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Grâce à Dieu, de François Ozon : ne le dis à personne


3 out of 5 stars (3 / 5)

Ce qu’a dit François Ozon à l’avant-première de Grâce à Dieu

J’ai assisté à l’avant-première de Grâce à Dieu à l’UGC des Halles, où j’ai eu l’occasion d’écouter François Ozon sur la genèse du film et les difficultés qui entourent le projet. Il était accompagné de François Devaux, président de l’association La Parole Libérée.
 

Genèse de Grâce à Dieu

 
J’ai beaucoup écrit sur les femmes, et pour une fois, j’ai voulu parler des hommes. Le témoignage d’Alexandre m’a particulièrement touché. Je me suis intéressé à cet homme qui s’est rendu compte que l’institution de l’Eglise protégeait le prêtre qui l’avait abusé. 
 
D’ailleurs, le premier titre du film était Alexandre, pour ne pas trop attirer l’attention sur ce projet polémique. Parce que j’ai déjà fait plusieurs films, on nous a laissés faire sans trop poser de questions, ce qui nous arrangeait bien (sourire.)
 
Pour ce projet, j’ai effectué un travail de journaliste. Je me suis rendu compte que, pour les victimes de prêtres pédophiles, c’était la double peine. En plus du traumatisme subi, ils devaient faire face au silence de l’Église. L’impact à l’âge adulte est en effet considérable, le retour de bâton cruel.
 
Pour ce qui est du titre Grâce à Dieu, il vient d’une phrase malheureuse du Cardinal Barbarin à Lyon au sujet des affaires pédophiles au sein de l’Eglise :
 
Grâce à Dieu, a-t-il déclaré, les faits sont prescrits.

Grâce à Dieu : comment s’est fait le choix des comédiens ?

J’ai déjà travaillé avec Melvil Poupaud pour Le Temps qui reste.
C’était un acteur judicieux pour le film, car Melvil a la foi et se pose des questions de spiritualité.
 
Quant à Denis Ménochet, il y a une vraie fragilité sous la carapace. Il a même un peu complexé face aux deux autres acteurs (Melvil Poupaud et 
Swann Arlaud, ndlr) (rires).
 
Pour le personnage d’Emmanuel, j’ai choisi Swann Arlaud car j’avais vu Petit Paysan, et j’avais été touché par son côté écorché vif.
 

Quelles ont été les conditions de tournage de Grâce à Dieu ?

Quand on a décidé de tourner à Lyon, on savait que si on s’avançait avec le titre Grâce à Dieu, on aurait pas les autorisations. En effet, le cardinal Barbarin est une autorité religieuse locale. Pour éviter que les portes ne se ferment, on a appelé le film Alexandre et on a proposé un synopsis un peu elliptique à la Claude Sautet : « 3 hommes, la quarantaine, se retrouvent… » (rires dans la salle). On a également tourné tous les scènes d’église en Belgique et au Luxembourg, pour éviter d’avoir à demander les autorisations du diocèse de Lyon, dirigé par le cardinal Barbarin. On savait très bien qu’en passant par le diocèse de Lyon, nous n’aurions pas obtenu les autorisations. Résultat, on a tourné dans de bonnes conditions, car personne n’était au courant de ce qu’on faisait.
 
Ozon a fini sur une note d’humour :
 
Le film sort le 20 février. On espère.
 
En effet, le film sort un mois avant la réouverture du procès. À l’heure où nous écrivons, le juge a autorisé hier (lundi 18 février) la sortie du film en salles ce mercredi, mais cette sortie reste en suspens suite à la plainte de Régine Maire, dont le nom est cité dans le film.

Grâce à Dieu : critique du film

 
Spotlight traitait d’une enquête journalistique sur les prêtres pédophiles aux États-Unis. François Ozon a décidé de traiter la question des prêtres pédophiles par le biais de l’intime.
 
Il a étudié la question et s’est intéressé à trois cas. Trois hommes ont en effet été victimes du même prêtre, Bernard Preynat.
 

Une première partie trop démonstrative

 
Grâce à Dieu dure plus de deux heures. La première partie est trop appuyée et didactique. Certaines scènes en font trop, comme la scène où Alexandre se retrouve contraint de prier en tenant la main du prêtre qui lui a fait du mal. Le fameux passage du Notre Père « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » semble trop douloureux pour Alexandre. Il n’a pas la force de prononcer ces paroles et de regarder le prêtre dans les yeux à ce moment.
 
Melvil Poupaud (Alexandre) dans Grâce à Dieu, de François Ozon (2019)

Melvil Poupaud (Alexandre) dans Grâce à Dieu, de François Ozon (2019)

 
Le passage où le père Preynat, entouré d’enfants, leur fait la lecture du célèbre discours du Christ « Laissez venir à moi les petits enfants » était attendu et s’avère cliché.
 
Le personnage du prêtre, enfin, aurait pu être traité avec plus de nuance et de profondeur : il s’agit en effet d’un homme malade. Si Ozon avait montré la part plus ambiguë du personnage, il aurait obtenu un grand film.
 

Le labyrinthe du silence

 
Enfin, ce film sur le silence – qu’il soit de l’Église ou de la famille – se révèle étonnamment verbeux. La voix off d’Alexandre est quasi omniprésente dans cette première partie. Ajoutez à cela une structure épistolaire, où tous les courriers, manuscrits et mails, sont lus à haute voix.
 
Sur le silence assourdissant de l’Eglise, on préférera le chef d’oeuvre de Costa-Gavras, Amen, où l’omerta concernait le sort des juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale. La bande-annonce du film, justement, est sans dialogues :
 
 

 
Dans Grâce à Dieu, Ozon insiste sur l’association La Parole Libérée. 
 
Le nom « la parole libérée » s’oppose à ce labyrinthe du silence que représente l’institution de l’Église. L’ennemi, c’est moins le prêtre pédophile que l’Église en son entier qui protège ses ouailles, y compris criminelles.
 

Une interprétation tout en délicatesse 

 
Cependant, les trois histoires de ces hommes brisés s’entremêlent à merveille pour nous offrir la chronique d’un combat. 
 
Grâce à Dieu vaut surtout pour l’interprétation tout en délicatesse de ses héros. On retrouve avec plaisir Melvil Poupaud, ancien complice d’Ozon. Denis Ménochet revient avec ce rôle grande gueule après son interprétation remarquable du père dans Jusqu’à la garde. C’est une joie, surtout, de retrouver l’acteur de Petit Paysan, Swann Arlaud. Le rôle d’Emmanuel lui sied à merveille.
 
Le cast du film Grâce à Dieu et le réalisateur François Ozon

Le cast du film Grâce à Dieu et le réalisateur François Ozon

 

Un bon film sur les hypocrisies familiales

 
C’est surtout la deuxième partie du film qui a valu à Ozon, je crois, le Grand prix du Jury à Berlin. En effet, le film prend son temps, ce qui n’est pas forcément le cas dans les productions actuelles. Le fait de s’attarder pour de vrai sur ces trois personnages permet au spectateur de témoigner de leurs drôles de liens familiaux. Comme dans Les Chatouilles, l’excellent film d’Andrea Bescond et Eric Métayer sorti récemment, les phrases les plus violentes du film viennent surtout des membres des familles des victimes.
 
À mon sens, la réplique la plus violente vient du frère de François (Denis Menochet), qui veut impérativement partir en voyage avec les scouts. Il déclare devant ses parents et son petit frère :
 
Ce n’est pas grave pour le père Bernard, il ne s’intéresse qu’aux petits.
 
Dans Les Chatouilles, c’était la mère – brillamment interprétée par Karine Viard – qui avait envers sa fille les paroles les plus violentes.
 
Ozon, dans Grâce à Dieu, décortique avec talent l’hypocrisie des familles bourgeoises et catholiques de Lyon dans cette histoire que personne, ou presque, ne souhaite entendre.
 

Courage, Ozon !

 
Quant à la mise en scène de François Ozon, elle reste soignée. Dès le premier plan, de ce cardinal qui observe la ville de Lyon du haut de sa cathédrale, à la toute dernière scène où la caméra filme les trois hommes en phase de reconstruction, Ozon fait preuve de toute sa délicatesse.
 
L'une des affiches de Grâce à Dieu

L’une des affiches de Grâce à Dieu

 
Il faut aussi saluer le courage du réalisateur d’avoir tourné un film sur ce sujet hyper casse-gueule, et de tenter de le sortir juste avant le procès véritable du père Preynat. Grâce à Dieu, malgré ses défauts, restera sans doute un film essentiel.
 
On attend d’autant plus l’issue de ce procès que François Ozon a réussi à nous émouvoir. On s’attache en effet facilement à ces trois hommes en lutte. Le suspense de Grâce à Dieu s’étend dans l’actualité à venir.
 
Affaire à suivre…
 
 
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CÉSAR 2018 : MES FAVORIS ET PRONOSTICS

Mon grand favori et pronostic: Au Revoir là-haut, d’Albert Dupontel
Alors, cette année, c’est facile. Mon favori et pronostic est Au-Revoir là-haut dans la plupart des catégories :
Meilleur film
Meilleure réalisation pour Albert Dupontel
Meilleur acteur pour Albert Dupontel
Meilleur espoir masculin pour Nahuel Pérez-Biscayart
Meilleur montage (à départager avec 120 Battements par minute)
Meilleure photo 
Meilleurs décors
 
ANALYSE DU FILM

Mon deuxième favori et pronostic : 120 Battements par minute

Meilleur second rôle masculin pour Antoine Reinartz (Thibault, chef de file d’Act Up)
Meilleur second rôle féminin pour Adèle Haenel
Meilleure musique (à départager avec Visages Villages)
ANALYSE DU FILM
La belle surprise de l’année : Grave, de Julia Ducournau
Meilleur premier film
Meilleur scénario original
Meilleur espoir féminin pour Garance Marillier
ANALYSE DU FILM
Meilleur film d’animation
Sans conteste, celui-là :
 
UN CONTE INSPIRE DU FILM

Meilleur documentaire

Comment on fait quand on en aime 4 sur les 5 ?
Si tous sont remarquables, je pense tout de même que ça va se jouer entre I am not you Negro (le réalisateur est le directeur de la Fémis, ça aide) et Visages Villages (comment refuser la statuette à la fameuse Varda ?)
Cliquez sur les images pour une chronique de chaque film :

Meilleure actrice

J’ai un coup de cœur pour Charlotte Gainsbourg dans Les Promesses de l’aube, mais je crois que c’est Jeanne Balibar qui va l’emporter pour son rôle dans Barbara.

Meilleur film étranger 

Là aussi, un vrai casse-tête ! J’ai envie de défendre Noces, véritable coup de cœur en 2017 :
ANALYSE DU FILM
En même temps, je pense que Faute d’Amour sortira gagnant :
ANALYSE DU FILM

D’autres bons films nommés aux César en 2018 :

PENTAGON PAPERS, DE STEVEN SPIELBERG : LES LIAISONS DANGEREUSES

Quand je pense au Washington Post, une image me vient en tête : je ne l’ai malheureusement pas retrouvée sur le web, mais il s’agissait d’une caricature du président Nixon, épinglé au mur par la plume du journal.

Pentagon Papers est un film formidable à découvrir dans le contexte actuel. Le Canard enchaîné ne fit-il pas tomber François Fillon avant l’élection présidentielle ? N’est-ce pas Mediapart, journal en ligne, qui révéla au grand public le scandale de l’affaire Bettencourt dans lequel Sarkozy est mouillé jusqu’au cou ? 

Depuis un certain 7 janvier, la France sait qu’elle a besoin de la presse.

Good Morning Vietnam

Tout le monde se souvient du scandale du Watergate et de la démission de Nixon. Mais qui se souvient de l’affaire précédente, cette fois révélée par le New York Times, dans laquelle Nixon était déjà impliqué ? Non seulement lui, mais également des présidents très estimés comme Eisenhower et JFK.

L’affaire, c’est le Vietnam. Tous les présidents cités ont plongé les Américains dans une guerre perdue d’avance. Pourtant, pour ne pas perdre la face, et uniquement pour cela, les présidents ont tous envoyé à la mort de milliers de jeunes gens pour éviter d’être le président de la défaite.

D’avoir fait des années de fac en études anglophones, j’ai retenu que les États-Unis avaient connu deux grands traumatismes : l’esclavage… et le Vietnam.

Le Vietnam est de loin la plus amère défaite du continent. Humiliation militaire, pertes humaines abominables, le Vietnam aux States c’est un peu comme les guerres mondiales chez nous : une boucherie qui marque les esprits pour longtemps, et condamne une grande partie des intellectuels à un pessimisme permanent.

Il est ironique de voir Tom Hanks à l’affiche de Pentagon Papers. En effet, dans Forrest Gump, il avait déjà démontré l’absurdité de la guerre au Vietnam, dans la peau d’un soldat qui tenta en vain de sauver son ami.

Touche pas à mon Post

Comme le titre original de Pentagon Papers – The Post – l’indique, le film de Spielberg est moins sur le scandale politique du Vietnam que sur le journal. Le réalisateur s’attaque à un gros sujet sous un angle original et audacieux : plutôt que de braquer la caméra sur le Times, qui fit éclater le scandale, il préfère regarder l’histoire par la « petite » lucarne, et nous montrer comment son concurrent, le Washington Post, reprit l’affaire à ses risques et périls.


L’intérêt de parler du Washington Post et non pas du New York Times ? Evoquer non pas le champion en titre mais le challenger. Le Washington Post, à l’époque, n’était qu’un journal local dont la vie dépendait d’une poignée d’actionnaires.

En effet, Nixon voulut faire interdire le New York Times d’avoir publié des informations ultra-secrètes. Et voici que dans la tête d’un spectateur de 2018 jaillissent les visages d’Edward Snowden et de Julien Assange. Côté français, on pense aisément à Claire Thibout, qui par son intégrité, a participé au dévoilement de l’affaire Bettencourt. Oui, car les Pentagon Papers sont le fruit d’une fuite orchestrée par un lanceur d’alerte de l’époque, devenu la source des deux journaux concurrents.

Nixon, on le sait, n’était pas un tendre. Les papiers du Pentagone montre le bras de fer entre le Washington Post, dirigée par Katherine « Kay » Graham (Meryl Streep, toujours parfaite) et son rédacteur en chef Ben Bradlee (Tom Hanks) et Nixon, soutenu par une équipe de requins prête à tout pour maintenir le pouvoir en place.

J’ai vu le film de Spielberg avant-hier, et pourtant je n’écris que ce matin : il a fallu que je lise la tribune de plusieurs journalistes contre Bolloré pour prendre la plume. L’homme d’affaires intente en effet des procès systématiques aux journaux et associations qui osent divulguer des infos gênantes sur son entreprise.


Les chiens de garde

Se posent dans le film des questions essentielles sur le journalisme et la déontologie : peut-on trahir le secret militaire pour informer le public ? Comment dénoncer des personnes haut placées, qui au passage, dînent chez vous régulièrement ? C’est le dilemme de Kay et Ben, journalistes proches de Kennedy et de certains membres de l’administration Nixon.

Revoilà la question épineuse des relations entre journalistes et politiques. C’est Paul Nizan, ami de Sartre, qui en parle le premier dans Les Chiens de garde

Il a fallu attendre 2011 pour qu’un documentaire reprenne l’idée.

À partir du moment où journalistes et politiques font la même école – Sciences Po et l’ENA – on peut supposer qu’ils resteront copains au-delà des études. On croit certains politiques et journalistes adversaires à l’antenne, quand ils déjeunent ensemble au restaurant en toute complicité.

Kay reçoit ainsi des puissants à sa table, et il est bien malaisé d’en dire du mal dans son journal.

L’intelligence de Pentagon Papers est de me faire réfléchir à ma propre pratique. À mon petit niveau de blogueuse, certaines questions d’éthique se posent déjà : si j’organise un concours autour d’un film que je pense prometteur, mais qu’en le voyant, il me déplaît ? Dois-je écrire une chronique pour dire à mes lecteurs que je leur ai proposé des places pour un mauvais film ? Si je trouve le film bon au contraire, ne serait-ce pas interprété comme de la complaisance ? Qu’en est-il des amis (cinéastes, chefs-opérateurs, distributeurs de films) que je me suis créé au fil du temps ? 


Demi-solution : ne pas écrire sur les films que je propose en concours, ou alors juste un papier sur les questions culturelles en jeu.


The Newsroom


Pentagon Papers offre donc une réflexion sur les pratiques du journalisme. Dans Sur la télévision, Bourdieu expliquait déjà que dans une salle de rédaction, il est autant question de ce que publient les concurrents que d’actualité pure. La concurrence est rude dans le milieu de la presse ? Qu’à cela ne tienne ! Envoyons un espion du Post au Times pour voir ce qui s’y trame. Si le Times révèle un scandale politique d’ampleur, alors le Post est à la traîne. Les papiers du Pentagone sont si conséquents qu’il y a dans ce scoop plusieurs scoops à venir, à la manière dont le Canard enchaîné propose un feuilleton à chaque scandale qu’il met au jour.

Si vous aimez les séries politiques, et notamment celles d’Aaron Sorkin, Pentagon Papers peut vous plaire. En effet, le scénariste américain a longuement écrit sur les relations entre la politique et la presse, et la difficulté du métier de journaliste.


Meryl Streep est très douée dans les rôles de femmes de tête aux prises avec un monde d’hommes. Elle l’avait déjà prouvé dans un biopic de Thatcher.

L’Histoire en marche

Difficile, en regardant Pentagon Papers, de ne pas penser aux Hommes du président, excellent film de 1976 mettant en scène deux journalistes du Post qui décidaient de se pencher sur un certain immeuble : le Watergate. 




Pentagon Papers est empli d’ironie dramatique. De nombreuses répliques s’adressent directement aux spectateurs d’aujourd’hui, qui savent que pour le journal  – et surtout pour Nixon lui-même – le plus dur est à venir. Les deux films résonnent donc comme des pamphlets pour la liberté de la presse. 

Pentagon Papers nous dévoile comment la presse, d’abord instrument du pouvoir, est devenu son juge et peut-être son garde-fou. Réalisation sobre, pléiade de bons acteurs, Spielberg met tout en œuvre pour nous faire vivre ce moment-clé où un journal, plutôt que de commenter l’Histoire en marche, en est devenu un acteur décisif.

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C’EST TOUT POUR MOI : MEILLEUR ESPOIR FÉMININ

Par Clément



Un feel-good movie à la française


Dans notre cinéma adepte de comédies inoffensives et surtout de drames épais, le genre « feel-good » fait figure d’exception. Venu des USA, il consiste à voir des personnages se battre pour réaliser leurs rêves, sur le ton de la comédie. C’est souvent une exaltation de l’héroïsme du quotidien, prisée par le plus grand nombre. Un exemple réussi est Nous trois ou rien, signé Kheiron, confrère de Nawell Madani (tous deux se sont fait connaître par le stand-up).

Extrait de Nous trois ou rien de Kheiron (2015)
Extrait de Nous trois ou rien de Kheiron (2015)

Le hic, c’est que le feel-good movie est souvent léger question scénario et personnages. On retrouve toutes les qualités et les défauts du genre dans C’est tout pour moi, premier film écrit, réalisé, et interprété par Nawell Madani, considérée comme le jeune prodige de la scène française.

Lila s’en fout

Lila (Nawell Madani), jeune femme belge, veut devenir danseuse, contre l’avis de son père Omar (Mimoun Benabderrahmane). Lila s’en fout, et déménage à Paris pour tenter sa chance. Impliquée malgré elle dans une arnaque, elle est envoyée en prison pour quelques mois. Elle y rencontre Fabrice (François Berléand), comédien qui propose, au sein de la taule, un stage de comédie. 

Lila découvre son don pour l’humour. Dès qu’elle sort, Lila retrouve Fabrice, et lui demande de la coacher pour la nouvelle carrière qu’elle s’est choisie : le stand-up.

Lila (Nawell Madani) dans C'est tout pour moi, réalisé par Nawell Madani et Ludovic Colbeau-Justin (2017)
Lila (Nawell Madani) dans C’est tout pour moi, réalisé par Nawell Madani et Ludovic Colbeau-Justin (2017)

Maman, c’est quoi le stand-up?

Le stand-up, dont on peut tracer les origines chez les satiristes de la Grèce Antique, a été créé tel que nous le connaissons au Royaume-Uni au 18e siècle. Mais il fut repris avec tant d’éclat aux Etats-Unis que le genre est devenu typiquement américain. Il fut importé dans les années 1990 en France, notamment grâce à Jamel Debbouze. Son Jamel Comedy Club a révélé ce type de spectacle au grand public, et a lancé toute une génération d’humoristes. Le stand-up fut aux States le tremplin de nombreux artistes : Mark Twain, Woody Allen, Ellen DeGeneres, Janeane Garofalo, Mel Brooks, Jimmy Fallon, et j’en passe.

Jamel Debbouze, importateur du stand-up américain en France
Jamel Debbouze, importateur du stand-up américain en France

Le stand-up est un jeu d’endurance qui en fait un exercice périlleux. L’humoriste lance des vannes pendant cinq ou dix minutes (les longs spectacles sont réservés aux pros), sans accessoire ni personnage. Il/elle parle souvent du quotidien et de sujets grinçants, comme le racisme ou le sexisme. Autant que le rythme et l’humour, c’est la pertinence de ses observations qui fait l’efficacité. En même temps, il faut savoir improviser face aux réactions du public.

Bref, le stand-up n’est ni plus ni moins qu’une roulette russe, où beaucoup de vannes foirent. Une blague ratée peut suffire à faire un bide.

Humour en séries

Bien des films et séries se sont penchées sur cet univers fascinant. Gad Elmaleh, célébré en France pour ses seuls en scène traditionnels, a testé le stand-up aux USA. L’excellent documentaire 10 minutes in America le voit galérer dans l’exercice, pour au final délivrer une prestation réussie.

Woody Allen donne quelques conseils de stand-up à Gad Elmaleh dans 10 minutes in America, réalisé par ce dernier (2014)
Woody Allen donne quelques conseils de stand-up à Gad Elmaleh dans 10 minutes in America, réalisé par ce dernier (2014)

Louis C.K. et Jerry Seinfeld, deux experts du genre, ont créé des séries télé dont les codes empruntent au stand-up. Louis C.K. met en parallèle des extraits de stand-up de ses personnages fictionnels, et leur quotidien, terne, qui bascule souvent dans l’humiliation. 

Notamment dans Better things, et surtout la très conceptuelle Louie.

Une journée normale pour Louie (Louis CK) dans Louie, créée par Louis CK (2010-)
Une journée normale pour Louie (Louis CK) dans Louie, créée par Louis CK (2010-)

Jerry Seinfeld est l’âme de la culte sitcom Seinfeld, qui a fait de lui l’acteur TV le mieux payé de tous les temps (4 millions de dollars par épisode de 22 minutes pour sa dernière saison !). Sa sitcom consiste à parler « de rien ». Pendant 9 saisons, Seinfeld a produit des épisodes qui partent d’un prétexte anodin de stand-up : la queue dans un restaurant, un concours d’abstinence sexuelle, un ami encombrant… d’où un mélange bizarre entre stand-up et humour de sitcom, mais qui a marché du tonnerre.

Jerry Seinfeld (Jerry Seinfeld), à gauche, devant le soup nazi (Larry Thomas), dans un épisode culte de la série Seinfeld créée par Jerry Seinfeld et Larry David (1989-1998).
Jerry Seinfeld (Jerry Seinfeld), à gauche, devant le soup nazi (Larry Thomas), dans un épisode culte de la série Seinfeld créée par Jerry Seinfeld et Larry David (1989-1998)

Il y a aussi l’extraterrestre Andy Kaufman. Il a créé un genre de stand-up où le silence, les canulars gros comme une maison, les provocations, sont légion. Aucun(e) humoriste n’a osé reprendre le flambeau. Le film Man on the Moon, réalisé par Milos Forman, donne une idée de son talent. Kaufman était d’ailleurs incarné par un surdoué du stand-up : un certain Jim Carrey.

Andy Kaufman (Jim Carrey), protagoniste du biopic Man on the moon, réalisé par Milos Forman (1999)
Andy Kaufman (Jim Carrey), protagoniste du biopic Man on the moon, réalisé par Milos Forman (1999)

Enfin, pour se faire une idée du milieu, ses prodiges, ses désillusions, sa cruauté, sa concurrence violente, on ne peut que conseiller l’excellente série I’m dying up here. La série suit une poignée de jeunes comédien.ne.s qui se battent pour se faire remarquer dans le Los Angeles des années 70.

Ari Graynor joue une comédienne tentant de percer dans le stand-up dans la série I'm dying up here, créée par David Flebotte (2017-)
Ari Graynor joue une comédienne qui tente de percer dans le stand-up dans la série I’m dying up here, créée par David Flebotte (2017-)

Ce mélange de fiction et de documentaire est celui utilisé dans C’est tout pour moi.

Un film comme un spectacle de stand-up

C’est tout pour moi est librement inspiré des débuts de Nawell Madani dans le stand-up. Le scénario pourrait servir de base à un spectacle : une protagoniste tchatcheuse, les punchlines toutes les quinze secondes, les observations ironiques sur le quotidien, des poids sociaux sous le prisme de l’humour… 

Sa grande qualité est sa description réaliste du milieu du stand-up où chacun.e est prêt.e à tout pour se faire un nom, y compris écraser l’autre.

Lila (Nawell Madani) dans C'est tout pour moi
Lila (Nawell Madani) dans C’est tout pour moi

Les premiers bides, la prise d’assurance, la vulgarité dans laquelle se complaît Lila à ses débuts, le sexisme, sont très bien décrits. 

On retrouve dans C’est tout pour moi la liberté de ton et l’audace, qui font le sel de la culture urbaine. L’énergie de Nawell Madani est communicative et son film est très drôle.

Un scénario déséquilibré

Malgré sa forme attractive, C’est tout pour moi est coulé en grande partie par son scénario, pourtant écrit à quatre. Le film suit une construction en trois actes typique. Dans C’est tout pour moi, les deux premiers actes se terminent par une désillusion, avant l’envol du troisième acte. Mais l’acte 3 dure… à peine dix minutes. Nawell Madani a dit avoir voulu mélanger le « feel-good movie » avec le biopic. Effectivement, les biopics aiment raconter les chutes de stars avant leur triomphe final. Mais ce triomphe doit être mis en scène ; ici, il nous est vite jeté à la tête.

Lila (Nawell Madani) passant une audition pour être dans Cats, dans C'est tout pour moi
Lila (Nawell Madani) passant une audition pour être dans Cats, dans C’est tout pour moi

Les rebondissements sont prévisibles, et vont trop vite. Lila passe du bide aux premiers succès en une poignée de minutes, se révolte vite contre son mentor « dépassé », etc. Le rythme, c’est bien, la cohérence, c’est mieux. L’élan joyeux de l’ascension du protagoniste est censé pallier aux imperfections du script dans le feel-good movie. Ici, script et mise en scène (riche en placements de produits Adidas, mais bon, faut bien avoir des sponsors) sont trop faibles ici.

Il est beau mon placement, il est beau !
Il est beau mon placement, il est beau !


Clichés perpétués

Dans Get Out, Jordan Peele voulait dénoncer les clichés sur les noir.e.s, mais lui-même tombait dans les clichés avec ses héros. De même, C’est tout pour moi, en prétendant dénoncer les clichés, ne fait que les ressasser.

Lila tombe dans le cliché de la « sassy black woman », un des raccourcis préférés des réalisateurs pour parler des femmes de couleur. C’est une machine à faire des wesh, au verbe fleuri, super cool… et pas grand-chose d’autre. Cela ne serait pas si grave si ce n’était qu’un moyen pour elle de se faire remarquer des directeurs de théâtre (comme elle le fait à la fin du film), mais c’est vraiment sa personnalité.

Lorsqu’elle exprime d’autres émotions, elle tombe dans un autre trope : l’ »angry black woman ». Elle se révolte contre tout le monde : son père, son mentor, ses concurrents. On pourra dire que c’est justifié dans tous les cas, mais on a vu trop de films où des personnes à l’héritage africain (Nawell Madani est d’origine algérienne) ne se résumaient qu’à deux facettes : le fun et la colère. Lila est un cliché rassurant, consensuel. Pourtant, il n’est pas difficile de créer de riches personnages de couleur et forts en gueule : Divines y avait bien réussi. Lila change très peu, comme personne et comme humoriste, on regrette cette absence d’évolution.

Oulaya Amamra dans Divines de Houda Benyamina (2016)
Oulaya Amamra dans Divines de Houda Benyamina (2016)

Plus surprenant est le cliché du white savior. Le personnage blanc est celui qui, par sa sagesse, va aider à lui tout seul le/la noir.e. C’est le rôle de François Berléand (impeccable), qui n’a aucune autre dimension. Il est si pauvrement écrit qu’il ne peut équilibrer ce cliché. De plus, Fabrice est un comédien « standard », qui n’a jamais fait de stand-up ; c’est pourtant lui qui devient un coach en stand-up pour la jeune femme ! Et bien sûr, c’est uniquement grâce aux contacts de Fabrice que Lila « va tout niquer » (sic).

Fabrice (François Berléand) et Lila (Nawell Madani) dans C'est tout pour moi
Fabrice (François Berléand) et Lila (Nawell Madani) dans C’est tout pour moi

Enfin, le vide psychologique atteint Omar, le père de Lila. La scène où sa fille le décrit comme un merveilleux parent alors qu’on a vu jusque-là qu’un tyran paternaliste, tombe à plat. Bien sûr, Omar aura droit à sa rédemption… réglée en dix minutes aussi. Même si Madani est habile à laisser une fissure entre le père et la fille dans la réconciliation (la fin de C’est tout pour moi est calquée sur celle de Billy Elliot), ce revirement est trop brusque pour convaincre.

Omar (Mimoun Benabderrahmane) dans C'est tout pour moi
Omar (Mimoun Benabderrahmane) dans C’est tout pour moi

On peut rattacher C’est tout pour moi à Patients, où les one-liners explosifs et l’humour mordant font d’un film oppressant sur un sujet (handicapés dans un hôpital) une leçon de vie enjouée. Mais les personnages du film de Grand Corps Malade étaient bien plus construits et attachants que les silhouettes du film de Madani.

Une semi-réussite

L’irrespect des codes cinématographiques les plus élémentaires étouffe en grande partie l’humour tornade et la fraîcheur de C’est tout pour moi. Nawell Madani est une humoriste délectable, aux répliques ciselées, mais elle ne maîtrise pas encore ce nouveau média.

J’ai surtout retenu sa belle morale : il est naturel dans la vie que nous abandonnions nos premiers rêves pour en réaliser d’autres, où l’on exprimera soi-même d’une meilleure manière. S’adapter à des rêves changeants, c’est la réussite de Nawell Madani.

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MADAME : ROSSY, PRINCESSE DES COEURS

Maria (Rossy de Palma) n'est pas dans le conte de fées qu'elle espère dans Madame
              

Par Clément

La Règle du jeu

Treize à table ! 

Pour Bob Fredericks (Harvey Keitel), l’événement ne signifie rien. Mais son épouse Anne (Toni Collette) est superstitieuse. Elle ne souhaite pas attirer de malédiction sur le dîner mondain que ce couple d’Américains fortunés installé à Paris a organisé. Anne ordonne donc à l’une de ses bonnes, Maria (Rossy de Palma), de se joindre au dîner en se faisant passer pour une Princesse des Asturies. 

Sous l’oeil choqué d’Anne, et celui, plus ironique, de son beau-fils Steven (Tom Hughes) se produit l’impensable : David (Michael Smiley), noble, est séduit par cette « princesse », qui compte bien ne pas dévoiler la supercherie. 

Maria (Rossy de Palma) dans Madame
Maria (Rossy de Palma) dans Madame

Or, les Fredericks ne sont pas loin de la ruine. Pour l’éviter, ils doivent attendre que David authentifie un tableau du Caravage que le couple veut mettre en vente. Lui dévoiler le pot-aux-roses pourrait compromettre leur unique porte de sortie. 

Maria (Rossy de Palma) et David (Michael Smiley) dans Madame d'Amanda Sthers (2017)
Maria (Rossy de Palma) et David (Michael Smiley) dans Madame d’Amanda Sthers (2017)

Un début en trompe-l’oeil

L’habileté de Madame est son scénario, constamment surprenant. Le dîner sert de prétexte. Amanda Sthers ébauche une étude des hautes sphères sociales, où l’apparence est la seule valeur. Là aussi, rien de nouveau, la sociologie des riches fascine les artistes depuis longtemps. Un regard possible est de dénoncer le triomphe des apparences d’un monde fortuné en déliquescence (comme récemment dans The Party).

Une haute société fêlée par le diktat des apparences dans The Party de Sally Potter (2017)
Une haute société fêlée par le diktat des apparences dans The Party de Sally Potter (2017)

Il est difficile de faire mieux dans le genre que L’Ange Exterminateur de Luis Buñuel.

Madame n’est d’ailleurs pas loin du Journal d’une femme de chambre du même réalisateur. Les deux films racontent comment une bonne, d’abord soumise, commence à tester les limites de ses maîtres dès lors qu’elle veut faire des choix pour elle-même. Un sujet toujours fertile, puisque le roman de Mirbeau a été excellemment réadapté il y a deux ans par Benoît Jacquot.

Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)
Léa Seydoux dans Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)

Effectivement, Madame semble commencer ainsi, avec un générique au son de Rock’n’dollars. Le premier tube de William Sheller est en effet une parodie de rock anglais, qui se moquait des tentatives des chanteurs français pour « s’angliciser » pour être plus commercial.

Les tristes invités du dîner ont l’air guindé, leurs sujets sont banals. Ils font semblant de s’intéresser à la vie des autres. On a bien un dîner de riches dans le style anglo-saxon, mais volontairement, rien ne sonne vrai. 

Ce choix de musique rappelle celui de Pedro Almodovar dans Femmes au bord de la crise de nerfs. Il se moquait des illusions de ses contemporains en utilisant le Capriccio espagnol de Nikolaï Rimsky-Korsakov, pièce « hispanisante » en apparence, mais au fond très russe !

Un film méta-textuel

Sally Potter avait évité l’écueil de la dénonciation facile dans The Party par des personnages denses. Amanda Sthers, autrice avant d’être cinéaste, évite de même le problème avec des personnages très littéraires. Steven est d’ailleurs un écrivain qui triomphe de son manque d’inspiration en faisant du sujet de son prochain roman… l’adaptation de ce qu’il voit se dérouler sous ses yeux, le film Madame lui-même !

Steven (Tom Hughes) dans Madame
Steven (Tom Hughes) dans Madame 

Par ailleurs, l’un des débats du film est de savoir s’il faut donner au public le happy end normatif qu’il souhaite, ou privilégier un « réalisme » plus triste. Une question qui a traversé sans doute Amanda Sthers. Une dimension ludique, comme si la cinéaste s’amusait avec nous. Les dernières répliques, ambiguës, demandent d’ailleurs au spectateur d’imaginer sa propre fin.

Après tout, Madame n’existe peut-être que dans l’imagination de Steven, seul à voir clair dans le jeu de chacun. Cette dimension meta-textuelle rappelle celle du magistral Mother! d’Aronofsky, mise en abyme vertigineuse où réalité et imagination de l’écrivain s’entremêlent avec brio.

Javier Bardem incarne l'écrivain démiurge de Mother! de Darren Aronofsky (2017)
Javier Bardem incarne l’écrivain démiurge de Mother! de Darren Aronofsky (2017)

Des personnages très littéraires

Anne est une transposition d’Emma Bovary, épouse « modèle » frustrée qui s’ennuie aux côtés d’un mari décevant. Bob est sans illusions sur les poids des origines sociales. Sthers complexifie son personnage, et peut compter sur la performance de Toni Collette.

Anne (Toni Collette) dans Madame
Anne (Toni Collette) dans Madame

Madame explore aussi l’adultère consommé comme refuge vain d’un « riche couple parfait » de la même manière que la fantastique mini-série Big Little Lies.

Bob (Harvey Keitel) et Fanny (Joséphine de la Baume) dans Madame
Bob (Harvey Keitel) et Fanny (Joséphine de la Baume) dans Madame

Un faux conte de fées

Le personnage central de Madame est la touchante Maria, représentante de ses bonnes espagnoles catholiques. Madame part d’un principe de conte de fées : celui d’une pauvresse devenant princesse. Mais nous ne sommes pas chez Disney. Contrairement à Cendrillon, le conte de fées n’est pas garanti car nous sommes dans le monde réel. David a tout du prince charmant, mais ignore la vraie identité de Maria, ce qui tord déjà le conte.

Maria est un personnage superbement écrit : catholique fervente mais sensuelle, soumise à ses maîtres mais brûlant d’un désir d’émancipation (comme Sophie de La Cérémonie de Chabrol), elle est honnête mais scelle son mensonge dans l’espoir d’échapper à sa condition. Le rôle est bien plus intéressant que les princesses de conte de fées, souvent chiantes.

L’amertume envahit l’écran, dans cette lutte terrible entre Maria et une réalité contrariante. La dénonciation de la haute société cède la place à un conte de fées, voire une romcom pervertie (Maria connaît toute la filmographie de Hugh Grant).

Marivaudage grinçant

Cela n’empêche pas Madame d’exploiter l’humour du quiproquo, marronnier du théâtre comique (on est pas loin de Marivaux). Notamment avec les gaffes de Maria qui a grand-peine à imiter les « dames de la haute ».

L'autrice Amanda Sthers, scénariste et réalisatrice de Madame
L’autrice Amanda Sthers, scénariste et réalisatrice de Madame

Le film carbure aussi à des joutes verbales où chacun se moque du Français, de l’Américain, de l’Anglais. On doit à Bob une réplique formidable sur le puritanisme des USA : 


À 10 ans, on donne aux garçons des armes pour oublier ce que nous avons entre les jambes. 

Une bonne surprise

Amanda Sthers a écrit le rôle de Maria pour Rossy de Palma, ce qui dénote une autre révolution car c’est un rôle dont la dimension sexy est très présente. Comme Cendrillon sensée être la plus belle du bal, Maria, métamorphosée, devient le centre de l’attention. 

Pourtant, Rossy de Palma n’a pas un physique hollywoodien. 

Rossy de Palma dans de magnifiques robes, en soutien-gorge avec son amant, très maquillée, bref, dans un rôle sensuel, participe à une libéralisation des corps à l’écran, loin d’une uniformisation restrictive.

Le casting du film Madame d'Amanda Sthers (2017)
Le casting du film

Madame est l’une des très bonnes surprises de cette année. Le deuxième long-métrage d’Amanda Sthers est assez lent, mais son talent littéraire revisite le conte de fées, la satire sociale, le méta-récit et la comédie romantique avec une acidité percutante. Elle tire d’une prémisse usée un film très réussi : c’est la marque d’une grande cinéaste.

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