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La Belle et la meute : balance ton flic


4 out of 5 stars (4 / 5)

Difficile d’écrire sur La Belle et la meute. Le film, comme l’expérience de son héroïne, est traumatisant.

Mariam a 21 ans. Elle est belle dans sa robe bleue en boîte de nuit.

Allez savoir pourquoi, pendant toute la séance, je regardais cette robe et la blâmait presque de ce qui arrivait à Mariam, sauvagement violée par des policiers à Tunis.

Accuser la victime plutôt que le bourreau

Je ne cessais de penser à la « robe nue » (« naked dress ») de Carrie dans Sex and the City. Dans le 6ème épisode de la saison 1, Carrie pose pour cette fameuse photo qui promouvra sa chronique, « Sex and the city », sur un bus de New-York.

Elle dit, sur un ton humoristique, que c’est que c’est la robe qui l’a poussée  coucher avec Big dès le premier soir, comme si elle était dotée d’une vie propre.

Féministe convaincue, je n’en suis pas moins contaminée par la pensée dominante qui culpabilise les femmes d’être séduisantes et de s’habiller sexy.


Mariam face à ses bourreaux dans La Belle et la meute
Mariam face à ses bourreaux dans La Belle et la meute, de Kaouther Ben Hania (2017)

Malgré moi, je pensais à ce qu’aurait dit ma mère de la robe de Mariam dans La Belle et la meute. « Trop provocante. » Elle provoque quoi, au juste ? Ou plutôt, elle provoque qui ?

Les hommes qui, c’est bien connu, ne savent pas réfréner leurs pulsions. On y est en plein. Accuser la victime plutôt que le bourreau est monnaie courante, surtout quand la victime est une femme.

C’est ce que va subir Mariam lors d’une nuit de calvaire où, violée par des flics dans une voiture, elle y oubliera son sac. Epreuve, donc, que de se présenter à l’hôpital puis à la clinique pour faire constater les violences, chose impossible sans carte d’identité.

Epreuve, encore, que de retourner au commissariat et parler à la police d’un crime commis par… des policiers.

Sur la polémique #BalanceTonPorc

Devant le film de Kaouther Ben Hania, je n’ai que des questions. La Belle et la meute tombe à pic, pendant la polémique de #BalanceTonPorc. Le hashtag a permis de rendre visible le calvaire des femmes au quotidien : sexisme et agressions. Fort bien. Mais je suis emmerdée. Si j’ai moi-même dénoncé, sur Twitter et ailleurs, le harcèlement de rue que je vis quotidiennement, je suis emmerdée par la dérive de nommer le porc en question, même si cet acte est minoritaire.

J’ai tout de suite pensé au dernier épisode de Black Mirror en date, « Haine virtuelle », qui porte bien son titre.



Dans cet épisode, des personnes haïes au niveau national (c’est le titre original, « Hated in the Nation ») sont associées au hashtag #DeathTo (« mort à ») et décèdent effectivement dans des circonstances suspectes.

Vous me direz que dénoncer un connard sexiste n’a rien à voir. Et pourtant. Dire le nom d’un petit con de 20 ans qui sort une énormité sexiste, c’est ôter au petit con la possibilité de devenir meilleur. Internet, hélas, n’oublie jamais. Je n’ai pas envie que le petit con, à 30 ans, loupe un entretien d’embauche parce que le recruteur aura vu son nom associé au hashtag.

Twitter est-il le bon lieu du débat ?

Sur Twitter, on lit pêle-mêle les réflexions du sexisme ordinaire, les agressions sexuelles du type main au cul et les accusations de viols véritables. Est-ce que Twitter, qui permet de dévoiler au monde le calvaire des femmes, n’est pas aussi l’outil qui noie cette parole ?

On lit les milliers de tweets, et on ne sait plus où donner de la colère.

La délation sur Twitter fait froid dans le dos. Bien sûr que le risque existe qu’un homme innocent soit accusé par vengeance. Quant aux violeurs, c’est (hélas ?) à la police qu’il faut en parler pour que justice soit faite. Oui, la justice est longue, elle est mal gérée, et on risque de tomber sur des flics sexistes qui viendront mettront en doute notre témoignage, en accusant notre tenue, notre attitude ou nos paroles. Mais c’est pourtant le seul chemin à prendre pour être vraiment entendue, plutôt que vaguement lue dans un témoignage de 140 caractères.

Les femmes agressées qui témoignent sur Twitter en nommant leur agresseur ne se rendent pas service. La justice est mal faite, oui, mais c’est le seul chemin démocratique. Si l’on admet le « Name and shame » (« nommez et faites honte ») pour les connards sexistes ou même les agresseurs, qui nous dit que demain, cette habitude ne s’étendra pas à tou.te.s ? Qui me dit que demain, un ex vengeur ne prendra pas son clavier pour m’accuser d’une chose affreuse en citant mon nom ?

La délation est tentante, mais elle est toujours dangereuse.

Je préfère le hashtag #MeToo, qui met en lumière les agressions quotidiennes subies par les femmes sans donner de nom.

La Belle et la meute : un film d’utilité publique

Dans La Belle et la meute, Mariam tente de dénoncer ses agresseurs à maintes reprises, sans succès. Alerter la presse ? Oui, mais la journaliste ne vole pas à son secours. Parler à une femme ? Oui, mais la femme flic ne fait que son boulot, et ne s’engagera pas pour Mariam comme le ferait une amie.

Quant à Youssef, le jeune homme qui l’accompagne, il pense poster une vidéo sur Facebook, mais la vidéo véritablement incriminante est enregistrée dans le portable d’un policier.

La Belle et la meute a le talent de dénoncer les lois tunisiennes ouvertement sexistes, la corruption de la police et, en filigrane, le poids des traditions et du déshonneur. C’est un film coup de poing, d’utilité publique. On peut remercier Kaouther Ben Hania.

Mariam, dans ce film tiré d’une histoire vraie, montre l’exemple. Elle empruntera les moyens légaux pour se faire entendre, et elle aura raison. Ce que méritent ses agresseurs, ce n’est pas la vindicte populaire sur les réseaux sociaux, mais bien ce qu’ils ont obtenu : 14 ans de prison.


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4 out of 5 stars (4 / 5)

Judy est une lapine qui ne rêve que d’une chose: devenir flic. Oui mais voilà, flic, c’est pas un truc de lapine. C’est un truc d’ours, ou de tigre, ou de lion. Cultiver des carottes, ça, c’est un truc de lapine.
Relisez ce premier paragraphe en remplaçant « lapine » par « fille. » Vous y êtes.
Quand elle arrive major de sa promotion, Judy est envoyée à la grande ville, Zootopie. Dans la police, milieu de prédateurs, on la placardise d’emblée en ce que mon père appelle une pervenche, une aubergine, bref, en dresseuse de PVs.

Disney détourne (enfin) les clichés


Disney reste Disney bien sûr, et la morale est martelée dès le départ, à grand renfort de Shakira: il faut croire en ses rêves. Depuis La Reine des neiges, cependant, il semble que Disney ait fait des progrès sur l’image de la femme. Judy est courageuse, et devra montrer sa valeur dix fois plus que ses homologues masculins pour se faire accepter au sein de la police. Le film n’hésite pas à pointer l’aspect ultra-administratif du métier et son inefficacité, un peu à la manière des 12 Travaux d’Astérix.
Dans Zootopie, Disney joue pour la première fois avec succès la carte du détournement de clichés. Le compère de Judy Hopps (« to hop » se dit pour les sauts de lapin en anglais) dans cette aventure, s’appelle Nick Wilde (« Wild » signifie « sauvage. ») Les renards, c’est bien connu, sont des escrocs, surtout dans les dessins animés ou films d’animation. C’est le cas chez Wes Anderson.

Fantastic Mr Fox dans le film de Wes Anderson (2010)
Fantastic Mr Fox dans le film de Wes Anderson (2010)

Côté français, les nostalgiques se souviennent peut-être de Moi Renart, série télévisée (si vous jouez la vidéo, vous aurez la chanson dans la tête pendant 24 heures.)


Or, les renards ne sont pas forcément des escrocs. Zootopie est un merveilleux pamphlet contre les préjugés. Par exemple: vous aimez les ours polaires de Coca ?


Eh bien dans Zootopie, les ours sont des gorilles, je veux dire des gros bras qui protègent le parrain de la mafia.

Ours polaire mafieux dans Zootopie
Ours polaire mafieux dans Zootopie

On témoigne donc d’un renversement savoureux entre proies et prédateurs, tout en surprises et en drôlerie. Références cinéphiles, gags en série, Zootopie est une vraie réussite.Zootopie s’adresse aux petits, mais surtout aux grands, comme la plupart des succès animés depuis Shrek (2001.) On sent dans ce dernier opus l’influence bénéfique de Pixar. John Lasseter est d’ailleurs le producteur du film. Zootopie, comme son titre l’indique, c’est l’utopie des animaux: tous vivent en harmonie. Les souris n’ont plus rien à craindre des chats, ni les gazelles des lions.La première utopie des animaux remonte à 1945.



Au début de la fable d’Orwell, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Une fois débarrassés du fermier, les animaux s’unissent. Chacun travaille selon sa force, selon sa faim. C’est l’utopie communiste en marche. Puis les cochons prennent le pouvoir. Orwell, communiste anti-stalinien, visait le dictateur. Les animaux qui s’habillent dans La Ferme aux animaux, c’est pas bon signe. Il s’agit d’animaux corrompus, qui imitent les Hommes quand ils en étaient enfin libérés.Or, à Zootopie, les habits sont le symbole de la civilisation.


Zootopie : une allégorie politique (ATTENTION SPOILERS)

Même si les animaux semblent égaux dans Zootopie, c’est tout de même le lion qui tient les rennes (rênes, pardon.)

Le lion-maire dans Zootopie
Le lion-maire dans Zootopie

À croire que rien n’a changé depuis 1994.



La aussi, Disney démontre que les clichés ont la vie dure. Le lion est le roi de la jungle et de la savane ? Il reste le maître même quand il porte des fringues. Sauf qu’il est élu par le peuple.Le peuple, parlons-en. À Zootopie, la population compte 90% de proies pour 10% de prédateurs. Des choses étranges se produisent et pour une raison inexpliquée, certains prédateurs reviennent à l’état sauvage. L’occasion de « stigmatiser » les prédateurs comme on le ferait d’une minorité dans notre propre civilisation. Dans une scène hilarante où la paranoïa est à son comble à Zootopie, une proie crie à une panthère « Retourne dans ta forêt » ce à quoi elle réplique « je viens de la Savane ! » Le film plaira donc à un public progressiste qui y verra une allégorie politique à son goût.Oui, mais voilà, ce que l’on retient d’un film, c’est sa fin. L’adjointe au maire, gentil mouton femelle, s’avère être la vraie méchante. Sa tirade finale, qui clame que 90% de la population – les proies – devrait s’unir contre les prédateurs, peut être lu comme un discours communiste qu’il faudrait combattre. Le lion est corrompu ? Attention, les moutons sont pires.

Disney s’inscrit aussi dans l’air du temps, une idéologie dominante qui dit en résumé: « le capitalisme est corrompu, mais c’est encore le moins pire des systèmes. »


Un discours nuancé


En même temps, Zootopie nous prouve que ces bêtes en costard ne sont jamais que des prédateurs déguisés. La sauvagerie n’est pas bien loin.


"La capacité de sentir la peur..." Je n'avais jamais vu ça dans un CV avant
« La capacité à sentir la peur… » Je n’avais jamais vu ça dans un CV avant

Bref, le discours nuancé de Disney permet de plaire à tout le monde. Il faut du génie pour proposer plusieurs niveaux de lecture et que tous s’y retrouvent.

Zootopie est un film hilarant, profondément sympathique. Disney nous tend enfin un miroir critique de notre société, en dénonçant les préjugés de tout poil.

En cadeau bonus, les affiches de Zootopie parodiques !


 

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