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UNDER THE SILVER LAKE : LA NUIT AMÉRICAINE

Par Sidonie Malaussène

La femme d’à côté

Sam (Andrew Garfield), jeune homme désœuvré, épie et rencontre Sarah (Riley Keough) sa jolie voisine. Ils se donnent rendez-vous le lendemain. Or elle disparait et son appartement a été vidé. Le jeune homme commence alors son enquête.

Sam (Andrew Garfield) enquête dans la Cité des Anges dans Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)
Sam (Andrew Garfield) enquête dans la Cité des Anges dans Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)

Under the Silver Lake est un prétexte à une balade dans une ville symbole de la pop culture. Le début est un hommage appuyé à Hitchcock. La réapparition d’une femme de Vertigo, l’utilisation de la musique, la curiosité dévorante, le soupçon, le crime supposé… et l’intime conviction qu’il se passe quelque chose en face.

Comme dans le cinéma du Maître, nous sommes emportés par la sensation. Rien ne s’est passé et nous sommes déjà pris dans une fiction envoûtante. Les mouvements de caméra, le voyeurisme avant l’enquête troublante, les jumelles du héros de Under the Silver Lake rappellent celles de Fenêtre sur cour.

 Lisa (Grace Kelly) et Jeff (James Stewart) de Fenêtre sur cour, réalisé par Alfred Hitchcock (1954). Sam est-il leur fils spirituel ?
 Lisa (Grace Kelly) et Jeff (James Stewart) de Fenêtre sur cour, réalisé par Alfred Hitchcock (1954). Sam est-il leur fils spirituel ?

Dans Under the Silver Lake, référencé à outrance, il est difficile de trouver une scène neutre d’associations visuelles ou intellectuelles. L’univers associé à David Lynch (tendance Lost Highway) sert d’écrin à ces péripéties faite d’investigation, de hasard, de perception altérée, rencontres improbables et délire complotiste. 

Los Angeles : usine à rêves désaffectée

Ce qui frappe dans Under the Silver Lake, étrange voyage entre rêve, réalité et imaginaire, c’est la masse d’informations visuelles : un L.A. de fantasme habité uniquement par d’étranges personnes. pêle-mêle des lieux évocateurs de mystère : chapelle, manoir, souterrain, lacs, appartement, grandes demeures kitsch, monuments officiels, soirées privées et clubs venus de l’imaginaire des films.

Vision déstabilisante dans Under the Silver Lake
Vision déstabilisante dans Under the Silver Lake

L’évocation de « L’affaire Manson » est très présente et ajoute au trouble de l’ensemble. L’alliance des jeunes filles « pures » et d’un gourou épris d’argent évoque l’affaire qui signa la fin du mouvement hippie et de ses illusions. Sauf pour le héros et certainement pour une partie de la société qui a fait sienne cette culture show business.


Un passé omni-présent

Même les morts d’Under the Silver Lake sont traités avec le manque de réalisme propre au cinéma et à la pop culture. Une jeune femme meurt filmée comme un cliché de Playboy. Un manager est assassiné à la manière des films gore. Un personnage à la Terry Gilliam guide le héros dans sa quête. 

Sam (Andrew Garfield) et Sarah (Riley Keough) dans Under the Silver Lake
Sam (Andrew Garfield) et Sarah (Riley Keough) dans Under the Silver Lake

La décadence plutôt que l’ennui

La quête du sens, dans Under the Silver Lake, est aussi très orientée pop culture. Les choses ne sauraient être simples, le film est saturé de signes. C’est en substance ce que dit Spielberg dans son récent Ready Player One, autre film carburant aux références pop.

Les deux principaux comédiens sont parfaits : Andrew Garfield en geek détaché des contingences matérielles, semi-éveillé entre enquête, stupéfiants et visions. Riley Keough ressuscite plusieurs mythes et nous offre les plus beaux moments d’Under the Silver Lake. La scène de la piscine, notamment, est majestueuse.

Sarah (Riley Keough) actualise l'image iconique de Marilyn Monroe dans Under the Silver Lake
Sarah (Riley Keough) reprend l’image iconique de Marilyn Monroe dans Under the Silver Lake
Image de tournage de Something's got to give, film inachevé de Georges Cukor (1962) avec Marilyn Monroe
Image de tournage de Something’s got to give, film inachevé de Georges Cukor (1962) avec Marilyn Monroe

Under the Silver Lake est une grande balade sensuelle, élégante, étrange et cinéphile. On retrouve le mythe de la cité qui a façonné notre imaginaire et hante nos mémoires. D’où la difficulté de faire coïncider le réel avec nos représentations. Dans cet univers factice qui exalte des pulsions à satisfaire absolument, la plupart des personnages croisés incarnent le refus de la banalité, tout comme David Robert Mitchell après sa tentative de donner un coup de fouet au film d’horreur dans It Follows.

David Robert Mitchell, scénariste et réalisateur d'Under the Silver Lake
David Robert Mitchell, scénariste et réalisateur d’Under the Silver Lake

Under the Silver Lake est un film sexy et souvent drôle mais exaltant une pulsion de mort.

L’émotion du héros est palpable. La beauté de l’image est saisissante dans son concentré d’ »American dream » . Comme le disait François Truffaut 

« La vie est plus belle au cinéma »

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RED SPARROW : LAWRENCE DE RUSSIE

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
4 out of 5 stars (4 / 5)
 
Par Marla et Clément
À la suite d’un incident, Dominika Egorova (Jennifer Lawrence), jeune danseuse russe du Bolchoï, voit sa carrière brisée. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle n’a pas d’autre choix que d’accepter l’offre de son oncle Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts), haut-gradé des services secrets, de devenir espionne. Peu enclin aux sentiments, il l’envoie dans une école où les aspirantes espionnes sont entraînées à user de leur séduction et de psychologie pour soutirer des secrets. Sa première cible : Nate Nash (Joël Edgerton) un espion de la CIA, à qui elle doit arracher le nom de sa source au sein des services secrets russes.

Une version plus dure des espionnes glamour

Les fictions d’espionnage se divisent en deux catégories : celles qui sont fantasmées, et celles plus réalistes. Quand on sait que Jason Matthews, auteur du roman original, est un ancien de la CIA, il n’y a pas de surprise : Red Sparrow est dépouillé de tout glamour, de toute scène d’action bien fun. On pense beaucoup à Nikita de Luc Besson dont Red Sparrow reprend la photographie bien grise, quelques scènes, comme le recrutement plutôt forcé de l’héroïne, ou la discussion au restaurant, et surtout une ambiance très sombre. Tout comme Nikita, Dominika est une anti-héroïne.

Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)
Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)
Mais le film de Besson était un mix malin entre ambiance glaciale originale et retour à des codes issus de l’espionnage plus fantasmé (scènes d’action trépidantes et jubilatoires, moments de répit, injection habile de sentimental…). Red Sparrow frappe au contraire par son nihilisme absolu, il est l’antithèse de son jumeau coloré (et bien plus fade) Atomic Blonde. L’habileté du scénariste Justin Haythe, c’est de reprendre les clichés du genre, et les passer à une centrifugeuse sordide.

Tout d’abord, le glamour : Jennifer Lawrence, comédienne dont le sex-appeal n’est plus à prouver, est constamment érotisée tout le long du film, comme peuvent l’être les James Bond girls ou les nanars d’espionnage du calibre d’Agence Acapulco (sorte d’Alerte à Malibu chez les espions). Mais Red Sparrow ne provoque aucune excitation légitime passées les trompeuses premières scènes et la spectaculaire robe rouge de l’actrice.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
Les scènes d’amour traditionnelles sont remplacées par des tentatives de viols, voire des viols tout court. Objet de désir encerclée par des hommes lubriques, le sang-froid et la prise de contrôle de la rebelle Dominika pour se jouer d’eux donnent lieu à des scènes remarquables de suspense et d’humour noir (on notera une mémorable scène de psychologie inversée où elle rend impuissant un confrère qui essayait de la violer). Les autres scènes qui devraient magnifier son sex-appeal (à la piscine par exemple), sont éclairées et jouées d’une telle manière qu’elles provoquent plus le malaise que l’émoustillement.
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
En cela, Jennifer Lawrence comme son personnage se font les avocates pour une représentation du corps féminin réappropriée par les femmes, et non plus alourdi par le « male gaze ». Par sa volonté de contrôler son corps et chaque situation, et à se friter aux hommes en cas de besoin, Jennifer Lawrence compose une figure féministe. D’une manière similaire à son précédent rôle de Hunger Games, où elle jouait déjà sous la direction du réalisateur Francis Lawrence.

Érotisation mais non sexualisation. L’ambiance sexuelle pervertie de Red Sparrow a comme des échos du controversé Elle réalisé par Paul Verhoeven, où l’on retrouve la violence graphique des viols et une héroïne au cœur de glace.

Les émotions au musée

Red Sparrow fait également penser à la série The Americans (également créée par un ancien de la CIA), où les émotions sont interdites, la vie privée touchante par son amertume foncière, et son anti-manichéisme issu des romans de John Le Carré – qui renvoyait dos à dos l’amoralisme des deux camps de la guerre froide, et de tous les pays du monde en général. Pourtant, bien des films et séries d’espionnage relâchent la pression et introduisent des scènes plus détendues. Red Sparrow ne fait rien de cela.
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Ce sont 2h20 de suspense implacable, où les sentiments sont tus. Il n’y a aucune scène ou personnage chaleureux, tout n’est que trahison, humiliation, viol, et violence. La seule vraie scène d’action, en fin de film, ressemble davantage à la fameuse scène des bains des Promesses de l’ombre
de David Cronenberg (l’une des plus éprouvantes de l’histoire du
cinéma, à n’en pas douter), que des chorégraphies fun habituellement de mises. La mise en scène sobre, sèche comme du Don Siegel, évite la dérive vers la complaisance. Les pics de violence sont rares, mais leur effet graphique, d’une sauvagerie inouïe, n’en sont que plus forts quand ils surviennent.
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Les personnages sont sans émotion, mais pas sans sensibilité. C’est d’ailleurs ce distinguo qui fait de Red Sparrow un film très émouvant. La relation compliquée entre Dominika et Nate n’est faite que d’élans tués dans l’œuf. L’absence de scrupules du terrible Egorov (Le minéral Schoenaerts est impressionnant, et n’est pas sans évoquer un clone de Vladimir Poutine) est nuancée par une affection sincère pour sa nièce, mais qu’il étouffe toujours pour faire passer son devoir avant tout.
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow
Le personnage de Stéphanie Boucher, joué par Mary Louise Parker, secrétaire manipulée, alcoolique, qui n’a pas d’argent pour élever sa fille – la prochaine fois, elle pensera à se lancer dans le trafic de cannabis – est un autre exemple de ces personnages déchirés derrière une carapace (cynique pour Boucher). Finalement, on compatit avec eux, sauf pour certains irrécupérables.
Stéphanie Boucher (Mary-Louise Parker) dans Red Sparrow

Une revisitation des codes de l’espionnite

Le scénario à première vue n’invente rien dans le genre : on retrouve les thèmes de l’agent double, des rendez-vous secrets, des influences politiques, des infiltrations, de la course contre la montre, du chantage, des twists… Mais Red Sparrow les extrait de leurs cadres habituels pour les placer dans d’autres au moins originaux. Il est étonnant que les deux seuls personnages qui ne se mentent à peu près jamais sont Dominika et Nate, qui jouent cartes sur table dès leur deuxième confrontation, alors qu’ils sont dans des camps opposés.
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Les motivations de la taupe des services secrets russes ne sont pas originales, mais leurs conséquences expliquent l’acte final de Dominika, bien moins attendu. Notre héroïne a bien un apprentissage à une école d’espionnage, mais les techniques de combat et autres arsenaux des parfaits petits espion.ne.s, sont remplacé par des cours sur la psyché sexuelle et… sa mise en pratique (il va de soi que l’École n’a que faire du consentement de ses étudiant.e.s). Le tout dirigé par une Charlotte Rampling aussi, si ce n’est plus, dure que le Bob de Nikita.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow
Comme dans John Le Carré, grand réformateur du roman d’espionnage, il n’y a pas de réconfort moral dans Red Sparrow : chaque personnage ne s’échappe d’une prison que pour entrer dans une autre (le final est éloquent là-dessus). Il n’y a plus de Bien et de Mal, il n’y a que des jeux de pouvoir, et le sacrifice du bonheur personnel pour le devoir, parfois même un devoir que l’on s’est imposé tout seul.

Les rares regrets du film consistent en  une vision très idéalisée de la CIA et de l’Amérique qui ont toute notre sympathie comparés aux méchants russes. Il est dommage que Red Sparrow n’ait pas davantage brouillé les frontières morales entre les deux puissances comme dans The Americans où les auteurs nous forcent à prendre en sympathie les deux camps. Comparé à ses partenaires, dont l’immense Jeremy Irons, Joel Edgerton est loin d’être mémorable, assez fade dans ce théâtre d’ombres.

Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow

Un thriller éprouvant mais étincelant

Par son art de détourner tous les codes du film d’espionnage pop-corn en une inexorable tragédie grecque glaciale et sans rédemption, Red Sparrow est un magnifique thriller d’espionnage.

Francis Lawrence, réalisateur de Red Sparrow (2018)
Francis Lawrence, réalisateur du film
Courageux dans sa noirceur absolue, trépidant par son suspense sans temps mort, et porté à bout de bras par une Jennifer Lawrence totalement fusionnelle avec son personnage difficile. On en ressort le corps cloué au fauteuil, épuisé par sa violence, sanguinaire ou psychologique. On le recommande chaudement, mais avec un avertissement : âmes sensibles s’abstenir !
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PENTAGON PAPERS, DE STEVEN SPIELBERG : LES LIAISONS DANGEREUSES

Quand je pense au Washington Post, une image me vient en tête : je ne l’ai malheureusement pas retrouvée sur le web, mais il s’agissait d’une caricature du président Nixon, épinglé au mur par la plume du journal.

Pentagon Papers est un film formidable à découvrir dans le contexte actuel. Le Canard enchaîné ne fit-il pas tomber François Fillon avant l’élection présidentielle ? N’est-ce pas Mediapart, journal en ligne, qui révéla au grand public le scandale de l’affaire Bettencourt dans lequel Sarkozy est mouillé jusqu’au cou ? 

Depuis un certain 7 janvier, la France sait qu’elle a besoin de la presse.

Good Morning Vietnam

Tout le monde se souvient du scandale du Watergate et de la démission de Nixon. Mais qui se souvient de l’affaire précédente, cette fois révélée par le New York Times, dans laquelle Nixon était déjà impliqué ? Non seulement lui, mais également des présidents très estimés comme Eisenhower et JFK.

L’affaire, c’est le Vietnam. Tous les présidents cités ont plongé les Américains dans une guerre perdue d’avance. Pourtant, pour ne pas perdre la face, et uniquement pour cela, les présidents ont tous envoyé à la mort de milliers de jeunes gens pour éviter d’être le président de la défaite.

D’avoir fait des années de fac en études anglophones, j’ai retenu que les États-Unis avaient connu deux grands traumatismes : l’esclavage… et le Vietnam.

Le Vietnam est de loin la plus amère défaite du continent. Humiliation militaire, pertes humaines abominables, le Vietnam aux States c’est un peu comme les guerres mondiales chez nous : une boucherie qui marque les esprits pour longtemps, et condamne une grande partie des intellectuels à un pessimisme permanent.

Il est ironique de voir Tom Hanks à l’affiche de Pentagon Papers. En effet, dans Forrest Gump, il avait déjà démontré l’absurdité de la guerre au Vietnam, dans la peau d’un soldat qui tenta en vain de sauver son ami.

Touche pas à mon Post

Comme le titre original de Pentagon Papers – The Post – l’indique, le film de Spielberg est moins sur le scandale politique du Vietnam que sur le journal. Le réalisateur s’attaque à un gros sujet sous un angle original et audacieux : plutôt que de braquer la caméra sur le Times, qui fit éclater le scandale, il préfère regarder l’histoire par la « petite » lucarne, et nous montrer comment son concurrent, le Washington Post, reprit l’affaire à ses risques et périls.


L’intérêt de parler du Washington Post et non pas du New York Times ? Evoquer non pas le champion en titre mais le challenger. Le Washington Post, à l’époque, n’était qu’un journal local dont la vie dépendait d’une poignée d’actionnaires.

En effet, Nixon voulut faire interdire le New York Times d’avoir publié des informations ultra-secrètes. Et voici que dans la tête d’un spectateur de 2018 jaillissent les visages d’Edward Snowden et de Julien Assange. Côté français, on pense aisément à Claire Thibout, qui par son intégrité, a participé au dévoilement de l’affaire Bettencourt. Oui, car les Pentagon Papers sont le fruit d’une fuite orchestrée par un lanceur d’alerte de l’époque, devenu la source des deux journaux concurrents.

Nixon, on le sait, n’était pas un tendre. Les papiers du Pentagone montre le bras de fer entre le Washington Post, dirigée par Katherine « Kay » Graham (Meryl Streep, toujours parfaite) et son rédacteur en chef Ben Bradlee (Tom Hanks) et Nixon, soutenu par une équipe de requins prête à tout pour maintenir le pouvoir en place.

J’ai vu le film de Spielberg avant-hier, et pourtant je n’écris que ce matin : il a fallu que je lise la tribune de plusieurs journalistes contre Bolloré pour prendre la plume. L’homme d’affaires intente en effet des procès systématiques aux journaux et associations qui osent divulguer des infos gênantes sur son entreprise.


Les chiens de garde

Se posent dans le film des questions essentielles sur le journalisme et la déontologie : peut-on trahir le secret militaire pour informer le public ? Comment dénoncer des personnes haut placées, qui au passage, dînent chez vous régulièrement ? C’est le dilemme de Kay et Ben, journalistes proches de Kennedy et de certains membres de l’administration Nixon.

Revoilà la question épineuse des relations entre journalistes et politiques. C’est Paul Nizan, ami de Sartre, qui en parle le premier dans Les Chiens de garde

Il a fallu attendre 2011 pour qu’un documentaire reprenne l’idée.

À partir du moment où journalistes et politiques font la même école – Sciences Po et l’ENA – on peut supposer qu’ils resteront copains au-delà des études. On croit certains politiques et journalistes adversaires à l’antenne, quand ils déjeunent ensemble au restaurant en toute complicité.

Kay reçoit ainsi des puissants à sa table, et il est bien malaisé d’en dire du mal dans son journal.

L’intelligence de Pentagon Papers est de me faire réfléchir à ma propre pratique. À mon petit niveau de blogueuse, certaines questions d’éthique se posent déjà : si j’organise un concours autour d’un film que je pense prometteur, mais qu’en le voyant, il me déplaît ? Dois-je écrire une chronique pour dire à mes lecteurs que je leur ai proposé des places pour un mauvais film ? Si je trouve le film bon au contraire, ne serait-ce pas interprété comme de la complaisance ? Qu’en est-il des amis (cinéastes, chefs-opérateurs, distributeurs de films) que je me suis créé au fil du temps ? 


Demi-solution : ne pas écrire sur les films que je propose en concours, ou alors juste un papier sur les questions culturelles en jeu.


The Newsroom


Pentagon Papers offre donc une réflexion sur les pratiques du journalisme. Dans Sur la télévision, Bourdieu expliquait déjà que dans une salle de rédaction, il est autant question de ce que publient les concurrents que d’actualité pure. La concurrence est rude dans le milieu de la presse ? Qu’à cela ne tienne ! Envoyons un espion du Post au Times pour voir ce qui s’y trame. Si le Times révèle un scandale politique d’ampleur, alors le Post est à la traîne. Les papiers du Pentagone sont si conséquents qu’il y a dans ce scoop plusieurs scoops à venir, à la manière dont le Canard enchaîné propose un feuilleton à chaque scandale qu’il met au jour.

Si vous aimez les séries politiques, et notamment celles d’Aaron Sorkin, Pentagon Papers peut vous plaire. En effet, le scénariste américain a longuement écrit sur les relations entre la politique et la presse, et la difficulté du métier de journaliste.


Meryl Streep est très douée dans les rôles de femmes de tête aux prises avec un monde d’hommes. Elle l’avait déjà prouvé dans un biopic de Thatcher.

L’Histoire en marche

Difficile, en regardant Pentagon Papers, de ne pas penser aux Hommes du président, excellent film de 1976 mettant en scène deux journalistes du Post qui décidaient de se pencher sur un certain immeuble : le Watergate. 




Pentagon Papers est empli d’ironie dramatique. De nombreuses répliques s’adressent directement aux spectateurs d’aujourd’hui, qui savent que pour le journal  – et surtout pour Nixon lui-même – le plus dur est à venir. Les deux films résonnent donc comme des pamphlets pour la liberté de la presse. 

Pentagon Papers nous dévoile comment la presse, d’abord instrument du pouvoir, est devenu son juge et peut-être son garde-fou. Réalisation sobre, pléiade de bons acteurs, Spielberg met tout en œuvre pour nous faire vivre ce moment-clé où un journal, plutôt que de commenter l’Histoire en marche, en est devenu un acteur décisif.

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LE GRAND JEU : JESSICA CHASTAIN JOUE CARTES SUR TABLE

Par Clément

Molly Bloom (Jessica Chastain), la plus grande organisatrice de tournois de poker clandestins des Etats-Unis, est arrêtée par le FBI. Elle raconte à son avocat Charlie Jaffey (Idris Elba) son ascension et sa chute, avant son procès.

Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu de Aaron Sorkin (2018)
Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu de Aaron Sorkin (2018)

Skieuse prodige, Molly voit sa carrière brisée après une chute dévastatrice. La jeune femme, dans sa vingtaine, prend une année sabbatique. Elle devient serveuse à Los Angeles le jour, et assistante de l’agent immobilier Dean Keith (Jeremy Strong) la nuit. Keith organise également des tournois de poker clandestins, aux mises élevées, où se pressent des célébrités.

Bloom apprend vite les règles du « milieu » et devient organisatrice à son tour. Elle va cependant devoir jouer serré pour contrer les magouilles des joueurs, des concurrents,  et gérer la pression financière… tout en respectant la loi.


La patte d’Aaron Sorkin

Difficile de parler du Grand Jeu sans mentionner son auteur, Aaron Sorkin, tant le film est imprégné de son style. On touche au premier exploit du plus grand dialoguiste d’Amérique : reprendre l’histoire de Molly Bloom, et se l’approprier, comme il l’avait fait pour celle de Mark Zuckerberg dans The Social Network

Le succès du film dépend de la question suivante : qu’y a-t-il de Sorkin dans Le Grand Jeu ?

Aaron Sorkin, scénariste et réalisateur du Grand Jeu
Aaron Sorkin, scénariste et réalisateur du Grand Jeu

Sorkin défie toujours les lois les plus élémentaires du scénario. Habituellement, les dialogues viennent en dernier dans l’écriture, après l’élaboration de l’idée originale, des personnages, du synopsis, etc. Or, chez Sorkin, les dialogues contiennent tout :
ils guident la trame.

Dans Le Grand Jeu, l’action est là, mais il s’agit de joutes verbales, de répliques à rallonge au rythme frénétique, qui donnent au film son élan. On suit donc des échanges ping-pong, surtout entre Molly et son avocat.

Molly Bloom (Jessica Chastain) et Charlie Jaffey (Idris Elba) dans Le Grand Jeu
Molly Bloom (Jessica Chastain) et Charlie Jaffey (Idris Elba) dans Le Grand Jeu

Les rebondissements passent tous par le dialogue. La voix off, omniprésente, de l’héroïne qui nous narre sa vie, le pacte avec le diable passé avec Douglas Downey (Chris O’Dowd), les répliques assassines du Player X (Michael Cera, loin des rôles adorables de Juno et Scott Pilgrim) servent de points d’ancrage.

La culture, plus on en a, plus on l’étale

Chez Sorkin, les personnages sont tous d’une érudition folle : littérature, astronomie, économie, histoire… Dès la première scène du Grand Jeu, vulgarisation des techniques de ski, on retrouve la cérébralité parfois précieuse du scénariste, mais toujours jouissive (Sorkin sait s’entourer d’acteurs qui sauront délivrer ses répliques au rythme exact).

L’auteur a toujours fait confiance au spectateur malgré la densité d’informations qu’il lui donne. Chez Sorkin, interdiction d’être un personnage si vous n’avez pas un QI supérieur à 200 (Josiah Bartlet, le président d’À la maison blanche, est à cet égard sa création la plus aboutie).

Josiah Bartlet (Martin Sheen), président des Etats-Unis dans la série A la maison blanche, créée par Aaron Sorkin (1999-2006)
Josiah Bartlet (Martin Sheen), président des Etats-Unis dans la série A la maison blanche, créée par Aaron Sorkin (1999-2006)

Une scène-clé du Grand Jeu voit Jaffey percer le secret de la personnalité de Molly devant les policiers. Ce sera aussi le cas lors d’une séance de psychanalyse express (avec son père, joué par Kevin Costner), à l’artificialité revendiquée, et cependant brillante. Sorkin évite ici la lourdeur de la rédemption de Steve Jobs dans son précédent film.

Les grands monologues sont aussi un gimmick de l’auteur. Qui peut oublier la révolte de Mendell dans le pilote de Studio 60 on the Sunset Strip, qui ordonne en direct aux téléspectateurs d’éteindre la télé ? (Network n’était pas loin).

Wes Mendell (Judd Hirsch) pète un câble en direct à la TV dans le pilote de Studio 60 on the Sunset Strip, série créée par Aaron Sorkin (2006-2007)
Wes Mendell (Judd Hirsch) pète un câble en direct à la TV dans le pilote de Studio 60 on the Sunset Strip, série créée par Aaron Sorkin (2006-2007)

Les joueurs de poker dans Le Grand Jeu sont hauts en couleur, de l’idiot du village au manipulateur, en passant par le jeune loup. La prouesse de Sorkin est que chacun de ces personnages, même s’il n’apparaît que deux minutes, est indispensable à l’histoire.

Le Player X (Michael Cera) dans Le Grand Jeu
Le Player X (Michael Cera) dans Le Grand Jeu


Une nouvelle évolution du style Sorkin ?

Sorkin est connu pour ses productions télévisuelles. 22 ou 42 minutes de dialogue non-stop, ça marche. Sur la durée d’un long-métrage, la surcharge peut lasser. Steve Jobs, qui sombrait dans la virtuosité pure, délaissant histoire et personnages, était la limite de la méthode Sorkin.

Steve Jobs (Michael Fassbender) dans le film éponyme réalisé par Danny Boyle, et écrit par Aaron Sorkin (2015)
Steve Jobs (Michael Fassbender) dans le film éponyme réalisé par Danny Boyle, et écrit par Aaron Sorkin (2015)

Les séries de Sorkin sont filmées selon le fameux principe du walk and talk (travelling arrière continu où les personnages dialoguent tout en marchant), méthode compliquée à mettre en place. Mais l’auteur va livrer dans son premier film une mise en scène éloignée de ses séries, pour deux raisons.

D’abord, n’ayant pas la maîtrise d’un pro, il est visuellement plus prudent. Pour cela, il a recours à quelques effets (surimpression de schémas, montage très haché) pour donner du rythme. Si on voit l’artifice, il sert une réalisation assez conventionnelle.

Secundo, le genre « ascension et chute » est un marronnier d’Hollywood, et même Sorkin doit se plier à ses codes, avec parfois trop de clinquant. C’est au final logique dans l’univers de Molly Bloom où tout n’est qu’apparences.

Les mémoires de la vraie Molly Bloom, qui ont inspiré le film
Les mémoires de la vraie Molly Bloom, qui ont inspiré le film
Sorkin réalisateur n’a pas la précision diabolique ni la démesure de Scorsese. Comparer Le Grand Jeu au Loup de Wall Street comme l’ont fait plusieurs critiques est plutôt hâtif. Modeste dans sa mise en scène, mais ambitieux en termes de durée (le film fait 2h20), Le Grand Jeu patine forcément dans son dernier acte. Mais l’intérêt demeure, grâce au cinéaste, et surtout à son actrice.
Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu
Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu

Sa Majesté Chastain

Après Zero Dark Thirty et Miss Sloane (très similaire au film de Sorkin), Le Grand Jeu est comme le troisième volet d’une trilogie de « femmes de tête » pour l’actrice Jessica Chastain. Elle signe une nouvelle performance d’anthologie. Trois femmes pugnaces, individualistes, accro au travail et sans vie privée. Elles sont les artisanes uniques de leur destinée, dans le triomphe comme dans l’échec. D’où certains clichés, qui ne le sont qu’en apparence.

Jessica Chastain dans Miss Sloane, réalisé par John Madden (2017)
Jessica Chastain dans Miss Sloane, réalisé par John Madden (2017)
L’outrance sexy des robes de Chastain (qu’elle a personnellement choisies) et la personnalité glaciale de son personnage, ont l’air d’être stéréotypées. Mais Molly est une femme dans un univers d’hommes. Sous couvert de sex-appeal, relayé par les hôtesses qu’elle a engagées, elle dirige des hommes riches et puissants.
Elle se sert donc des stéréotypes genrés pour les retourner contre les hommes. Dans une réplique révélatrice, elle se comparera à Circé. 

Molly Bloom (Jessica Chastain) en organisatrice de tournois de poker clandestins dans Le Grand Jeu
Molly Bloom (Jessica Chastain) en organisatrice de tournois de poker clandestins dans Le Grand Jeu

On a souvent reproché à Sorkin une écriture inégale de ses personnages féminins. Dans The Newsroom, la remarquable Sloan Sabbith cohabite avec deux personnages plus faibles : Mackenzie MacHale, hyperactive jusqu’à la caricature (défaut déjà de sa prédécesseure Dana Whitaker dans Sports Night), et Maggie Jordan, trop souvent considérée du point de vue de ses collègues masculins.

Maggie Jordan (Alison Pill), exemple inabouti de personnage féminin chez Aaron Sorkin dans The Newsroom (2012-2014)
Maggie Jordan (Alison Pill), exemple inabouti de personnage féminin chez Aaron Sorkin dans The Newsroom (2012-2014)
En restant fidèle aux forces et aux faiblesses de son héroïne, Sorkin montre un mûrissement dans son écriture.

Un thriller de haut vol

Le Grand Jeu bénéficiait d’une sacré main de départ, ainsi que d’une blinde impressionnante.

Le casting du film Le Grand Jeu
Le casting du film
Sur orbite, Sorkin, fish derrière la caméra, mais as du scénario, fait tapis de ses atouts, évite largement le flop, et remporte la mise, notamment grâce à Jessica Chastain, joker en or.


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JIGSAW : SANG POUR SANG GORE

          


Par Henry Quirici


Chapitre final ?

10 ans après la mort de John Kramer alias le « tueur au puzzle », de nouveaux meurtres semblant en lien direct avec l’affaire ressurgissent. Ils laissent croire qu’un successeur, ou Kramer lui-même – revenu d’entre les morts ? – perpétue la tradition. Les détectives Halloran (Callum Keith Rennie) et Hunt (Clé Bennett) mènent l’enquête… Cinq nouvelles victimes, Anna (Laura Vandervoort), Ryan (Paul Braunstein), Mitch (Mandela Van Peebles), Carly (Brittany Allen), et un inconnu, se réveillent dans une chambre piégée. Leur calvaire commence…

En guise de citrouille, Halloween aura offert cette année aux spectateurs un pantin à tricycle… sauf que celui-ci, on ne l’attendait plus ! La sortie post mortem d’un épisode succédant à Saw 3D, un « chapitre final » vieux de 7 ans se justifiait-elle réellement ?

Dans "Chapitre final", c'est quoi que vous n'avez pas compris ?
Dans « Chapitre final », c’est quoi que vous avez pas compris ?

Au vu de l’épisode en question, nous pouvons clairement répondre « non ». Son scénario ne fait que confirmer le hiatus et le gros paradoxe qui pèse sur la (soi-disante) nature de « fin de chapitre » de Saw 3D. La saga Saw, non exempte de qualités, se repose sur un mercantilisme évident.

Gore tout-puissant

Rappel des (mé)faits : le 1er Saw était une petite production indépendante, au budget de misère, initialement vouée au Direct-to-Video. Fort de quelques projections-tests positives, le film eut finalement les honneurs d’une sortie en salles dans le monde entier.

La marionnette de John Kramer dans Saw, premier volet de la franchise de James Wan et Leigh Whannell (2004)
La marionnette de John Kramer dans Saw, premier volet de la franchise de James Wan et Leigh Whannell (2004)

Son succès sans précédent permit d’y consacrer une trilogie devenant de plus en plus glauque. Les volets 2 et 3 inversèrent le processus : le thriller psychologique à considérations existentielles du 1er volet, où le gore n’était qu’une conséquence, devenait cette fois le prétexte de films sensationnalistes. Toutefois, ce 1er cycle était cohérent narrativement parlant.

La mort de John Kramer dans un 3e opus éprouvant (en France, l’un des rares films interdit aux moins de 18 ans à ne pas être pornographique) devait amener à la fin du cycle, et de la saga.

Les Feux de l’amour version gore

Malgré le départ de James Wan et Leigh Whannell, créateurs de la trilogie initiale, la production ne voulut pas laisser tomber une si juteuse entreprise, et poursuivit les expérimentations du « tueur au puzzle » au-delà de sa mort… parfois au détriment de toute cohérence.

Leigh Whannell et James Wan, créateurs de la saga Saw (et d’Insidious)

Les studios ont bien compris le fort potentiel des créations diaboliques de John Kramer, l’imagerie et les situations délirantes que cela permettait d’engendrer. Aussi, les épisodes 4 à 7 ne cessèrent de repousser certaines limites dans l’inventivité et le gore jouissif. Quid de la mort de John Kramer ?  On lui inventa des disciples (sortis d’on ne sait où) dans tous les coins de rues, perpétuant son oeuvre… Les pièges de Jigsaw autrefois conçus à échelle humaine devenaient de plus en plus élaborés et dépassèrent largement les capacités d’un seul homme, avec comme corollaire une violence de plus en plus surréaliste…

Tobin Bell, interprète de John Kramer, le premier "tueur au puzzle" de la saga Saw
Tobin Bell, interprète de John Kramer, le premier « tueur au puzzle » de la saga Saw

Des fils d’intrigue absents des précédents volets furent mis en place pour la circonstance, entamant la cohérence de l’univers… Chaque épisode dépendait davantage du précédent. Les personnages devenaient plus antipathiques, certains changeant même de caractérisation, des « morts » revenaient à la vie, dans une série de coups de théâtre de plus en plus excessifs… La saga Saw était devenue en quelque sorte un Feux de l’amour au pays du gore.

Rien que la chronologie des morts de la saga est un casse-tête…

Une inventivité permanente

Malgré ce capharnaüm, on pouvait se délecter de l’inventivité des décors, des pièges, et des péripéties, de l’efficacité de séquences au suspense insoutenables (ouverture de Saw 6, fosse à seringues de Saw 2). Leur nature brute renvoie sur bien des points au cinéma des années 70. Quoi que l’on pense de la saga, difficile de ne pas saluer sa prise de risque hardcore, dans un cinéma mainstream plus formaté.

Toutefois, les critiques à l’égard de la saga furent sans appel : taxés de torture porn par certains, les films (en dehors du 1er), malgré leurs succès, seront descendus en flèche, jusqu’à embarrasser bien des salles de cinéma.

On peut y voir un procès d’intention un peu injuste, puisque chaque épisode a bénéficié de scénarios à la logique implacable, certes dans l’esbroufe, mais malins en diable et imprévisibles. Ainsi que d’un propos, si vaseux soit-il.

Les décisions du tueur au puzzle sont toujours motivées par une portée philosophique : la mort pour apprendre la vraie valeur de la vie et faire ressortir le meilleur de soi-même… Argument certes tiré par les cheveux (surtout dans un tel contexte !) mais qui permettra de soulever des thématiques intéressantes, comme la disproportion entre crime et châtiment, et même des critiques sociétales bien senties (corruption dans le milieu des assureurs dans Saw 6 par exemple). Là se trouve ce que les critiques n’ont pas pardonné à la saga : avoir « légitimé »cette violence au nom du sacro-saint code moral.

Un retour aux sources

Alors… qu’apporte Jigsaw au reste de la franchise ?

Peu de choses… Il adopte la même structure narrative « en parallèle » héritée des autres épisodes (jeux sadiques vs enquête policière), un premier degré effarant (pas une once d’humour ou presque), et son lot de mystères que les spectateurs se doivent de résoudre à mesure que l’enquête avance.

Les détectives Halloran (Callum Keith Rennie) et Hunt (Clé Bennett) dans Jigsaw, réalisé par Peter et Michael Spierig (2017)
Les détectives Halloran (Callum Keith Rennie) et Hunt (Clé Bennett) dans Jigsaw, réalisé par Peter et Michael Spierig (2017)

Dans cet épisode, il s’agit – comme dans les précédents – de découvrir qui est à l’origine des meurtres, et de quoi les potentielles « victimes » sont coupables aux yeux de leur geôlier. Dans les derniers épisodes, nous savions rapidement quels crimes avaient commis les « joueurs », pas ici. En ce sens, l’épisode se rapproche des tous premiers volets.

Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw
Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw

Après 7 épisodes ayant exploré toutes les possibilités d’un pitch devenu racoleur, il était impossible de faire preuve de réelle nouveauté. Peter et Michael Spierig ont compris que la surenchère dans le sensationnalisme était vouée à l’échec. De ce fait, Jigsaw prend des allures de redite (ce qui pourra en décevoir certains), mais ici pour la bonne cause ! 

Les réalisateurs ont opté pour une approche plus sobre, tout en restant dans le ton de la saga. Jigsaw est un compromis entre le suspense du 1er (l’épisode est un peu moins sanglant que les dernières histoires, les pièges moins tape-à-l’oeil, à l’exception d’un) tout en gardant une certaine grandiloquence propre à la série…

La prouesse est d’avoir gardé ce premier degré caractéristique de la saga. Ceux qui chercheront le « toujours plus » en seront par contre un peu pour leurs frais.

Une forme plus léchée

Là où l’opus s’écarte des précédents, c’est dans la forme. Jigsaw est le premier opus à avoir une réalisation plus léchée : format cinémascope, photographie soignée, caméra plus posée… loin des effets épileptiques et de l’image granuleuse des précédents. Ce parti-pris reste louable, même s’il dessert un peu l’ambiance. Reste que l’univers malsain de la série est préservé.


Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw
Anna (Laura Vandervoort) dans Jigsaw

L’histoire est le point fort de cet opus : poussive mais bien construite, et disposant d’un twist qui laissera beaucoup de monde pantois (même si reprenant l’idée d’au moins un épisode). On est dans la lignée des scénarios très écrits, assumés dans leur outrance, qui font le charme de la saga.

Jigsaw fonctionne assez bien indépendamment du reste de la série : la majorité des personnages sont de « nouvelles têtes », il y a peu de références aux anciens chapitres (ce que regretteront certains fans mais nous évite des scénarios à tiroirs).

Mitch (Mandela Van Peebles) et Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw
Mitch (Mandela Van Peebles) et Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw

Une interprétation inégale

Si certains acteurs de Jigsaw en font trop (Paul Braunstein se caricature parfois en grande gueule), ou pas assez (Matt Passmore, dans le rôle du Dr. Logan, est en sous-jeu régulier), d’autres sont excellents. Mention pour la ravissante Laura Vandervoort (Supergirl, V…) campant l’une des prisonnières au lourd secret. Du côté des personnes en charge de l’enquête, Callum Keith Rennie interprète très bien Halloran, personnage arrogant et difficile à cerner. Hannah Emily Anderson en singulière médecin-légiste reste l’un des atouts du film, d’autant que le traitement de son personnage est étonnant.

Matt Passmore (Logan) dans Jigsaw
Matt Passmore (Logan) dans Jigsaw

Toutefois, aucun d’eux ne peut faire oublier les Betsy Russel, Costas Mandylor, Scott Patterson et autres Shawnee Smith. Ils n’était pas forcément les meilleur.e.s comédien.nes du monde, mais avaient des gueules qui imprimaient la rétine. Cela est rattrapé par une caractérisation tout à fait intéressante des personnages. Dans Jigsaw, les masques tombent avec un grand effet.

Une conclusion méritoire

Jigsaw n’est pas le meilleur épisode de la série et souffre d’un parfum de « déjà-vu ». Mais il reste une proposition intéressante et un film en tout point respectueux de la saga, loin des « suites de trop » qui pullulent tant au cinéma. Le tour de force est d’autant plus remarquable qu’il partait avec 2 handicaps de taille : un retour tardif (7 ans) et succéder à un épisode défini comme « épisode de clôture ».

Good morning, I wanna play a game!
Hello, I want to play a game!

Toutefois, Jigsaw ne fera pas changer d’avis ceux et celles qui pensent ce genre de cinéma indéfendable resteront sur leur position. Les autres apprécieront de se retrouver en terrain connu, avec un scénario malin et un twist une fois de plus très intelligent. Les amateurs pourront regretter un frein sur le plan gore, mais les fans qui trouvent que la franchise était depuis quelques épisodes tombée dans la complaisance facile l’apprécieront.

Pour public averti !


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