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Amanda : novembre

3 out of 5 stars (3 / 5)

J’ai déclaré à un ami, un jour : « Le mois le plus déprimant de l’année, c’est septembre. » Je lui décrivais cette sensation étrange du retour de vacances où l’on retrouve un Paris blanc après le bleu estival. Je pensais aux cahiers, aux crayons, aux murs de l’école qui ne changeaient jamais, que l’on soit en face du bureau ou derrière lui.

J’étais très fière de ma réponse, comme si ça avait la moindre importance d’argumenter sur le mois le plus navrant de l’année. Je lui demandais en retour quel était le mois qu’il trouvait le plus triste. Il répondit de sa voix discrète : « novembre. »

Il dit ça comme une évidence. Peut-être qu’il avait tant observé et écouté les gens qu’il se rendait compte que ce mois-là était plus lourd que les autres.

Il a quelque chose, ce mois de novembre. Il n’est pas gris, non, il est blanc, comme le brouillard enneigé que j’ai vu ce matin en allant au bureau.

Le mois glacé de 2015, pour moi c’était janvier. Je commençais tout juste d’être journaliste, et voilà que plusieurs de mes collègues mouraient d’avoir un peu trop ouvert leur plume.

Ceux qui restent

Le 13 novembre fut un drame pour nous tous, mais surtout pour quelques-uns. Et l’on oublie ces quelques-uns dans le deuil national.

Il y a ceux qui se prennent une balle et d’un coup ne souffrent plus du tout. Et puis il y a ceux qui restent. Amanda est de ceux-là.

Amanda, c’est la petite fille qui sera orpheline au lendemain du 13 novembre. Même si le film de Mikhaël Hers porte son nom, c’est bien sur son oncle, David, que le long-métrage se concentre.

On n’est pas sérieux quand on a 24 ans et on le devient soudainement en pareilles circonstances. Amanda a sept ans et elle est plus sage que lui.

Mikhaël Hers a la finesse de soigner son exposition, de montrer la famille de David et de sa soeur, Sandrine, victime du terrorisme. Cette famille est complexe, comme beaucoup d’autres, et bien loin du conformisme des feuilletons. Il s’agit presque d’une famille dysfonctionnelle que la mort vient ébranler, et peut-être pas d’une mauvaise manière.

Film sur le deuil, une époque qui bascule et l’espoir qui revient, Amanda est comme son héros, David : il ne paye pas de mine mais s’avère formidable si l’on prend le temps de s’y arrêter.

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Les Chatouilles : l’ami de la famille

4 out of 5 stars (4 / 5)
 
 

A regarder l’affiche des Chatouilles, on croit à un feel-good movie, solaire dans tous les sens du terme. On y voit un homme, souriant, plutôt bien de sa personne, s’amuser avec une petite fille dans une piscine. Mais une piscine, au cinéma et dans les séries, invite à regarder sous la surface. Jeanne Herry, quand elle parle de son film Elle l’adore, indique que le titre, ouvertement joyeux, était là pour attirer les spectateurs en salle, qui ne s’attendaient pas à une comédie noire.

Pour Les Chatouilles, il y a le titre, aussi. Naïvement, je l’ai pris au sens littéral. Les chatouilles, c’est drôle, c’est sympa.

Pour Odette, héroïne du film, les chatouilles ont un tout autre sens. C’est Gilbert, ami de la famille, qui aime un peu trop les petites filles et les « chatouiller ». Sauf que ses « chatouilles » sont des attouchements impardonnables. qui le mènent jusqu’au viol, et Odette en sera traumatisée pour longtemps.

Des acteurs au cordeau

Gilbert est beau mec. Le choix de Pierre Deladonchamps, déjà splendide dans la série Trepalium sur Arte, s’avère judicieux. On est loin de l’oncle dégueu que l’on imagine habituellement quand on pense « pédophile. »

 
Pierre Deladonchamps joue Gilbert dans Les Chatouilles

Pierre Deladonchamps joue Gilbert dans Les Chatouilles

 

J’ai découvert l’affiche des Chatouilles avant de voir la bande-annonce, trompeuse elle aussi sur le film. Avec le travail d’Andréa Bescond et Eric Métayer, ne vous attendez pas au téléfilm de France 2, vaguement triste mais qui finit bien. Ils offrent une vraie proposition de cinéma. On n’avait jamais parlé des violences sexuelles, notamment sur les enfants, de cette manière. Avec son sujet casse-gueule traité avec brio, Andréa Bescond signe ici son premier film. Elle y raconte sa propre histoire.

Elle montre son rapport à la danse, qui devient l’instrument de la réappropriation de son corps. Illustration du corps meurtri et de sa libération, la danse illumine le film et présente également l’un de ses thèmes : l’impossibilité de la communication. Avec le prof de danse, d’abord, qui voit dans la prestation d’Odette une métaphore de la Shoah, sans laisser à l’intéressée le temps d’exprimer son ressenti. La communication impossible est surtout celle de la fille avec sa mère, brillamment incarnée par Karine Viard.

Karin Viard joue une mère terrible dans Les Chatouilles

Karin Viard joue une mère terrible dans Les Chatouilles

Elle est terrible et vraie, cette mère plus inquiète du qu’en-dira-t-on que du bien-être de sa fille. De l’incapacité de voir (« On ne pouvait pas se douter ») au refus de voir, le film présente en finesse les réactions opposées des deux parents. Clovis Corvillac, hélas, est un peu en-dessous du côté du jeu.

Une mise en scène inventive

Eh bien voilà le bijou français du moment, inventif dans sa mise en scène. Oubliez les champs-contrechamps en plan serré des téléfilms et leur triste lumière. Ici, l’image est assurée par Pierre Aïm, l’un des meilleurs chefs opérateurs français. Oubliez également les flashbacks lourdauds en noir et blanc : les séances de psy qui mêlent passé et présent sont formidables. Mention spéciale pour la scène où Noureev vient consoler Odette des murs noirs de sa chambre.


Nureev gif

La psy elle-même se trouve davantage gênée que la patiente devant une histoire si douloureuse mais si bien racontée. La psy est incarnée par Carole Franck, qui choisit décidément bien ses films (Le Nom des gens et Nous Trois ou rien, entre autres.)

Bravo également à Cyrille Mairesse, criante de vérité en enfant abusée.

Cyrille Mairesse (Odette enfant) dans Les Chatouilles

Cyrille Mairesse (Odette enfant) dans Les Chatouilles

La psy et les amis d’Odette permettent sa reconstruction, car c’est bien le cœur des Chatouilles : grandir, reconnaître le traumatisme et s’en libérer, retrouver la petite fille en soi pour faire la paix avec elle.

Bouleversant mais parsemé d’humour, très bien vu sur les familles dysfonctionnelles et la question de la résilience, Les Chatouilles est un film superbe, d’utilité publique.

On ne dira jamais suffisamment merci à Andréa Bescond.

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Jusqu’à la garde : a history of violence


4 out of 5 stars (4 / 5)

Julien ressemble au héros du film de Gus Van Sant dans Elephant.

 
Il est pris entre le marteau et l’enclume, Julien. Parce qu’une juge a cru bon d’accorder à son père la garde partagée, voilà qu’il est coincé entre papa et maman.

 

La maman, c’est Miriam. Elle veut se protéger et protéger ses gosses d’un père violent.

Le père, c’est Antoine. Je ne saurais le décrire ici. Il faut voir Jusqu’à la garde, pour découvrir sa tête de brave homme se transformer en autre chose dès qu’il regarde sa femme et quand, bien sûr, la juge a le dos tourné. 

C’est bien la juge qui commet l’erreur terrible de ne pas écouter Miriam quand elle déclare « Je veux qu’on nous laisse tranquilles. » Ne pas voir la détresse, la peur panique dans les yeux de cette femme, c’est la condamner à vivre de nouvelles violences. C’est condamner ses gosses à des violences potentielles.

Jusqu’à la garde : le génie d’un premier film

Le génie de Xavier Legrand (dont c’est le premier film) est de montrer comment le fils, Julien, va devenir objet de chantage, de pression et d’oppression. Le père fait mal au gosse, mais c’est la mère qu’il vise.
 
Chaque scène est bien vue : les petits jeux du père pour obtenir du gamin ce qu’il veut, le surnom peu flatteur de la mère et la sœur pour le père, « L’Autre », qui lui sied si bien, finalement, car il est devenu anonyme et effrayant.
 
À part quelques ruptures de rythme et le personnage de la sœur qui semble de trop, Jusqu’à la garde est un film diablement efficace sur la séparation brutale d’un couple. La dernière partie rappellera aux cinéphiles le Shining de Kubrick, sans la maestria de la réalisation, même si Legrand nous fait trembler pour la mère et l’enfant jusqu’au bout.

 

 

Legrand choisit une réalisation sobre, mais qui s’échappe, heureusement, des mauvais téléfilms où l’on se contente de plans serrés.

C’est surtout la performance des acteurs que l’on retient dans Jusqu’à la garde. Denis Ménochet  en père abusif et Léa Drucker en mère inquiète sont très convaincants. Mais c’est surtout Thomas, Gioria, dans le rôle de Julien, qui offre une prestation subtile, presque sans dialogues.

L’enfer du divorce décrypté

En somme, allez voir Jusqu’à la garde. Les films intelligents sur le couple, et surtout le divorce, sont rares. Je me rends compte qu’au cinéma, à part dans Kramer contre Kramer, le divorce, on en rit. Papa ou Maman est un brillant exemple. L’Economie du couple proposait une chronique douce-amère. Génial, mes parents divorcent, l’un des films de mon enfance, suggérait que la séparation parentale était une affaire ludique.



Dans les années 90, toujours, la série Julie Lescaut nous racontait qu’un divorce à l’amiable, ça existe, et que des parents qui restent classes après la séparation, c’est possible aussi.

Vous croyez en la vraisemblance de Julie Lescaut, vous ?

Soyons sérieux. La plupart du temps, le divorce, c’est l’enfer.

Parmi les drames réussis sur le divorce, il y eut Faute d’amour, qui a obtenu un César récemment. On avait besoin d’un nouveau film qui nous dise que le divorce pouvait être moche.

Jusqu’à la garde ajoute à cela le drame des violences conjugales, dans un contexte fort a propos, celui de l’affaire Weinstein qui, dans son sillon, a libéré la parole des femmes.


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LUCKY : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)

Par Clément

Memento Mori

Un coin perdu des États-Unis. Lucky (Harry Dean Stanton), 90 ans, en parfaite santé, vit seul dans son petit ranch. Comme chaque journée, il se lève à midi, fait quelques exercices, fait des mots croisés, regarde le même jeu télévisé sur son vieux poste. Il s’arrête souvent au café de la ville tenu par Joe (Barry Shabaka Henley), où il tape la causette avec son ami Howard (David Lynch). Le soir, il va au pub tenu par Elaine (Beth Grant) et son mari Paulie (James Darren). Même si Lucky est un misanthrope ronchon, il est très aimé dans le coin. 

Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky, réalisé par John Carroll Lynch (2017)
Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky, réalisé par John Carroll Lynch (2017)

Un jour, la routine se grippe quand le corps de Lucky le lâche pendant quelques secondes, et le fait chuter. Rien de grave assure le docteur ? L’événement suffit pour Lucky à lui faire prendre conscience de sa fin. Cet athée pessimiste, sans attaches, a maintenant peur de la mort. Que faire pour trouver l’apaisement ? 

Un film référencé

Lucky est le premier film réalisé par l’acteur John Carroll Lynch. Les codes d’un certain cinéma indépendant américain sont tous convoqués : grands paysages en plan large, dont l’éternité contraste avec la vie humaine périssable ; récit minimaliste épousant une démarche spirituelle ; recherche d’un paradis ou d’une paix perdues ; longs plans aux dialogues fonctionnels. Lucky n’aurait pas dépareillé dans la filmographie de Terrence Malick. Lynch évite cependant les contemplations longuettes qui parfois prennent le pas dans les récits de Malick en ne quittant jamais son héros des yeux.

Les grands paysages américains magnifiés dans La Balade sauvage de Terrence Malick (1973)
Les grands paysages américains magnifiés dans La Balade sauvage de Terrence Malick (1973)

Lucky s’amuse aussi à détourner le formalisme du western. L’accoutrement de Lucky, les gros plans sur des objets ou des détails, les contre-plongées stylisées, la BO à l’harmonica (dont on connaît l’efficacité depuis Il était une fois dans l’Ouest), le désert ambiant, le langage souvent fleuri, les références à John Wayne, forment un cadre de western. Le genre exprime souvent un pessimisme quant aux relations humaines (pervertis par les préjugés, les rancœurs, l’ego, l’avidité…), et un néant spirituel : dans un genre où la survie et le matérialisme compte, l’âme ou Dieu n’ont aucune présence. A la rigueur quelques amitiés.

Joe (Barry Shabaka Henley) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Joe (Barry Shabaka Henley) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

Or, Lucky exprime avec éloquence ces thèmes : son aversion pour les hommes et un athéisme désespéré, c’est de la psychologie inhérente au genre. Il était fin pour John Carroll Lynch d’avoir un cadre western qui en reprend les thèmes mais pas les codes.

L’ambition de Lucky ne s’arrête pas là. Le sujet d’un vieux misanthrope confronté au néant au soir de sa vie, et qui cherche la paix de l’âme, c’est le cœur des Fraises sauvages d’Ingmar Bergman.

Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages d'Ingmar Bergman (1957)
Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957)

Et malheureusement, Lucky n’est pas du tout à la hauteur d’un des plus grands films du XXe siècle. 

 

Philosophie pour les nuls

Lucky est un homme amer, mais il n’a jamais cessé de vouloir comprendre le monde. Puisque la religion qu’il rejette, la science dont il n’a que faire, l’art qui ne signifie rien pour lui, et l’amour qui n’a aucune place (il a toujours vécu en célibataire) ne lui sont d’aucune aide, il se tourne donc vers des notions philosophiques.

Il vit en existentialiste, car il considère
que les actes et les réactions sont la seule réalité, et donc les
seules choses qui comptent. Il questionne la notion de réalisme puisque la réalité est différente selon chacun. Lucky flirte donc avec les questions phénoménologiques de Merleau-Ponty sur la manière de réconcilier sa réalité avec celle d’autrui (voir le chapitre consacré au « Monde perçu » dans Phénoménologie de la perception). 

Ces petits débats restent toutefois inoffensifs. Le côté prétendûment philosophique du film n’a en fait que peu de place. 

Les réflexions de Lucky ont toujours comme source un événement anodin, comme un mot à trouver dans la grille de mots croisés. En cela, Lucky suit une démarche analogue à Dr.House, série prenant des actes du quotidien pour en faire des dissertations philosophiques. Malheureusement, les déclarations de Lucky restent en surface, loin de la richesse de la série de David Shore.

Katheryn Winnick et Hugh Laurie dans De pièces en pièces (3.12), l'épisode le plus philosophique de Dr.House (2004-2012)
Katheryn Winnick et Hugh Laurie dans De pièces en pièces (3.12), l’épisode le plus philosophique de Dr.House (2004-2012)

Un symbolisme écrasant et grossier (attention, SPOILERS à partir d’ici)

Il y a une belle mise en scène. Notamment, une plongée en travelling arrière sur le corps allongé d’un Lucky devenu insomniaque. Et le film est porté par l’interprétation magnifique d’un vétéran du cinéma, mort deux semaines avant la sortie du film, et éternel second couteau. Lucky n’est en effet que le second grand rôle de Stanton après Paris, Texas de Wim Wenders.

Harry Dean Stanton dans Paris, Texas réalisé par Wim Wenders (1984)
Harry Dean Stanton dans Paris, Texas réalisé par Wim Wenders (1984)

Le dosage de Lucky est singulièrement lourd question symbolisme. Le tissage de métaphores enchaînées, cousu à coups de fils gros comme des câbles, est loin de la subtilité de Bergman.

On ne sait pas grand-chose de la vie de Lucky, si ce n’est qu’il est poursuivi par le poids du pêché, notion pourtant religieuse. Il regrette d’avoir tué un oiseau moqueur. C’est une référence au dicton C’est un péché que de tuer un oiseau-moqueur, dont Harper Lee a repris les quatre premiers mots pour le titre de son roman.

Le dicton comme le roman parle du pêché de tuer un symbole d’innocence. Sa référence à son passé dans la guerre du Vietnam est évidente, mais est bien trop grosse.

La quête de la tortue disparue qui taraude Howard tire à gros traits sur le rapprochement carapace de la tortue/carapace que l’homme se créé pour se protéger du monde. Là où Howard finit par abandonner, donc à cesser de se faire du mal pour quelque chose perdu d’avance, Lucky insiste, et donc se referme encore plus.

Howard (David Lynch) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Howard (David Lynch) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

Les plans répétés sur un réveil indiquant midi symbolise bien évidemment la mort. Que Lucky ne cesse de regarder le réveil est un symbole vraiment gros pour exprimer sa peur de l’inévitable (minuit et midi se lisent pareils dans le réveil). Alors qu’il est pourtant en parfaite santé (midi), c’est son minuit à lui, la fin du 
soir de sa vie, qu’il regarde.

Son mépris de l’avocat qui prépare un testament à la
demande d’Howard est un autre exemple pataud de sa colère et sa peur
face à cet homme qui tient le rôle d’une vanité picturale, le souvenir
persistant de la mortalité de l’humain. 

L’avocat Fred (Tom Skerritt) dans Lucky

Le pire réside dans la révélation finale. Lucky passe tous les jours devant un établissement qu’on ne voit pas, qu’il salue d’un juron. Nous comprenons à la fin qu’il s’agit d’Eve’s, un parc idyllique où il a été chassé après avoir fumé dans un lieu qui l’interdit. La comparaison avec le paradis perdu de la Bible est tout simplement ridicule. Dans Par delà bien et mal, Nietzsche exprimait le dionysiaque comme une philosophie profanatoire contre les diktats en tous genres (artistiques, ou religieux). Fumer dans un lieu non fumeur est un acte dionysiaque dans le film.

Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

C’est celle qui aurait conduit Adam et Eve à se révolter contre un Dieu sclérosant, en touchant à l’arbre de la Connaissance. L’attitude de Lucky est vue comme similaire, de ce point de vue. Mais que de gros sabots pour exprimer tout cela ! 

Un voyage spirituel raté

Si Lucky ne marche pas, c’est aussi parce qu’elle bâcle le traitement de sa prémisse. Raconter l’épiphanie spirituelle d’un athée en quête de réponses était intéressant. Spiritualité et athéisme ne sont pas incompatibles, loin de là.

L’ennui est que le voyage intérieur de Lucky reste au niveau zéro pendant les quatre cinquièmes du film. Il ne fait que répéter une morale nihiliste, certes cohérente, mais tournant vite à vide faute de se renouveler (beauté magnifique du désespoir, amertume face à l’éphémère du monde). Pendant ce temps, John Carroll Lynch s’enferme dans une chronique du quotidien à peine moins soporifique que celle du Paterson de Jim Jarmusch.

Adam Driver et Golshifteh Farahani dans Paterson de Jim Jarmusch (2016)
Adam Driver et Golshifteh Farahani dans Paterson de Jim Jarmusch (2016)

Ce n’est qu’à vingt minutes de la fin qu’il commence à évoluer, notamment avec le récit de cette petite philippine lors de la guerre. La petite avait souri devant les armes des américains qui venaient de décimer son village : bouddhiste, elle n’avait aucune crainte de la mort. Lucky commence alors à adopter un tel comportement. Mais que cet athée se sert d’une attitude religieuse pour conjurer la mort, apparaît comme un contresens.

C’est dommage car la libération par la bienveillance et la joie, ébauchée par la fête chez cette femme latino-américaine, était un choix bien plus logique dans l’optique du film. C’est d’ailleurs l’une des rares scènes réussies de Lucky.

Lucky entonne une chanson mariachi dans Lucky
Lucky entonne une chanson mariachi dans Lucky

Que la dernière étape de son voyage spirituel soit un sermon moralisateur d’Elaine sur sa tabagie (synonyme donc de révolte dionysiaque) est aussi un contresens, car métaphoriquement, elle condamne le personnage. Or, Lucky à la fin n’est pas condamné, il est parvenu à la sérénité de l’âme. Comment, on n’en sait trop rien, vu que le scénario en a à peine parlé alors qu’il s’agit de son sujet principal. 

Lucky tente de se retrouver dans le désert dans Lucky
Lucky tente de se retrouver dans le désert dans Lucky

Le plan final, voyant Lucky sourire face caméra, à la fois clin d’oeil à travers le quatrième mur d’un acteur nous disant adieu, et confirmation d’une paix retrouvée, est heureusement une belle manière de conclure le film. John Carroll Lynch le filme dans un cadre qui rend certes Lucky petit face à la Nature gigantesque, mais ne l’écrase pas, puisqu’il a fait la paix. Avec sa dignité d’homme, il nous regarde, transformé. Dommage que cette belle coda arrive au terme d’un hâtif voyage intérieur sans consistance. 

John Carroll Lynch, réalisateur de Lucky
John Carroll Lynch, réalisateur de Lucky

 

Loin du Paradis 

De beaux mouvements de caméra et une lenteur esthétisée peuvent-ils excuser un quotidien jamais sublimé, une philosophie de comptoir, des symboles si gros qu’ils parasitent un récit déjà rachitique, et une promesse de départ jamais tenue ? Le spectateur reste à la porte d’un film qui n’a développé ou jamais ou grossièrement ses thèmes de départ, comme Lucky à la porte d’un paradis métaphorique.

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CARRÉ 35 : L’ABSENTE

À ma mère
Apparemment, sa soeur est morte d’un souffle au coeur. Le souffle au coeur, jolie expression pour camoufler le drame de partir d’un coup, à n’importe quel moment. J’écris soeur et coeur et je me rends compte qu’une seule lettre change. Eric Caravaca cherche sa soeur, et avec elle un coeur absent, celui de sa famille qui a si bien gardé le secret qu’il ne reste rien de Christine, morte à l’âge de trois ans.
Le secret de famille, c’est bien plus que le drame de l’enfant perdue. Il faut retourner à Casablanca pour percer le mystère. Le Maroc, terre d’où les parents d’Eric ont été arrachés. Le cinéaste montre très bien l’hypocrisie coloniale, avec les commentaires des actualités françaises sur les bienfaits du colonialisme, en voix off sur des images de massacres.
Le carré 35, c’est un bout de cimetière où le cinéaste espère retrouver la trace d’une existence, d’une vie avant la sienne, celle de sa soeur aînée.
Il filme à merveille sa mère, qui ment si bien, avec sa sincérité de presque vieille dame, son regard intelligent et ses cheveux gris.
La mère d'Eric Caravaca dans son documentaire, Carré 35 (2017)
La mère d’Eric Caravaca dans son documentaire, Carré 35 (2017)
Caravaca sait filmer les non-dits familiaux, la tristesse du souvenir. Sa mère, pour rester digne, ne dira rien de son chagrin perçant dans sa voix qui se brise, une seconde à peine.
En me racontant sa soeur, le Maroc et l’Algérie, Eric m’a en fait parlé de moi. De la difficulté qui est la mienne de parler à ma mère des choses douloureuses. On ne parle pas à une mère juive de la Shoah, voilà tout. On ne la questionne pas sur son père, mort quand elle avait 12 ans, d’avoir vécu les camps dans sa propre jeunesse. On n’évoque pas devant elle que l’on est allé chercher son propre nom sur le site de Yad Vachem, et qu’on l’a trouvé 11 fois. 11 personnes dont on sait le destin résumé en un mot dans un vaste tableau : 
FUSILLÉ
On ne lui dira pas qu’on aimerait y chercher également le nom de son père à elle, mais qu’on n’ose pas, de peur de voir d’autres mots affreux : « gazé », « disparu », « mort de maladie. » On ne lui dit pas, parce que cette mère-là pleure. 
Mais peut-être qu’un jour on fera un film sur cette grand-mère qui sauva jadis des habitants d’Ouradour sur Glane avant le massacre. Sur cette résistante qui cacha des bijoux dans ses cheveux, et se déguisa en bonne soeur – oui, en bonne soeur – pour échapper aux Nazis. C’est justement grâce au déguisement qu’elle entendit, lors d’une confession, l’épouse d’un officier allemand venue avouer le massacre du lendemain pour soulager sa conscience.
Peut-être qu’un jour je ferai un film, ou un bouquin, ou les deux. Et ce sera l’oeuvre de ma vie.
Carré 35 a curieusement un effet apaisant. Le documentaire révèle que la recherche des origines et la poursuite du secret ne sont jamais vaines.
Caravaca manque tant d’images de sa soeur qu’il en créé 24 par seconde pendant 1h07, à savoir 96 480, pour garder la trace de sa quête d’une trace.
Tolstoï écrit au début d’Anna Karénine

Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon.

Je ne sais pas si la famille du réalisateur est malheureuse, mais elle est si belle dans sa peine retenue. 

Allez voir Carré 35, que vous soyez du Maroc, d’Algérie ou d’ailleurs. Que votre famille couve des secrets ou soit un livre ouvert.
Carré 35 est un film qui donne envie de faire le vôtre.

D’autres films sur l’obsession de la trace :

      
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