristallisait les haines et les frustrations de l’époque. 

Alors imaginez s’il sillonne les routes du Vieux Sud avec un Italien des quartiers en guise de chauffeur… Ça donne le film Green Book, basé sur une histoire vraie. Le titre réfère à un guide odieux du voyageur noir, compilant les adresses où il sera « bienvenu. »

Un air d’Intouchables

Petite frappe de Little Italy, Tony, qui a un talent de baratineur, est un voleur à la petite semaine.

La scène de l’entretien d’embauche du chauffeur qui deviendra le garde du corps du musicien ressemble, à s’y méprendre, à la scène d’Intouchables, où le riche Blanc rencontre le jeune Noir des quartiers. Ici, les couleurs de peau sont inversées, mais les barrières sociales demeurent. 

Je vais être franche, je n’ai pas aimé Intouchables. Pour moi, le film était empli de clichés écoeurants (un Noir pauvre ça sait danser et c’est musclé mais ça ne connaît rien à l’art, mais ça s’y intéresse quand même pour faire du fric). Je n’en ferai pas la critique ici, mais le film m’avait mise en colère.

La dénonciation d’un monde en noir et blanc

Green Book est plus fin que le film d’Olivier Nakache et Éric Toledano, naturellement. La situation complexe de Don dans les années 60 est très bien exprimée dans le climax du film, lorsque le musicien se confie à son chauffeur : il sera toujours trop noir pour les uns, trop blanc pour les autres. Trop riche et éduqué pour les uns, pas assez pour les autres.

Après deux mandats de Barack Obama, ce film sur Don Shirley nous présente l’un des premiers hommes que les racistes de tout bord qualifient de « Bounty » ou d' »Oreo » : noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur.

Lors de cette scène, j’avais envie de serrer le personnage dans mes bras en lui déclarant mon admiration.

Les scènes où Don est mal accueilli pour cause de couleur de peau sont également nuancées. Le passage où Don doit faire des kilomètres pour aller aux toilettes rappelle celui des Figures de l’ombre, où une scientifique de talent traversait tout un campus pour se soulager, juste parce qu’elle avait la peau noire.

De l’humour et des dialogues réussis

Ajoutez à cela des répliques très drôles de Tony et son verbe argotique, et sa philosophie disons très… personnelle. La célèbre phrase de Kennedy :

Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.

devient, dans la bouche de Tony :

Ne vous demandez pas ce que vous pouvez faire pour votre pays, mais ce que vous pouvez faire pour vous-même.

Tony et son verbe haut sont effectivement rafraichissants.

Surtout, le film démontre que ce verbe argotique devient l’objet du mépris de Don lui-même. S’il est victime de racisme, il n’est pas en reste pour ce qui est de la discrimination sociale.

Green Book : un film qui manque de révolte

Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Comme dans Intouchables cité plus haut, j’ai la sensation que Green Book dit au spectateur « Vous êtes du bon côté, vous avez raison de penser ce que vous pensez, ne changez rien. » Il y a quelque chose de profondément consensuel dans le film de Farrelly. Pourtant, le réalisateur a les meilleures intentions.

A force de nuances, le film oublie la violence de l’époque. Est-ce parce que d’autres films engagés sortis récemment m’ont davantage convaincue ?

En fait, je pense que Green Book sort trop tard. Il accuse d’un retard terrible dans le ton et le propos. La nuance à l’extrême et le ton gentillet, c’était bon pour Devine qui vient dîner, justement sorti dans les années 60. On trouve dans Green Book une photographie surannée qui donnerait presque l’impression de la nostalgie d’une époque. La forme, en bref, s’oppose au fond. 

La scène, par exemple, où des travailleurs de champs de coton fixent, en statue, le musicien friqué, a provoqué chez moi un malaise certain. Green Book est trop explicatif, trop appuyé, et cela fait oublier les moments plus fins du métrage.

Dr Sheldon et son chauffeur

Je sais que je vais me faire basher pour ça, mais Green Book me rappelle, dans ses bonnes intentions qui empêchent au film d’être abouti, un autre film sur un chauffeur. 

La photo de Green Book,me rappelle en effet celle de Miss Daisy et son chauffeur, film gentillet voire moralisateur de 1989.

2019, c’est trop tard pour les films « qui vont dans le bon sens. » Il faut des films qui réveillent, surtout sous l’administration Trump et les fascismes qui montent en Europe. Peter Farrelly, avec son feel good movie, ne fait qu’enfoncer les portes ouvertes, sans jamais bousculer le spectateur (trop risqué, sans doute, s’il vise l’Oscar.)

Même la réaction positive de la femme de Tony Lip à la fin du film est convenue. Bien sûr qu’elle se doute que Don Shirley a joué le Cyrano pour les lettres d’amour envoyées par Tony.

Quid de la promotion de Green Book ?

En tant que communicante, une autre chose m’a gênée concernant Green Book : l’affiche du film.

 

L'affiche de Green Book

L’affiche de Green Book

 

Vous me direz, « Viggo Mortensen est le chauffeur, normal qu’il soit au premier plan. Et puis, avec son rôle d’Aragorn dans Le Seigneur des anneaux, il va attirer plus de spectateurs en salles que Mahershala Ali, connu seulement pour Moonlight et quelques séries. » Certes. Mais l’affiche, elle aussi, a été conçue pour ne froisser personne. C’est le Blanc qui est au premier plan et prend la majeure partie de l’espace. Malgré toutes les avancées sociales acquises en 2019 et tous les films réalisés sur le sujet, l’acteur noir est encore considéré comme « clivant. » Les producteurs se disent encore qu’il attirera moins de public, ou pire, qu’il fera passer le film pour un film d’auteur engagé réservé à quelques intellos de gauche (dans mon genre, oui oui). Un acteur noir trop mis en valeur, pour les producteurs, ça reste « trop segmentant. »

Moi-même pour cet article, je n’ai trouvé qu’une seule photo promotionnelle où Mahershala Ali apparaissait au premier plan. N’est-ce pas un comble lorsque c’est lui, le héros du film ?

Qu’en est-il de Mahershala Ali lui-même, et des autres acteurs et actrices noir.e.s ? Ne sont-ils pas confinés aux rôles que Hollywood veut bien leur donner ? Et nous ne montrons pas l’exemple en France. Le livre Noire n’est pas mon métier est éclairant à ce sujet.

A quand un Noir dans le rôle de Macbeth ou Hamlet au cinéma ? J’attends encore.

 

Rien de neuf sous le soleil hollywoodien

Là non plus, Green Book ne prend pas de risque. Rien de neuf sous le soleil du cinéma hollywoodien. Les bonnes intentions affichées (c’est le cas de le dire) cachent mal la difficulté du réalisateur de tenir un vrai discours sur ce sujet essentiel.

 

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Captain Fantastic

Captain Fantastic, avec Viggo Mortensen : les sept fantastiques


4 out of 5 stars (4 / 5)


En 1910, Theodore Roosevelt prononça un discours face aux étudiants de la Sorbonne, et disait en substance « Se plaindre d’une situation sans apporter de solution, c’est pleurnicher. » S’il est juste de dire que notre système éducatif supporte trop d’insuffisances pour rester pertinent et ne prépare vraiment pas les enfants à la vraie vie, il ne faut pas en rester là sans chercher une solution.
Ben (Viggo Mortensen) héros de Captain Fantastic, a choisi de faire vivre ses enfants en pleine nature et leur offrir un mode de vie et une éducation alternatifs. Une bonne idée ?

Ben dans Captain Fantastic : un prof idéal ?

On trouve bien des points communs entre John Keating, du Cercle des poètes disparus, et Ben, qui élève avec sa femme ses six enfants dans une éducation bien particulière, sorte de néo-Paideia, le vaste système d’éducation de la Grèce Antique, complet et exigeant. Le film suit un schéma dialectique, celui de la « Thèse-Antithèse-Synthèse », grossier mais efficace. Matt Ross commence par exalter l’éducation alternative prodiguée par Ben, puis d’en pointer les limites, avant de proposer un compromis.
Viggo Mortensen dans Captain Fantastic, de Matt Ross (2016)
Viggo Mortensen dans Captain Fantastic, de Matt Ross (2016)
D’abord des activités sportives intenses : varappe sous la pluie, camouflage pour la chasse (l’occasion d’une intro particulièrement frappante), auto-défense à mains nues ou à des armes de fortune, travaux manuels. Nos jeunes pousses acquièrent une force physique et une habileté peu communes. Pour appuyer sa démonstration, le réalisateur, Matt Ross, emprunte au road movie lorsque sa famille croise des citoyens et familles « standards », si faibles et ignorants par rapport à eux. Leur culture phénoménale par des lectures analytiques d’ouvrages difficiles en font des Einstein, des critiques ouverts et éclairés, mais développent aussi leur sensibilité, comme cette hilarante scène où Bollivan, l’aîné, met dans sa poche la mère protectrice d’un flirt par une improvisation poétique.

Une fable humaniste

Leur philosophie prométhéenne de la nature, celle de l’Antéchrist de Nietzsche, les encourage à se détourner d’une religion dévoyée pour exalter une libération de l’esprit par le seul mérite de l’homme. Ce n’est pas anodin que le bouddhisme soit prôné par cette famille, à l’opposé de la religion mensongère défendue par le grand-père maternel (l’excellent Frank Langella).
L’avant-dernière scène au son d’une sublime version de Sweet Child of Mine chante le triomphe de la nature et de la vie face à la mort.
Le dieu vivant de cette famille est Noam Chomsky, un des plus énergiques pourfendeurs et « déconstructeurs » des tares de la société capitaliste, égoïste, et corrompue.

L’utopie en marche ?

Cette éducation semble si supérieure à celle des grandes villes… mais Matt Ross sait bien qu’il met en scène une utopie. La première fêlure réside justement dans Captain Fantastic lui-même : gourou radical, il tire un orgueil de cette éducation : en combattant le « système », il s’emprisonne, lui et son entourage, dans un autre système qui en reproduit les tares : intolérance à l’échec, dureté sévère de l’apprentissage, mécanique sèche avec peu de souplesse, mépris pour toute alternative. Ben ne calibre jamais son discours face à ceux qu’il croise, ce qui le rend agressif.
Même si sa cause est juste, il la dessert par son ego, par la « supériorité » de ses enfants. Sa progéniture pâtit également de cet isolement sylvestre : ils sont désocialisés, inaptes au monde qui les entoure. Ce choc des cultures, d’habitude prétexte à tant de comédies, devient un terrible contradicteur.
Le film prend le contre-pied pessimiste de films comme Dersou Ouzala (1975) de Kurosawa, où le mur de glace entre nature et urbanité se fendait grâce à une bouleversante histoire d’amitié.
Affiche de Dersou Ouzala de Kurosawa (1975)
Dans Captain Fantastic, la réconciliation de façade ne trompe personne, ville et nature semblent irréconciliables.

Un film intense pour un discours en demi-teinte

Le réalisateur, Matt Ross, évite une réponse franche à son grand débat, mais sa fin n’est pas satisfaisante : que penser du compromis final ? La famille le vit-elle bien ou non ? La démonstration de Ross, qui veut finalement ménager tout le monde, ne contente pas personne au final. L’intensité du film la rachète heureusement en grande partie.
La famille de Captain Fantastic au grand complet
La famille de Captain Fantastic au grand complet
Cela, et le prodigieux sens visuel du réalisateur : paysages sauvages d’une beauté à tomber, rythme rapide du récit alliée à une caméra souple et légère, tension permanente grâce à l’incommunicabilité entre les deux mondes, interprétation parfaite de chaque acteur (on retiendra les deux filles rousses de Ben, Samantha Isler et Annalise Basso, éclatantes), dont Viggo Mortensen, qui capte avec une intensité sans égale toutes les facettes de son si riche personnage, à la fois esprit éclairé et vif, mais aussi inquiétant dans son sectarisme.

Ses deux fils, cependant, finissent par ouvrir les yeux et se libérer l’emprise de ce père omniprésent. Le grand-père, malgré tout, montre aux enfants une marque de tendresse que l’on ne voit pas chez Ben.

La bande-son enrichit ce splendide film, de la méditation des variations de Bach au roots rock vibrant de Bob Dylan.

Vivre autrement au cinéma

Côté esthétique, on pense aisément à Wes Anderson et sa Famille Tenenbaum ou son périple décalé dans Darjeeling Limited. Si vous vous intéressez aux modes de vie alternatifs, un documentaire est sorti récemment sur ceux qui ont décidé – pour de vrai – de vivre en pleine nature.

Deux films sont sortis récemment pour relater l’Affaire Fortin. Un père emmenait – ou enlevait, selon le point de vue – ses deux fils pour qu’ils habitent ensemble en pleine nature. Il s’agit de La Belle vie, de Jean Denizot (2014), et Vie Sauvage, de Cédric Khan, sorti la même année.

Deux films sur l'affaire Fortin : La Belle Vie et Vie Sauvage

Régal des yeux et des oreilles

Justement primé à Cannes et à Deauville, régal des yeux et des oreilles, Captain Fantastic propose une immersion exaltante dans un généreux système alternatif, soutenue par la beauté de ses images, sans jamais l’idéaliser. Matt Ross ne propose pas de solution toute faite, mais au moins, il a posé les bonnes questions. L’humain demeure la priorité de ce film, à la fois cérébral et émouvant. N’est-ce pas la marque des chefs-d’œuvre ?

Et vous, que pensez-vous du film ? Dites-le en commentaire !

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