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Dracula (Netflix)

Dracula : analyse de la série Netflix (avec spoilers)

3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

Bonjour les addicts ! Aujourd’hui, on parle de la minisérie Dracula sur Netflix, d’après le roman de Bram Stoker. L’adaptation est signée Steven Moffat et Mark Gatiss, c’est-à-dire le duo déjà à l’œuvre sur Sherlock. Attention, cette analyse est totalement spoilers ! L’analyse est disponible dans cette vidéo (transcript ci-dessous).

1896. L’avocat britannique Jonathan Harker raconte à Agatha, une nonne, son histoire. Le comte Dracula l’a invité en Transylvanie. Dracula a en effet le projet de partir en Angleterre et a embauché Harker pour améliorer son anglais et sa connaissance de la culture britannique. Mais au fil des jours, Harker se sent de plus en plus mal alors que le comte semble rajeunir à vue d’oeil. Il découvre son secret : Dracula est un vampire, mais même le comte a sa nemesis, et son pire ennemi est justement la nonne Agatha, qui n’aura de cesse de le combattre.

La plupart des fans ont aimé les 2 premiers épisodes et détesté le 3e. On peut se demander pourquoi. Ça s’explique si on prend en compte 2 choses : le style des auteurs, et ce qui arrive à ton adaptation selon ce que l’on fait de l’œuvre originale.

Dracula : la même équipe que Sherlock

On sent que les créateurs de Sherlock sont derrière. On retrouve le même faste visuel qu’il y avait dans Sherlock dans Dracula. Ainsi, les gimmicks de réalisation comme l’incrustation d’SMS, les éléments informatiques à l’image, viennent de Sherlock. Aujourd’hui, c’est commun, mais à l’époque de Sherlock, c’était une innovation qu’on doit entre autres au réalisateur Paul McGuigan, d’ailleurs réalisateur de l’épisode 3 de Dracula. Dracula est comme une version très personnelle de The Abominable Bride, épisode concept de Sherlock qui se déroule autant au XIXe siècle qu’en 2010. Le timejump à la fin de l’épisode 2 de Dracula a la même fonction. Que Dracula fasse penser un peu, par son raffinement pervers, à Moriarty, n’est pas anodin. Mais surtout, Dracula est un jeu sur les genres, plus réussi que ce qu’avait tenté Jarmusch avec les zombies.

Le 1er épisode de Dracula, le plus fidèle au roman de Stoker, est totalement dans le genre horrifique/fantastique. Et c’est un genre où Steven Moffat est très fort. Moffat a percé dans le milieu par sa prodigieuse adaptation de Dr. Jekyll & Mr. Hyde de Stevenson, avec 6 épisodes très concentrés en terreur, en suspense. D’ailleurs, toute la séquence de l’épisode 3 où Dracula est piégé dans la fondation Harker rappelle pas mal l’épisode où Hyde est emprisonné par une entreprise obscure. Le château-labyrinthe de Dracula rappelle également d’autres grandes œuvres fantastiques, comme la bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges, ou encore Le Nom de la Rose d’Umberto Eco, avec sa fameuse grande bibliothèque cachée. Et bien sûr, elle fait penser à Heaven Sent, l’un des plus incroyables épisodes de Dr. Who écrit par Moffat. Et l’hommage ne s’arrête pas là. La scène où Harker se rend compte qu’il a écrit des litanies répétitives à la gloire de Dracula, est un clin d’oeil à la fameuse scène de la machine à écrire dans Shining. La prestation hallucinée de Claes Bang, déjà remarquable dans The Square, est à saluer.

Moffat et les personnages féminins

La féminisation du personnage de Van Helsing est notable. Vu que les séries féminines commencent de plus en plus à émerger, un réflexe est de prendre un modèle masculin de série et d’en faire une version féminine. Pour le coup, Dracula va plus loin que la série Van Helsing qui met en scène une descendante du grand chasseur : dans Dracula, non seulement, on a affaire à la descendante de Van Helsing, mais le perso original est aussi féminisé. Alors, on reproche pas mal à Moffat de ne pas savoir écrire des persos féminins. Du coup, Agatha, je pense que c’était un peu sa réponse face aux attaques. Alors, on pourrait faire une vidéo complète sur les personnages féminins de Moffat. Ma conclusion à moi, ce serait que Steven Moffat n’est pas doué pour écrire des personnages féminins complexes. Mais, il sait écrire des personnages féminins efficaces. Agatha Van Helsing, est l’une de ses plus belles créations. Mais, il lui arrive de se laisser un peu aller à ses fantasmes d’homme et de les projeter sur ses héroïnes. Et c’est typiquement ce qui va arriver à Lucy dans l’épisode 3.

On rit aussi pas mal devant Dracula. Le mix de Dracula entre narration virtuose, twists fracassants, et punchlines qui tuent vient de la série de Steven Moffat, Six Sexy. Et dont une série comme How I Met Your Mother reprendra les mêmes effets.

La technique de Mark Gatiss

Mais je parle de Moffat, et j’oublie de parler de Mark Gatiss, le co-créateur de Dracula. Mark Gatiss est un très bon scénariste, qui est surtout doué dans trois genres : l’historique, le policier, l’horreur. Et la patte de Gatiss se voit beaucoup dans l’épisode 2 de Dracula, partie de cluedo façon Columbo sur un navire. Là, Mark Gatiss est en terrain connu, puisqu’il a signé plusieurs épisodes historiques de Doctor Who. Il a surtout écrit pour la série Hercule Poirot, série phare en matière de cluedo policier. D’ailleurs, s’il y a un épisode de Doctor Who où le Docteur rend visite à Agatha Christie, ce n’est sans doute pas un hasard. Le huis clos horrifique, Mark Gatiss le connaît bien aussi. Il avait déjà écrit Crooked House, une bonne minisérie d’horreur sur une maison hantée, (par le même réalisateur que cet épisode 2).

Avant d’aborder l’épisode 3, résumons : dans les 2 premiers épisodes, l’essence horrifique du roman original est maintenue. Et Moffat et Gatiss sont sur des genres où ils sont plutôt à l’aise. Alors que s’est-il passé dans l’épisode 3 ?

Quand l’essence du livre n’est plus respectée

Est-ce que vous avez été rivé à l’écran pendant les 2 premiers épisodes ? Il y a de fortes chances que oui. Alors, pourquoi le temps vous a paru long durant l’épisode 3 ? Parce que Moffat et Gatiss ont tout simplement oublié à ce moment l’essence originale du roman. Il n’y a plus du tout d’horreur, plus de plan machiavélique. L’essence horrifique du roman n’est plus là. Mais du coup, ce n’est plus une adaptation, c’est un scénario original. Même dans une adaptation libre, le respect de l’essence du roman original est demandé. On peut comme dans le film Orgueil et Préjugés et Zombies mettre des zombies dans une adaptation d’Orgueil et Préjugés. Le respect de la satire sociale qui fait le sel du roman d’Austen y est quand même préservé. Le respect de l’essence originale du roman est indispensable à une adaptation, même libre, sauf en cas de parodie. Mais le Dracula de Netflix n’est pas une parodie, c’est une adaptation très premier degré. Du coup, le parti pris ne fonctionne pas.

Dans les 2 premiers épisodes de Dracula, le style survolté de Moffat-Gatiss se greffe à une essence originale, la transforme, la transcende même. L’essence supprimée, ne demeure que le style, mais du style qui ne s’appuie sur rien. La belle forme, l’un des meilleurs réalisateurs anglais à la barre, l’hommage au Cauchemar de Dracula, grand film de la Hammer… ne servent à rien sans le fond.

Ensuite, il y a le genre. Pourquoi les 2ers épisodes de Dracula marchent bien ? Parce qu’ils s’appuient sur des genres que les auteurs connaissent bien. Mais l’épisode 3 est celui de la romance, moitié romcom, moitié gros drama, genre dont Moffat et Gatiss maîtrisent moins bien les codes. Mais le pire problème de cet épisode est sans doute Lucy.

Lucy : fossoyeuse de Dracula

Sans dimension, ni intérêt, Lucy relève du cliché de la cool girl. Ce cliché de la cool girl tel que se l’imaginent les mecs, Gillian Flynn l’a tronçonné en 712 parties depuis Gone Girl. C’est un cliché qui n’a aucune réalité, qui transforme les persos féminins en gros fantasmes sexistes de mec. D’habitude, je défends les persos féminins de Moffat. Je défends Irene, je défends Eurus, je défends Bill, je défends Lynda Day de Press Gang, qui est peut-être son meilleur personnage féminin. Mais Lucy est indéfendable. Pourtant, on peut créer des personnages de cool girl intéressants, notamment si on montre leur côté pas reluisant derrière. Broad City. Du coup, on se demande pourquoi cette femme constitue le but final de Dracula ? Alors que le vampire est censé se nourrir que de victimes intelligentes, qui ont une certaine classe, soit tout l’opposé de Lucy.

A la fin, Dracula déclare l’avoir choisie parce que c’est « la première qui m’ait offert ses veines ». Son genre serait donc les petites nanas soumises, sexy, avec la bouche en coeur ? Dans le scénario, ça n’a tout simplement aucun sens ! Lorsqu’on a goûté au sang d’une femme comme Agatha, une femme prodigieusement intelligente, goûter le sang d’une tarte comme Lucy est un véritable déclassement. Non seulement Lucy est désastreusement écrite, mais même son lien avec Dracula n’a pas de sens. Et l’on est navré pour Lydia West, qui a crevé l’écran en 2019 dans Years and Years, et qui se retrouve dans un rôle totalement débile. Et vu que l’épisode 3 de Dracula se centre tout entier sur elle, l’épisode s’effondre.

Bury your black, your gays, your black gays

Il y a aussi d’autres problèmes. Une blogueuse pour qui j’ai une grande estime m’a fait remarquer que les personnages noirs et LGBT+ étaient assez mal traités dans Dracula. C’est certes un problème qui date du début de l’ère des séries – le trope du « bury your gays » est assez connu – mais on se dit qu’en 2020, Dracula pouvait faire mieux que ça. Dracula ne sera hélas pas le nouveau Sherlock ni le nouveau Jekyll.

BLACK MIRROR, « USS CALLISTER » : LE CÔTÉ OBSCUR DE STAR TREK

Robert Daly est un codeur de génie méprisé par ses collègues de travail. Jusqu’à l’arrivée de Nanette, fan inconditionnelle. Robert, lui, est un grand fan de Star Trek… pardon, de Space Fleet, comprenez « flotte de l’espace ». Il l’aime, sa série. Au point d’avoir recréé son univers favori en jeu de réalité virtuelle grandeur nature. Qui n’a jamais rêvé d’être le capitaine Kirk ? Il est beau, blond, fort, et il gagne toujours à la fin… comme Starsky et Hutch (non, on ne chante pas).

Tout cela apparaît fort sympathique, surtout aux fans de Star Trek (appelés Trekkies). Ils verront de multiples références (on reconnaîtra aisément le fidèle Spock), notamment à l’épisode 18, bien connu, de la bataille entre le capitaine Kirk et un monstre peu convaincant.

Rien de mal ne peut survenir dans un tel univers, pourrait-on croire. Détrompez-vous. Pour peu que le geek en question ait un vrai problème avec sa vie réelle, la vie virtuelle devient, disons, complexe.

Live long and suffer

Robert Daly ressemble à un mec qui n’a jamais digéré ce qu’on lui a fait au lycée. S’il est nécessaire, dans tous les cas, de dénoncer le harcèlement ou le mal-être au travail, Brooker se pose la question du harcelé qui devient harceleur. Et si le gentil geek se changeait en tyran une fois dans ce petit monde créé à l’image de sa série favorite ?

C’est ce qui se produit pour Robert, et le capitaine Kirk en prend un sacré coup.

Dans un précédent épisode Black Mirror, « White Christmas », on créait des clones domestiques. Dans « USS Calister », Robert se fabrique un coffre à jouets peuplé des clones de ses collègues de bureau, pour faire joujou avec et les torturer à sa guise, histoire de se décharger un peu de sa frustration quotidienne.

Charlie Brooker, qui a défendu Rebecca Black, harcelée en ligne, s’intéresse de près à ce sujet, comme il l’a prouvé dans « Shut up and dance, » épisode de la saison 3 de Black Mirror, où un jeune homme est victime d’un troll diabolique.

Ce n’est pas la première fois que la fiction prend les gens pour des jouets, et vice versa.

Des « jouets » pas comme les autres au cinéma et dans les séries (Attention Spoilers)

Dès 1939, dans Le Magicien d’Oz, Dorothy, par le pouvoir de l’imagination, retrouvait les personnes de son quotidien sous les traits d’un épouvantail, d’un homme en fer blanc, d’un lion peureux et… d’une sorcière.

Dans « USS Callister », Robert choisit de changer son associé en Spock, et ses collègues de travail sexy et inaccessibles en jolies poupées qu’il pourra embrasser fougueusement à chaque fin d’épisode.

Dans Ultimate Game, sorti en 2009, une société futuriste propose aux gosses de riches de jouer littéralement avec un être humain, et d’en faire un avatar de jeu vidéo.

Côté français, Pierre Richard se faisait carrément acheter dans un magasin par un gosse pourri gâté.

L’exemple le plus illustre est sans doute l’épisode, devenu classique de La Quatrième dimension, intitulé « Cinq personnages en quête d’une sortie. »

Dans cet épisode, cinq personnes sont prisonnières d’un monde étrange et tentent d’en sortir. Mais si vous avez vu Toy Story, vous cramez assez vite la fin.

Ces « personnes » n’en sont pas. Il s’agit de jouets au fond d’un seau à jouets. Ils souhaitent reprendre leur liberté mais n’y parviendront pas.

L’attaque des clones

Le titre « Cinq personnages en quête d’une sortie » aurait très bien convenu à « USS Callister. » Les clones des collègues de Robert chercheront eux aussi à s’échapper du jeu cruel où il sont enfermés. C’est Nanette, geek en chef, qui échafaudera un plan efficace. Pour une fois, le chantage en ligne sert de bonnes fins : Nanette clonée parviendra à contacter la vraie Nanette pour la faire agir, en vue de libérer les clones prisonniers. Elle lui enverra un message de 140 caractères, limite d’un message Twitter jusque récemment.

Pour les fans de Doctor Who, à la fin de l’épisode « Extremis » (S10E06), le spectateur se rend compte que les personnages se trouvent dans une simulation virtuelle de la vie terrestre. Il s’agit pour les extra-terrestres d’observer les humains sur Terre en vue d’une invasion. Comme dans « USS Callister », le Docteur virtuel parvient à contacter son homologue réel.

Le docteur face à l'alien dans l'épisode "Extremis"
Le Docteur face à l’alien dans l’épisode « Extremis »

Nanette permet aux clones de s’échapper, dans un épisode haletant qui devient, comble de l’ironie, proche d’un épisode véritable de Space Opera (suspense, difficulté à passer une zone difficile dans l’espace, etc.). Le passage dans la ceinture d’astéroïdes rappelle d’ailleurs une séquence marquante de Star Trek, sans limites, dernier film adapté de la saga.


Charlie Brooker nous offre un beau pastiche de Star Trek, de l’humour et, comme toujours, une réflexion adroite sur notre rapport aux nouvelles technologies. 

Ne ratez pas « USS Callister, » assurément l’épisode le plus fun de cette quatrième saison de Black Mirror.

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Pour d’autres analyses des épisodes de Black Mirror :

    

Black Mirror, « Hang the DJ »: analyse et explication de la fin (spoilers)

3 out of 5 stars (3 / 5)

Rencontrez Amy et Frank dans un restaurant aseptisé choisi pour eux par « le système ». Le système, c’est Coach, équivalent à peine voilé de Tinder, application de rencontres amoureuses.

Love me Tinder

D’emblée, Amy et Frank sont sympathiques. La maladresse de l’un, le sourire amusé de l’autre, et voilà que débute un blind date des plus charmants. Mais ce rendez-vous a une date d’expiration. Ce n’est pas un bon mot de ma part, c’est sa véritable appellation.

Au début du rendez-vous, il est d’usage que les deux « candidats » vérifient à l’unisson combien de temps ils sont censés passer ensemble.
Oui, on est loin du speed dating de 7 minutes. Coach, en plus de vous caser avec quelqu’un qu’il pense être votre âme sœur possible, vous impose de rester avec pendant dans un temps donné.

Pas de chance pour Frank et Amy : le temps imparti est de 12 heures.

12 heures pour se connaître, dîner, et éventuellement passer au lit.

Cette première rencontre, bien que non consommée, marquera durablement les deux protagonistes, et le spectateur.

Black Mirror est une série dystopique. Habituellement, elle fait violence au spectateur, et nous dit ce que la technologie peut faire non pas pour nous mais contre nous.

Bientôt sur Netflix : Osmosis

Je m’attendais, en bonne fan de Black Mirror et de dystopie en général, à une fin terrible où on nous expliquerait à quel point il est dangereux d’ouvrir son esprit et ses émotions à une entreprise privée.

À quel point il est risqué qu’une machine décide pour nous de notre destin amoureux.

Il faut dire que je venais de voir la bande-annonce d’Osmosis, nouvelle série prochainement proposée par le même Netflix.

Même ambiance que pour Les Revenants : c’est d’ailleurs l’une de ses scénaristes qui propose cette nouvelle série.

Voyons le pitch que nous propose AlloCiné :

Paris, dans un futur proche. La technologie a repoussé les frontières de l’imaginable en déchiffrant le code du véritable amour. Grâce aux données de ses utilisateurs obtenues via des micro-robots implantés dans leurs cerveaux, la nouvelle application « OSMOSIS » garantit avec certitude de trouver le partenaire idéal, et transforme le rêve ultime de trouver l’âme soeur en réalité.

Mais y a-t-il un prix à payer lorsqu’on laisse un algorithme choisir l’homme ou la femme de notre vie ? Quand en échange de cet amour éternel, la technologie peut accéder aux recoins les plus intimes de notre esprit, et à nos souvenirs les plus secrets…

La question de l’utilisation par une machine de vos souvenirs les plus secrets sera davantage exploré dans « Crocodile », épisode 3 de cette saison 4 de Black Mirror.

Je m’attendais donc, avec Hang the DJ, à un réquisitoire contre un Tinder effrayant qui en saurait trop sur ses utilisateurs.

Coach, machine pensante

Charlie Brooker nous propose autre chose, pour une fois. Coach est une machine ultraperfectionnée qui analyse – pour votre bien, cette fois – vos émotions, votre pensée et votre façon d’agir. Avec toutes ces données intimes, Coach élabore un système complexe pour trouver votre âme sœur.

Amy et Frank sont ainsi séparés au bout de 12 heures. Plutôt que de rester ensemble alors que la soirée s’est bien passée, ils obéissent à la machine, pour leur malheur. Amy se retrouve avec un bellâtre prétentieux, et Frank se retrouve avec une mégère. Amy en a pour neuf mois, et Frank en a pour un an.

Vous avez remarqué que j’en parle comme s’il s’agissait de mois à passer en taule ? C’est peu ou prou ce qui se produit.

La machine pense, et vous fait penser. Elle analyse votre façon d’être dans une situation désagréable. Comment réagissez-vous et qu’apprenez-vous d’une relation qui vous convient pas, ou d’une série de bellâtres qui vous baisent sans proposer grand-chose d’autre ? La machine enregistre tout cela et, d’une façon très complète… vous connaît.

Ce qui intéresse la machine – et le spectateur – c’est si Amy et Frank pensent l’un à l’autre tandis qu’ils sont en couple ailleurs.

Le couple forcé en dystopie

Si « Hang the DJ » est encourageant et même optimiste (terme incroyable à utiliser pour Black Mirror), il propose tout de même une atmosphère oppressante, où les individus sont sommés d’être en couple.

Cette ambiance rappelle l’excellent film sorti récemment, The Lobster. Dans ce film, les célibataires se cachent. Seuls les couples sont bienvenus et acceptés en société. Du coup, les célibataires sont en danger. Tous se retrouvent dans un centre effrayant où ils disposent d’un temps limité (encore) pour trouver l’âme sœur.

Colin Farrell dans The Lobster de Yorgos Lanthimos (2015)
Colin Farrell dans The Lobster de Yorgos Lanthimos (2015)

Dans 1984 de George Orwell, les couples sont mal vus, au contraire. Le sexe est considéré comme une force qui peut réduire en miettes le Parti en place.

Chez Huxley dans Le Meilleur des mondes, tout le monde appartient à tout le monde. Le sexe est nécessairement consenti, ou s’il ne l’est pas, un petit antidépresseur (appelé Soma) et tout est oublié.

Le couple est toujours une question épineuse en dystopie. Le couple de nerds au cœur de l’épisode « Hang the DJ » rappelle justement ces âmes sœurs de convenance mises en scène dans The Lobster.

Edna et Mike, couple heureux dans "Hang the DJ"
Edna et Mike, couple heureux dans « Hang the DJ »
Toujours côté séries, on remarque dans le récent The Good Place que les élu.e.s du paradis sont nécessairement en couple, l’une des normes effrayantes de ce ciel où un peu de chaos est bienvenu.

Le monde de Charlie

« Hang the DJ » apparaît – dans la saison 4 de Black Mirror, et dans la série dans son entier – comme une bouffée d’air frais. D’aucuns y verront le pendant du « San Junipero » de la saison 3, pour son romantisme et sa fin apaisée. Enfin une histoire qui finit bien dans le monde de Charlie Brooker !

Enfin un épisode qui croit non pas à la dégénérescence de l’humanité mais à la force du destin. Ne vous en faites pas, quand Brooker parle de destin, c’est forcément avec ironie. Le Coach, qui n’est jamais qu’une machine, répète à l’envi un proverbe bien connu des anglo-saxons :

« Everything happens for a reason. »

« Rien n’arrive au hasard. »

Cette déclaration est d’une ironie savoureuse, quand on sait que c’est la machine qui décide pour les hommes. Il y a un peu de Cocteau chez Brooker, apparemment.

Surtout, d’un point de vue métatextuel, c’est le scénariste qui décide de tout : si rien n’arrive au hasard, c’est que tout est écrit, au sens littéral.

Explication de la fin de « Hang the DJ » (Attention Spoilers)

La machine Coach joue donc le rôle du destin : Frank et Amy se rencontrent une première fois, puis une seconde alors qu’ils sont malheureux en couple, et le destin semble leur dire : « Qu’attendez-vous pour finir ensemble, chers imbéciles ? »

En effet, le « destin » fait que leurs routes se croisent à plusieurs reprises.

Là où Coach a du génie, c’est dans son imitation de la vie elle-même : tous ceux qui ont vécu en couple avec quelqu’un qu’ils détestaient se reconnaîtront, tous ceux qui ont enchaîné les aventures sans lendemain aussi.

Dans la dernière partie de « Hang the DJ », Frank et Amy sont promis à quelqu’un d’autre. Ils choisissent tous deux de se revoir la veille de leur mariage.

Là encore, un parallèle peut être établi avec la vie réelle : en cas de mariage arrangé, il faut beaucoup de courage aux deux amants pour défier les conventions et s’enfuir. Faire le mur ensemble, en somme.
La machine cherche à savoir si Frank et Amy sont faits l’un pour l’autre. Seraient-il prêt à se révolter, à quitter, dans tous les sens du terme, le système au nom de l’amour ? Comme dans toute dystopie (je suis obsédée, je sais) il existe un mur, et dans « Hang the DJ », il sépare le monde utopique du monde réel, réputé plus effrayant. Quiconque le franchit est banni.

Coach est en réalité un immense test pour évaluer l’amour des individus. Se rebeller, c’est franchir le mur, ce que font Frank et Amy, pour la millième fois ou presque.
A ce moment, le scénario devient complexe : les Frank et Amy que nous avons vus n’étaient que des programmes, des versions numériques d’eux-mêmes, testées par la machine pour voir si les personnes véritables seraient heureuses en couple. Ces clones sont là pour la bonne cause, contrairement aux clones torturés de l’épisode « White Christmas » et ceux devenus les jouets d’un fan de SF dans « USS Callister ».
Mais revenons à « Hang the DJ » en images :
  
Ces deux plans se succèdent quand Amy et Frank ont franchi le mur : sur 1000 simulations, ils se sont rebellés 998 fois, signe de leur amour insubmersible. Résultat : 99.8% de chances que ça colle entre eux dans la vraie vie. Voilà pourquoi Amy voit ceci sur son portable avant de rencontrer Frank pour de vrai :

L’appli la prévient qu’elle va rencontrer l’homme de sa vie (c’est pas beau, ça ?)

A la fin de l’épisode, nous témoignons donc de sa rencontre réelle avec Frank, dans un bar où la chanson « Panic » des Smith (groupe rebelle si l’en est) passe à la radio avec son refrain, « Hang the DJ ».

Dans le vers de la chanson qui donne son titre à l’épisode, on peut de nouveau remarquer un clin d’œil métatextuel : le DJ, c’est celui qui décide de la playlist, organise la soirée, et décide l’ambiance.

Coach était ainsi le DJ d’Amy et Frank, grand organisateur qui aura décidé de leur rencontre et de leurs (més)aventures. On peut aussi dire cela du scénariste, qui décide de tout à l’avance. Il faudrait donc pendre le DJ – ou le scénariste, au choix – pour que les personnages reprennent leur liberté.

Mais attention, ce n’est pas si simple : chacun a ses défauts, ses lâchetés. Frank, par exemple, au cœur de l’épisode, choisira de regarder la date de péremption de son couple avec Amy sans son accord : la machine se réinitialisera alors, pour punir Frank ou plutôt remplir sa fonction de destin : nos choix sont cruciaux, le manque de confiance en l’autre peut être fatal au couple.

Rage against the machine

Dans « Hang the DJ », le génie de la machine, c’est de nous faire comprendre qu’on n’a pas besoin d’elle. C’est d’ailleurs le rôle du coach. Pour parler plus crûment, la machine est là pour pousser les candidats à crier haut et fort « fuck the machine ».

Bref, « Hang the DJ » révèle une nouvelle facette de Brooker : il serait romantique, sentimental et finalement optimiste sur l’amour.

Cependant, comme à chaque fin d’épisode de Black Mirror, une question me vient à l’esprit puis me taraude longtemps :

S’il s’agissait de mon propre couple… qu’aurions-nous fait ?

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Black Mirror, « Arkangel » : Big Mother te regarde

4 out of 5 stars (4 / 5)

A la fin du film Juno, Vanessa Loring (interprétée par Jennifer Garner) tient son nouveau-né dans les bras.


Jennifer Garner (Vanessa Loring) en jeune maman dans Juno, de Jason Reitmann (2007)
Jennifer Garner (Vanessa Loring) en jeune maman dans Juno, de Jason Reitmann (2007)

Elle croise le regard de la mère de Juno (Allison Janney) et lui demande :

– How do I look ? – Like a young mom. Scared shitless.

– De quoi j’ai l’air ? – D’une jeune maman. La trouille au ventre.

Je ne suis pas encore maman, mais quand ce sera le cas, je suis à peu près certaine que j’aurai la boule au ventre en permanence :

Où est ma fille ? Pourquoi mon fils rentre tard ? Lui est-il arrivé quelque chose en sortant de l’école ? Tant de sadiques courent les rues. Tant de pervers enlèvent les petits.

Comment être mère sans devenir folle?


Bonjour l’angoisse

On rencontre Marie le jour où elle donne naissance à Sara. Dès les premières secondes, elle angoisse. Sara ne pleure pas. On ne la lui donne pas tout de suite dans les bras.L’instant d’après, tout va bien : les médecins ont réussi à la faire pleurer un peu, et elle se retrouve, comme il se doit, dans les bras de sa mère.

Quelques années plus tard, Sara est une belle gamine. Elle joue dans un parc et disparaît, oh, l’espace d’une seconde…

Cela suffit à ce que Marie prenne une décision drastique : se fier à Arkangel (Archange) nouveau système de surveillance des enfants.


Rosemarie DeWitt (Marie) en mère angoissée dans Arkangel, réalisé par Jodie Foster (2017)
Rosemarie DeWitt (Marie) en mère angoissée dans Arkangel, réalisé par Jodie Foster (2017)

Arkangel, c’est une puce que l’on insère dans le cerveau des mômes, qui permet d’observer leurs moindres faits et gestes.N’est-il pas séduisant de savoir où se trouve son gosse à toute heure du jour et de la nuit ? N’est-il pas rassurant d’avoir une machine qui vous notifie en cas de danger pour votre enfant ?

Arkangel promet tout cela.


Traquer les enfants au cinéma

L’idée d’un traqueur pour les enfants n’est pas nouvelle. Black Mirror, c’est de la dystopie. Dans Hunger Games, déjà, les participants au jeu de la mort avaient tous un traqueur placé dans le bras. C’est le cas de Katniss.


Le tracker (mouchard) dans Hunger Games
Le tracker (mouchard) dans Hunger Games

À la fin du deuxième volume, Johanna, une alliée, ira le chercher en lui mutilant le bras pour qu’elle ne soit plus suivie à la trace par le Capitole.

Dans The Circle, sorti récemment, Mae reste interloquée quand l’une de ses collègues lui dit sans sourciller qu’elle a inséré une puce dans le corps de son enfant. S’il y a enlèvement, dans 99,9 % des cas, l’enfant est retrouvé.Faut-il traquer nos enfants pour être bien sûr.e de ne jamais perdre leur trace ? N’est-il pas plus sain de ne pas tout savoir de sa progéniture ? Pour la chance, qui reste infime, que mon enfant soit enlevé.e, je lui ôterais son intimité, ses secrets. Je le/la priverais même de ses expériences, qu’il ou elle pensera uniques, mais seront en fait partagées.

Des humains démunis face à la machine

Dans « Arkangel », la mère, pleine de bonnes intentions, se croit ange gardien et devient démone.Un journaliste a un jour demandé à Charlie Brooker pourquoi il était si sévère envers la race humaine. Il a répondu qu’au contraire il était indulgent : il nous montre, à chaque épisode de Black Mirror, comment les humains sont démunis face a la machine.

Tous les parents veulent protéger leurs gosses du monde qui les entoure. Et chaque fois, semble-t-il, qu’une machine tente de le rendre service, c’est un échec. Il suffit de voir l’inefficacité du contrôle parental sur Internet, et de son fameux filtre.

Marie veut tellement protéger Sarah qu’elle décide d’imposer un filtre au regard de sa fille : elle ne peut plus voir d’images angoissantes, ni entendre de mots choquants.



La machine, en un mot, la rend autiste aux souffrances du monde. Elle se retrouve, pour son malheur, avec une vision déformée de la réalité.

Les images en question sont brouillées, comme dans l’épisode « White Christmas », où les criminels devenaient de vagues silhouettes pour les citoyens ordinaires.En regardant cette saison 4, j’ai fait promettre à mon compagnon de ne jamais céder aux sirènes du monde orwellien : ce n’est pas parce qu’une technologie existe qu’il faut s’en servir.

Arkangel, technologie faussement rassurante

Le portable est déjà là pour me rassurer. « Et si jamais mon père tombe malade ? » Je saurai à la minute qu’il faut agir. A cause de l’urgence possible, on se prive d’une infinité de moments de quiétude.

Je n’ai eu de portable que très tard, quand j’ai vu que ma propre mère se servait du sien pour vérifier que j’étais bien à la maison, en appelant sur le fixe pour entendre ma voix.

Pour se rassurer jusqu’à l’extrême, il y a Arkangel : la technologie du GPS existe déjà, celle de la reconnaissance faciale est déjà en route en Russie, pourquoi ne pas créer une nouvelle invention qui compile ces différents moyens et nous fasse entrer dans une nouvelle ère de surveillance ?

Charlie Brooker fait preuve de beaucoup d’intelligence dans Black Mirror : il parle toujours de l’humain, et assez peu, finalement, de la technique. En effet, « Arkangel » est un épisode non pas sur la machine, mais sur la mère. L’épisode pose des questions éthiques fascinantes. Parce qu’elle sait tout, la mère prive la fille de ses choix d’existence.

Pour la petite histoire, Marie est le nom de la mère du Christ, et Sarah celui de la mère d’Isaac. Deux figures fortes de la maternité dans la Bible, en somme.

Un scénario surprenant

Le scénario de « Arkangel » a le talent de déjouer les attentes du spectateur : il ne s’agit pas de rester dans la sphère de l’enfance, mais d’expliquer les conséquences de l’usage de la machine au moment où la petite fille atteint l’âge de femme.


Sara à 15 ans (Brenna Harding) dans Arkangel
Sara à 15 ans (Brenna Harding) dans « Arkangel »

Jodie Foster, qui a le génie des thrillers, propose avec sa caméra des moments à la Hitchcock, comme la montée des escaliers à la fin du film.

Rosemarie DeWitt joue très bien cette mère inquiète. Les fans de séries reconnaîtront celle qui incarnait la soeur de Toni Colette dans United States of Tara.


Et si… ?

Si la fin de « Arkangel » – comme tous les épisodes, semble-t-il, de Black Mirror cette saison – est moins plombante que d’habitude, elle reste complexe et soulève bien des questions : qu’aurais-je fait à la place de la mère ? Que ressentirais-je à la place de la fille ?

Si cette technologie vient au jour, me laisserai-je tenter, ou pire, cette puce sera-t-elle implantée dans la tête des enfants comme une nouvelle norme ?

Comme à chaque fin d’épisode de Black Mirror, je n’ai pas de réponse, seulement des questions, et même des inquiétudes. Pas de ces angoisses qui passent le lendemain, après un épisode d’une série comique. Une voix sourde, qui se demande, à chaque minute, si le réel rattrapera un jour la fiction.

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