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Les Chatouilles : l’ami de la famille

4 out of 5 stars (4 / 5)
 
 

A regarder l’affiche des Chatouilles, on croit à un feel-good movie, solaire dans tous les sens du terme. On y voit un homme, souriant, plutôt bien de sa personne, s’amuser avec une petite fille dans une piscine. Mais une piscine, au cinéma et dans les séries, invite à regarder sous la surface. Jeanne Herry, quand elle parle de son film Elle l’adore, indique que le titre, ouvertement joyeux, était là pour attirer les spectateurs en salle, qui ne s’attendaient pas à une comédie noire.

Pour Les Chatouilles, il y a le titre, aussi. Naïvement, je l’ai pris au sens littéral. Les chatouilles, c’est drôle, c’est sympa.

Pour Odette, héroïne du film, les chatouilles ont un tout autre sens. C’est Gilbert, ami de la famille, qui aime un peu trop les petites filles et les « chatouiller ». Sauf que ses « chatouilles » sont des attouchements impardonnables. qui le mènent jusqu’au viol, et Odette en sera traumatisée pour longtemps.

Des acteurs au cordeau

Gilbert est beau mec. Le choix de Pierre Deladonchamps, déjà splendide dans la série Trepalium sur Arte, s’avère judicieux. On est loin de l’oncle dégueu que l’on imagine habituellement quand on pense « pédophile. »

 
Pierre Deladonchamps joue Gilbert dans Les Chatouilles

Pierre Deladonchamps joue Gilbert dans Les Chatouilles

 

J’ai découvert l’affiche des Chatouilles avant de voir la bande-annonce, trompeuse elle aussi sur le film. Avec le travail d’Andréa Bescond et Eric Métayer, ne vous attendez pas au téléfilm de France 2, vaguement triste mais qui finit bien. Ils offrent une vraie proposition de cinéma. On n’avait jamais parlé des violences sexuelles, notamment sur les enfants, de cette manière. Avec son sujet casse-gueule traité avec brio, Andréa Bescond signe ici son premier film. Elle y raconte sa propre histoire.

Elle montre son rapport à la danse, qui devient l’instrument de la réappropriation de son corps. Illustration du corps meurtri et de sa libération, la danse illumine le film et présente également l’un de ses thèmes : l’impossibilité de la communication. Avec le prof de danse, d’abord, qui voit dans la prestation d’Odette une métaphore de la Shoah, sans laisser à l’intéressée le temps d’exprimer son ressenti. La communication impossible est surtout celle de la fille avec sa mère, brillamment incarnée par Karine Viard.

Karin Viard joue une mère terrible dans Les Chatouilles

Karin Viard joue une mère terrible dans Les Chatouilles

Elle est terrible et vraie, cette mère plus inquiète du qu’en-dira-t-on que du bien-être de sa fille. De l’incapacité de voir (« On ne pouvait pas se douter ») au refus de voir, le film présente en finesse les réactions opposées des deux parents. Clovis Corvillac, hélas, est un peu en-dessous du côté du jeu.

Une mise en scène inventive

Eh bien voilà le bijou français du moment, inventif dans sa mise en scène. Oubliez les champs-contrechamps en plan serré des téléfilms et leur triste lumière. Ici, l’image est assurée par Pierre Aïm, l’un des meilleurs chefs opérateurs français. Oubliez également les flashbacks lourdauds en noir et blanc : les séances de psy qui mêlent passé et présent sont formidables. Mention spéciale pour la scène où Noureev vient consoler Odette des murs noirs de sa chambre.


Nureev gif

La psy elle-même se trouve davantage gênée que la patiente devant une histoire si douloureuse mais si bien racontée. La psy est incarnée par Carole Franck, qui choisit décidément bien ses films (Le Nom des gens et Nous Trois ou rien, entre autres.)

Bravo également à Cyrille Mairesse, criante de vérité en enfant abusée.

Cyrille Mairesse (Odette enfant) dans Les Chatouilles

Cyrille Mairesse (Odette enfant) dans Les Chatouilles

La psy et les amis d’Odette permettent sa reconstruction, car c’est bien le cœur des Chatouilles : grandir, reconnaître le traumatisme et s’en libérer, retrouver la petite fille en soi pour faire la paix avec elle.

Bouleversant mais parsemé d’humour, très bien vu sur les familles dysfonctionnelles et la question de la résilience, Les Chatouilles est un film superbe, d’utilité publique.

On ne dira jamais suffisamment merci à Andréa Bescond.

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CANNES 2017 – VERS LA LUMIERE (HIKARI) : QUE VOIS-JE ?

Misako prête sa voix à l’imaginaire des spectateurs aveugles et leur décrit des films. Elle écrit le texte et le dit à mesure que l’image défile.

Des mots et des émotions

Vers la lumière n’est pas seulement une réflexion sur la difficulté de l’audiodescription. C’est une réflexion sur l’écriture au sens large, sur l’impossibilité de décrire avec exactitude les choses et les émotions. Le film illustre, en cela, la célèbre phrase de Beckett :


Words fail us.
Les mots nous manquent.

Entendre Misako décrire un film dans la première scène, c’est un peu comme entendre Truffaut en voix off commenter ses propres images. La mise en abyme est immédiate, puisque dans la salle, nous sommes tous spectateurs. Il faudrait presque fermer les yeux pour vivre l’expérience de la cécité, et se laisser guider par la voix de Misako.

Mais hélas, on raterait le questionnement central de Vers la lumière. Le film décrit par Misako montre un vieil homme face à la mer, et elle dit de son regard qu’il « déborde d’espérance. »

Voilà le hic. Ce n’est pas comme ça que je lis le regard du vieil homme. Je ne le trouve en rien empli d’espoir. Il pourrait être triste, nostalgique, désespéré, même, mais certainement pas débordant d’espérance.

Misako en a trop dit. Elle recevra les critiques de spectateurs aveugles qui la conseillent sur l’écriture de son texte. Elle se fera surtout réprimander par Masaya, photographe de talent en passe de perdre la vue.

Masaya (Masatoshi Nagase) dans Vers la Lumière (Hikari) de Naomi Kawase (2017
Masaya (Masatoshi Nagase) dans Vers la Lumière (Hikari) de Naomi Kawase (2017)

Misako a commis le crime de sa profession : empiéter sur l’imaginaire du public.

L’une de mes amies travaille comme médiathécaire pour les aveugles et les gens empêchés de lire. Je n’avais pas compris, jusqu’à Vers la lumière, pourquoi elle défendait si ardemment la voix de synthèse pour les audiolivres. Elle argumente que seule la voix de synthèse, parfaitement neutre, permet au malvoyant de faire sa propre lecture du texte, d’en tirer sa propre interprétation.

Une leçon pour les écrivains et les critiques de cinéma




Dans Vers la lumière, Naomi Kawase offre une leçon éclatante aux écrivains mais aussi aux critiques de cinéma, ce qui explique peut-être l’accueil mitigé du film à Cannes.

La réalisatrice nous dit en substance : Êtes-vous sûr.e de ce que vous avez vu ? Êtes-vous certain.e que votre interprétation est la bonne, ou même qu’elle est pertinente ? Ne plaquez-vous pas votre grille de lecture personnelle sur un film qui dit tout autre chose ?

La réalisatrice Naomi Kawase
La réalisatrice Naomi Kawase

Après avoir écrit plus de 400 articles en trois ans sur ce blog, je vois la difficulté de donner la lecture d’un film par écrit, surtout lorsqu’il s’agit de sujets brûlants ou d’un film à lectures multiples.

C’est, comme pour Misako dans Vers la lumière, le public qui me rappelle la relativité de mon interprétation. Vos commentaires me disent quotidiennement à quel point un film change de sens en fonction de celui ou celle qui regarde.

Vers la lumière porte bien son titre

Alors je vous le dis sans détour : le film de Kawase est magnifique. Et quand je dis « le film de Kawase est magnifique » je ne dis rien de plus que « J’ai trouvé le film magnifique. » Je n’impose pas mon point de vue, je le propose. Le film a été reçu moyennement à Cannes, ce qui veut dire, bien sûr, qu’on peut ne pas être touché.e. Mais Hikari, de son titre original, est encore meilleur que Les Délices de Tokyo, de la même réalisatrice.

Vers la lumière
porte bien son titre. La photo est splendide, les paysages somptueux. La quête du père pour Misako est peut-être trop appuyée et convenue, mais sa rencontre avec Masaya est extraordinaire. Entre celle qui souhaite affûter son regard et celui dont le regard se brouille naît une amitié particulière. 

Masaya (Masatoshi Nagase) et Misako (Ayame Misaki) couple de Vers la lumière
Masaya (Masatoshi Nagase) et Misako (Ayame Misaki) couple de Vers la lumière

La sincérité et la beauté de Ayame Misaki et le charisme de Masatoshi Nagase apportent beaucoup aux personnages.

Le drame intime de Masaya, dont le métier de photographe représente toute sa vie, est bouleversant.

Vous connaissez le questionnaire de Proust ? A la question « Quel serait votre plus grand malheur ? » Il a répondu :


« Devenir aveugle. »

Cette trouille est fréquente, notamment chez les artistes. Parce que j’écris, j’admets que la cécité m’effraie également. Comment écrire sur le cinéma quand on n’y voit plus ?

D’où mon empathie pour Masaya, qui doit renoncer à sa passion parce qu’il perd la vue. Je sais bien que perdre la vue n’est pas perdre la vie. C’est en trouver une autre par les autres sens, et elle peut être riche… et belle. Mais ce n’est pas le propos de Vers la lumière.


Ma palme du cœur

Naomi Kawase me dit que je suis la seule à voir le film que je vois. D’aucuns m’en voudront que ma lecture n’épouse pas la leur, et pourtant, je continuerai d’écrire.

J’espère vous avoir donné envie de voir Vers la lumière, ma palme du cœur pour Cannes 2017.

Dites-moi si vous ressentez la même chose. Ou non. Racontez-moi quelle est votre palme du cœur. Et si elle est autre que la mienne, donnez-moi envie de changer de regard.

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A GHOST STORY : CASEY AFFLECK DANS DE BEAUX DRAPS


Par Clément


Ceci n’est pas un film de fantômes

Souvent, les grands artistes ne sont pas ceux et celles qui créent quelque chose, mais qui le portent à maturité. Les « films de fantômes » existent depuis le cinéma muet (La charrette fantôme de Victor Sjöström par exemple), mais sont souvent circonscrits dans l’horreur. Peut-être parce qu’ils sont racontés du point de vue des vivants, terrifiés par le surnaturel et la mort.

Extrait de La Charrette fantôme de Victor Sjöström (1921)
Extrait de La Charrette fantôme de Victor Sjöström (1921)

Alors, pourquoi ne pas renverser le point de vue ? Et si on avait un film du point de vue du fantôme ? Un film où l’on renonce à l’effroi pour parler d’amour, de mort, de vie. 

Cela vous paraît pompeux ? C’est sans compter sur l’habileté de David Lowery. A Ghost Story nous embarque dans 90 minutes d’errance métaphysique, muette en grande partie, aux plans fixes qui s’étirent, et où notre guide est un acteur caché sous un drap blanc. On est loin de la comédie potache (difficile de s’infliger Fantôme avec chauffeur de Gérard Oury) ou du décorum hollywoodien (j’aime beaucoup Ghost, mais c’est quand même très convenu).

Demi Moore et Patrick Swayze dans Ghost, réalisé par Jerry Zucker (1990)
Demi Moore et Patrick Swayze dans Ghost, réalisé par Jerry Zucker (1990)

C (Casey Affleck) et M (Rooney Mara) forment un jeune couple qui a emménagé à la campagne.

M (Rooney Mara) et C (Casey Affleck) dans A Ghost Story de David Lowery (2017)
M (Rooney Mara) et C (Casey Affleck) dans A Ghost Story de David Lowery (2017)
Un jour, C. meurt dans un accident de voiture. Il revient sous la forme d’un fantôme inoffensif, que nul ne peut voir. Il regarde, impuissant, M. faire son deuil. Lorsque M. quitte la maison, C. reste, comme prisonnier. Débute un long voyage temporel où il voit les locataires suivants de la maison. Il souhaite surtout mettre fin à son errance, comme le fantôme hantant la maison voisine. 

Mais comment faire ?

Réparer les morts

Lorsque l’on est « celui (ou celle) qui reste », le deuil est une épreuve atroce. Mais qu’en est-il si on est un fantôme qui a l’éternité devant lui, condamné à traverser les millénaires avec ses souvenirs pour seule compagnie ? D’un pitch aussi simple que riche en émotions, Lowery tire un conte méditatif d’une grande puissance émotionnelle, alors même que le récit assume jusqu’au bout sa lenteur et son minimalisme (sans le lyrisme de The Fountain d’Aronofsky).

Errance du fantôme de A Ghost Story
Errance du fantôme de A Ghost Story

Lenteur, car c’est le temps du deuil. David Lowery assume les moments interminables, que ce soit dans des plans séquences sans fin, les longues envolées d’un bavard nihiliste, ou une dégustation frénétique de tarte pendant 5 minutes de plan fixe.


M. (Rooney Mara) mange une tarte jusqu'au dégoût dans A Ghost Story
M. (Rooney Mara) mange une tarte jusqu’au dégoût dans A Ghost Story

Au revoir là-haut



A Ghost Story est un film dont la raison d’être est le sensoriel : on est censé ressentir l’écoulement du temps qui passe, et la solitude émotionnelle qui va avec. De la même façon, Gravity était moins un survival movie qu’un voyage censé nous faire ressentir la perte de repères dans l’Espace.

Sandra Bullock dans Gravity d'Alfonso Cuarón (2013)
Sandra Bullock dans Gravity d’Alfonso Cuarón (2013)
On peut aussi rapprocher A Ghost Story du fameux épisode « The Body » de Buffy contre les vampires, où le spectateur ressent physiquement le temps qui frappe l’endeuillée. Lowery reprend de Buffy des recettes de mise en scène. Pari gagné : la peine de C. traverse l’écran pour peu que l’on accepte de se laisser porter par nos sens. A Ghost Story n’est pas parasité par le symbolisme lourd qui grevait Lucky.

C. (Casey Affleck) dans A Ghost Story
C. (Casey Affleck) dans A Ghost Story

Lowery s’amuse aussi avec les codes du cinéma de genre, et ces moments servent son récit. Lorsque C., oppressé par son deuil, éclate de colère, Lowery nous montre une scène de hantise avec objets qui volent et vaisselle qui casse devant une famille horrifiée, mais du point de vue de C. Ce genre de scène inculque d’ordinaire la peur au public. Avec C. en protagoniste, elle devient déchirante. Si comme Sam dans Ghost, C peut manipuler la matière, il ne se sert guère de son pouvoir le reste du temps, une ironie dont Lowery joue en maître : C. n’a rien à prouver, il veut seulement quitter ce monde.

La première seconde de l’éternité (Attention SPOILERS à partir d’ici)

A Ghost Story m’a rappelé l’un des plus forts épisodes de Doctor Who, « Descente au paradis ». Prisonnier d’un verrou temporel, le Docteur est condamné à mourir encore et encore. Cet épisode a aussi pour thème le deuil du Docteur de sa compagne d’aventures, sa culpabilité et son chagrin. On ne s’aperçoit qu’à la fin n’avoir suivi qu’une seule des milliards de répétitions de son ordalie (calvaire).

Peter Capaldi dans Descente au paradis (9.11), épisode de Dr.Who (2005-) écrit par Steven Moffat et réalisé par Rachel Talalay
Peter Capaldi dans Descente au paradis (9.11), épisode de Dr.Who (2005-) écrit par Steven Moffat et réalisé par Rachel Talalay

Or, A Ghost Story est aussi un verrou temporel. Après avoir traversé le temps durant des millénaires, C, ne supportant plus cette prison éternelle, se « suicide » en se jetant dans le vide… et revient dans le passé alors que la maison est en construction. Lorsque il revient au « présent », il voit M et lui-même acheter cette maison.

Dans une élégante épanadiplose, nous voyons que le fantôme a toujours été là, dès la première scène. En heurtant le piano, il entraîne le réveil de M. et du C. vivant, refermant une boucle causale. 

Nous découvrons deux fantômes à la fin du film : le « vieux » fantôme de C., à la fin de sa boucle, voit le « récent » fantôme de C., commencer le début de sa boucle. Cela se produit après une inoubliable vision d’une cité futuriste cyberpunk à la Blade Runner.


 C. (Casey Affleck) contemple une cité futuriste dans A Ghost Story
C. (Casey Affleck) contemple une cité futuriste dans A Ghost Story

Un film métaphysique

La photographie nous mettait sur la voie, car Andrew Doz Palermo, le chef op. filmait avec les mêmes teintes sombres le couple au début. Le fantôme, déjà présent mais invisible, était suggéré par la lumière. Tout comme dans Docteur Who, c’est millimètre par millimètre que le fantôme gratte un mur qui barre l’accès à la sortie. 

C. (Casey Affleck) gratte le mur dressé entre lui et sa libération dans A Ghost Story
C. (Casey Affleck) gratte le mur dressé entre lui et sa libération dans A Ghost Story

La BO cotonneuse de Daniel Hart mise beaucoup sur les répétitions de thème, ceux des premières scènes sont reprises à la fin. Avant la libération finale sur une gamme de ré majeur, opposée à celle de ré mineur, attachée en musique classique à la mort (c’est celle par exemple du Requiem de Mozart).

Quand on aime, il faut partir

Si A Ghost Story émeut tant, c’est parce que le personnage de C. est tout entier construit sur l’amour qu’il voue à M. Sayonara avait célébré les noces de l’éphémère (de la vie humaine) et de l’éternité (du temps) par une lenteur méditative. A Ghost Story marie ces deux aspects. L’éphémère par les familles qui vont et viennent, la décrépitude des corps (la petite fille tuée par les Indiens), mais aussi l’amour terrestre, qui s’achève dans la mort. L’éternité est symbolisée par la langueur des plans, mais aussi par la cyclicité du film.

M. (Rooney Mara) dans A Ghost Story
M. (Rooney Mara) dans A Ghost Story

En définitive, c’est dans le lâcher-prise que C. trouve sa rédemption, comme Bill Murray dans Un jour sans fin. Le fantôme voisin (joué par Lowery lui-même) trouvait sa liberté après avoir réalisé qu’elle n’avait plus rien à attendre de la vie. 

De même C., après avoir témoigné du passage du temps sur les humains, accepte de laisser partir ce qui le retient sur Terre. Le souvenir de son amour pour M. est noyé dans le temps et l’espace, mais c’est son refus de mourir qui le garde prisonnier.

Le fantôme voisin (David Lowery) dans A Ghost Story
Le fantôme voisin (David Lowery) dans A Ghost Story

En écrivant le papier qu’elle a caché dans le mur, M. plaçait symboliquement sa vie d’avant dans la maison qu’elle quittait pour toujours. Un acte de résilience. C. en le lisant à son tour, prend conscience qu’il doit laisser sa vie d’avant.

Une merveille d’émotion

Malgré son budget minimal (moins de 100. 000 $), David Lowery nous rappelle que le talent, la richesse du cinéma, ne sont pas tributaires de l’argent ni du spectaculaire.

David Lowery, scénariste et réalisateur de A Ghost Story
David Lowery, scénariste et réalisateur de A Ghost Story

S’affranchissant de la dictature de la rapidité, de la surexplication, de la virtuosité, A Ghost Story nous invite à un trip sensoriel où nous embrassons l’espace et le temps, ainsi qu’une déchirante histoire d’amour, avec beaucoup d’humilité. 

L’année 2017 s’achève ainsi par une merveille d’émotion.

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The Florida Project : les enfants terribles

3 out of 5 stars (3 / 5)

Halley devait être une gamine quand elle a eu la sienne. Sa gosse, c’est Moonee, insolente, libre comme peu d’adultes le sont. Elles fait les 400 coups avec les potes pour oublier les motels pourris où ils habitent tous.

Moonee (Brooklynn Prince) et Scooty (Christopher Rivera) partagent une glace dans The Florida Project, de Sean Baker (2017)
Moonee (Brooklynn Prince) et Scooty (Christopher Rivera) partagent une glace dans The Florida Project, de Sean Baker (2017)

Les mômes partagent tout : les conneries et les glaces. Ils s’amusent d’un rien et ils n’ont rien.

La white trash au cinéma

Ils habitent à deux pas de Disneyland et n’y mettent jamais les pieds. Pourtant, tout, autour d’eux, rappelle le pays magique, des snacks aux magasins de souvenirs.

Un Disneyland quelque peu défraîchi, vaguement kitsch, et parfois effrayant. Tout le long du film, les enfants courent dans cet univers d’imitation, en rêvant au parc, tout près.
C’est la white trash au cinéma, celle qu’affectionne Larry Clark. La white trash, c’est la population blanche et pauvre des Etats-Unis.  Elle a déjà été sublimée cette année dans American Honey.
The Florida Project présente le même défaut : un manque de rythme. Le drame arrive trop tard, et il est mal amené, tant Sean Baker tient à sa photo rose bonbon, et à montrer le bonheur quand même. 1h50, c’est trop, quand 1h25 aurait largement suffi. Si les scènes musicales dans le van de American Honey étaient redondantes, on voit dans The Florida Project plusieurs fois le même type de scène, comme Moonee jouant dans son bain. Brooklynn Prince restera la révélation du film, un peu comme Abigail Breslin l’année de sortie de Little Miss Sunshine (2006).
Sean Baker parvient à nous faire aimer ces gens dont on ne sait rien. Que puis-je savoir de la white trash américaine, dans mon petit appart de Montmartre, à passer ma vie dans les cinés du Quartier Latin ? Dans mes cinés, je vois justement l’existence de ceux que je ne rencontrerai jamais. Moi, Disneyland, je connais bien. Si Cannes, c’est l’inverse du foot (les riches payent pour regarder des pauvres) alors je suis de ceux-là. Une privilégiée qui va s’intéresser un temps au devenir de la white trash pour son papier.
Il faudrait, plutôt que rester petite conne parisienne, aller à leur rencontre. Prendre une caméra, ou pas, et les entendre, comme l’a fait, justement cette année, Jean-Baptiste Thoret pour We Blew It.

Un beau couple mère-fille

The Florida Project nous propose un beau couple mère-fille. On n’a pas de fric ? On fera tout pour que ça ne se voit pas.
Cela semble être le crédo du réalisateur, qui sublime la misère, moins pénible au soleil… de Floride. Son sens des couleurs, sa veine naturaliste, tout tend à nous faire aimer les personnages et leur environnement, où l’enfance grandit quand même.
Le drame doit arriver, bien sûr, et je ne vous en dirai rien. Disons que, comme l’héroïne de American Honey, Halley vit de petites combines et gentilles arnaques pour faire bouffer sa fille, l’habiller et lui donner un toit. Bria Vinaite est l’autre révélation de cette curiosité indé.
Bria Vinaite (Halley) dans The Florida Project
Bria Vinaite (Halley) dans The Florida Project
2017 sera aussi l’année de Willem Dafoe, remarquable dans Seven Sisters, et qui fut le seul éclair de lumière dans le sombre navet Death Note, proposé par Netflix.

Tranches de vie

Il faut être d’humeur contemplative pour voir The Florida Project. C’est la première fois, peut-être, que je défends un film sans scénario. Mais il s’agit ici de regarder comment vit cette Amérique, habituellement oubliée des caméras. On le verra comme un documentaire joliment filmé, une ode à l’enfance qui refuse de se briser. La dernière scène est en cela bouleversante. Si j’ai dit que Mooney faisait les 400 coups, la fin de The Florida Project rappelle justement La Nouvelle vague.
Allez voir ce film indé à la beauté trop rare. The Florida Project est un peu comme les enfants qu’il met en scène : on oublie ses défauts devant tant de sincérité.
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MADAME : ROSSY, PRINCESSE DES COEURS

Maria (Rossy de Palma) n'est pas dans le conte de fées qu'elle espère dans Madame
              

Par Clément

La Règle du jeu

Treize à table ! 

Pour Bob Fredericks (Harvey Keitel), l’événement ne signifie rien. Mais son épouse Anne (Toni Collette) est superstitieuse. Elle ne souhaite pas attirer de malédiction sur le dîner mondain que ce couple d’Américains fortunés installé à Paris a organisé. Anne ordonne donc à l’une de ses bonnes, Maria (Rossy de Palma), de se joindre au dîner en se faisant passer pour une Princesse des Asturies. 

Sous l’oeil choqué d’Anne, et celui, plus ironique, de son beau-fils Steven (Tom Hughes) se produit l’impensable : David (Michael Smiley), noble, est séduit par cette « princesse », qui compte bien ne pas dévoiler la supercherie. 

Maria (Rossy de Palma) dans Madame
Maria (Rossy de Palma) dans Madame

Or, les Fredericks ne sont pas loin de la ruine. Pour l’éviter, ils doivent attendre que David authentifie un tableau du Caravage que le couple veut mettre en vente. Lui dévoiler le pot-aux-roses pourrait compromettre leur unique porte de sortie. 

Maria (Rossy de Palma) et David (Michael Smiley) dans Madame d'Amanda Sthers (2017)
Maria (Rossy de Palma) et David (Michael Smiley) dans Madame d’Amanda Sthers (2017)

Un début en trompe-l’oeil

L’habileté de Madame est son scénario, constamment surprenant. Le dîner sert de prétexte. Amanda Sthers ébauche une étude des hautes sphères sociales, où l’apparence est la seule valeur. Là aussi, rien de nouveau, la sociologie des riches fascine les artistes depuis longtemps. Un regard possible est de dénoncer le triomphe des apparences d’un monde fortuné en déliquescence (comme récemment dans The Party).

Une haute société fêlée par le diktat des apparences dans The Party de Sally Potter (2017)
Une haute société fêlée par le diktat des apparences dans The Party de Sally Potter (2017)

Il est difficile de faire mieux dans le genre que L’Ange Exterminateur de Luis Buñuel.

Madame n’est d’ailleurs pas loin du Journal d’une femme de chambre du même réalisateur. Les deux films racontent comment une bonne, d’abord soumise, commence à tester les limites de ses maîtres dès lors qu’elle veut faire des choix pour elle-même. Un sujet toujours fertile, puisque le roman de Mirbeau a été excellemment réadapté il y a deux ans par Benoît Jacquot.

Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)
Léa Seydoux dans Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)

Effectivement, Madame semble commencer ainsi, avec un générique au son de Rock’n’dollars. Le premier tube de William Sheller est en effet une parodie de rock anglais, qui se moquait des tentatives des chanteurs français pour « s’angliciser » pour être plus commercial.

Les tristes invités du dîner ont l’air guindé, leurs sujets sont banals. Ils font semblant de s’intéresser à la vie des autres. On a bien un dîner de riches dans le style anglo-saxon, mais volontairement, rien ne sonne vrai. 

Ce choix de musique rappelle celui de Pedro Almodovar dans Femmes au bord de la crise de nerfs. Il se moquait des illusions de ses contemporains en utilisant le Capriccio espagnol de Nikolaï Rimsky-Korsakov, pièce « hispanisante » en apparence, mais au fond très russe !

Un film méta-textuel

Sally Potter avait évité l’écueil de la dénonciation facile dans The Party par des personnages denses. Amanda Sthers, autrice avant d’être cinéaste, évite de même le problème avec des personnages très littéraires. Steven est d’ailleurs un écrivain qui triomphe de son manque d’inspiration en faisant du sujet de son prochain roman… l’adaptation de ce qu’il voit se dérouler sous ses yeux, le film Madame lui-même !

Steven (Tom Hughes) dans Madame
Steven (Tom Hughes) dans Madame 

Par ailleurs, l’un des débats du film est de savoir s’il faut donner au public le happy end normatif qu’il souhaite, ou privilégier un « réalisme » plus triste. Une question qui a traversé sans doute Amanda Sthers. Une dimension ludique, comme si la cinéaste s’amusait avec nous. Les dernières répliques, ambiguës, demandent d’ailleurs au spectateur d’imaginer sa propre fin.

Après tout, Madame n’existe peut-être que dans l’imagination de Steven, seul à voir clair dans le jeu de chacun. Cette dimension meta-textuelle rappelle celle du magistral Mother! d’Aronofsky, mise en abyme vertigineuse où réalité et imagination de l’écrivain s’entremêlent avec brio.

Javier Bardem incarne l'écrivain démiurge de Mother! de Darren Aronofsky (2017)
Javier Bardem incarne l’écrivain démiurge de Mother! de Darren Aronofsky (2017)

Des personnages très littéraires

Anne est une transposition d’Emma Bovary, épouse « modèle » frustrée qui s’ennuie aux côtés d’un mari décevant. Bob est sans illusions sur les poids des origines sociales. Sthers complexifie son personnage, et peut compter sur la performance de Toni Collette.

Anne (Toni Collette) dans Madame
Anne (Toni Collette) dans Madame

Madame explore aussi l’adultère consommé comme refuge vain d’un « riche couple parfait » de la même manière que la fantastique mini-série Big Little Lies.

Bob (Harvey Keitel) et Fanny (Joséphine de la Baume) dans Madame
Bob (Harvey Keitel) et Fanny (Joséphine de la Baume) dans Madame

Un faux conte de fées

Le personnage central de Madame est la touchante Maria, représentante de ses bonnes espagnoles catholiques. Madame part d’un principe de conte de fées : celui d’une pauvresse devenant princesse. Mais nous ne sommes pas chez Disney. Contrairement à Cendrillon, le conte de fées n’est pas garanti car nous sommes dans le monde réel. David a tout du prince charmant, mais ignore la vraie identité de Maria, ce qui tord déjà le conte.

Maria est un personnage superbement écrit : catholique fervente mais sensuelle, soumise à ses maîtres mais brûlant d’un désir d’émancipation (comme Sophie de La Cérémonie de Chabrol), elle est honnête mais scelle son mensonge dans l’espoir d’échapper à sa condition. Le rôle est bien plus intéressant que les princesses de conte de fées, souvent chiantes.

L’amertume envahit l’écran, dans cette lutte terrible entre Maria et une réalité contrariante. La dénonciation de la haute société cède la place à un conte de fées, voire une romcom pervertie (Maria connaît toute la filmographie de Hugh Grant).

Marivaudage grinçant

Cela n’empêche pas Madame d’exploiter l’humour du quiproquo, marronnier du théâtre comique (on est pas loin de Marivaux). Notamment avec les gaffes de Maria qui a grand-peine à imiter les « dames de la haute ».

L'autrice Amanda Sthers, scénariste et réalisatrice de Madame
L’autrice Amanda Sthers, scénariste et réalisatrice de Madame

Le film carbure aussi à des joutes verbales où chacun se moque du Français, de l’Américain, de l’Anglais. On doit à Bob une réplique formidable sur le puritanisme des USA : 


À 10 ans, on donne aux garçons des armes pour oublier ce que nous avons entre les jambes. 

Une bonne surprise

Amanda Sthers a écrit le rôle de Maria pour Rossy de Palma, ce qui dénote une autre révolution car c’est un rôle dont la dimension sexy est très présente. Comme Cendrillon sensée être la plus belle du bal, Maria, métamorphosée, devient le centre de l’attention. 

Pourtant, Rossy de Palma n’a pas un physique hollywoodien. 

Rossy de Palma dans de magnifiques robes, en soutien-gorge avec son amant, très maquillée, bref, dans un rôle sensuel, participe à une libéralisation des corps à l’écran, loin d’une uniformisation restrictive.

Le casting du film Madame d'Amanda Sthers (2017)
Le casting du film

Madame est l’une des très bonnes surprises de cette année. Le deuxième long-métrage d’Amanda Sthers est assez lent, mais son talent littéraire revisite le conte de fées, la satire sociale, le méta-récit et la comédie romantique avec une acidité percutante. Elle tire d’une prémisse usée un film très réussi : c’est la marque d’une grande cinéaste.

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