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Si Beale Street pouvait parler : présumé coupable

3 out of 5 stars (3 / 5)

Il a 22 ans, elle en a 19. Tish (KiKi Layne) et Fonny (Stephan James) sont jeunes, beaux, ils s’aiment dans le New York des années 70, ils attendent un enfant, et… ils sont noirs dans une Amérique raciste. Accusé de viol par une femme portoricaine qui ne sait pas distinguer un visage noir d’un autre, Fonny est injustement emprisonné. Tish et sa mère Sharon (Regina King) se battent pour prouver son innocence. Pendant leur lutte, Tish se remémore des moments-clés de sa relation avec Fonny.

Ce début d’année est riche en films sur la condition des Afro-Américains. Green Book dilue un propos politique dérangeant dans un feel-good movie pourtant réussi dans sa forme. Dans un style opposé, The Hate U Give raconte la naissance de l’engagement politique chez une adolescente noire témoin de l’injustice raciale. Si Beale Street pouvait parler bouillonne d’une colère sourde, plus proche du second film que du premier.

Si Beale Street pouvait parler : la patte de James Baldwin

Si Beale Street pouvait parler est adapté du roman éponyme de James Baldwin. Aux côtés de ses amis Medgar Evers, Martin Luther King et Malcolm X, Baldwin fit partie des figures importantes de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Poète et écrivain, il ne fut pas un « leader » comme ses trois amis. Mais son œuvre demeure une référence dans la population noire.

 

Le grand poète James Baldwin, auteur de Si Beale Street pouvait parler

Le grand poète James Baldwin, auteur de Si Beale Street pouvait parler

 

Dans Je ne suis pas votre nègre, splendide documentaire sur Baldwin, le réalisateur Raoul Peck laissait à la fois parler l’intense poésie des mots de l’auteur, et son discours à mi-chemin entre la non-violence de King et la radicalité de Malcolm X. Si Beale Street pouvait parler contient ces deux facettes de Baldwin.

Si Beale Street pouvait parler : la colère derrière la fiction

Le film s’en prend à la ségrégation. Les policiers prêts à arrêter n’importe quel Noir à la moindre esclandre, l’injustice d’un procès non équitable, le mépris au travail. Tish est vendeuse dans une boutique de parfum et affronte à longueur de journée les regards de travers et les contacts grossiers.

Une scène de Si Beale Street pouvait parler se dégage, très dérangeante. Daniel, ami de Fonny, laisse exploser une haine viscérale contre les Blancs qui font de sa vie et des siens un enfer. L’auteur avait déclaré avoir parfois « envie de tuer des Blancs ». Une telle réaction est tristement logique si l’on connaît la vie de Baldwin. On se souvient comment ses amis leaders politiques furent tous assassinés. Si Beale Street pouvait parler est avant tout un roman d’amour, mais se veut aussi pamphlet politique.

 

Tish (KiKi Layne) et Fonny (Stephan James) dans Si Beale Street pouvait parler, de Barry Jenkins (2019)

Tish (KiKi Layne) et Fonny (Stephan James) dans Si Beale Street pouvait parler, de Barry Jenkins (2019)

 

Ni Baldwin ni le réalisateur Barry Jenkins ne radicalisent leur propos. Il existe bien des Blancs sympathiques dans Si Beale Street pouvait parler : un avocat dévoué mais impuissant, un propriétaire qui loue son appartement « aux gens qui s’aiment, quelle que soit leur couleur ». Cette séquence est l’une des plus belles (et drôles) du film. Le fléau de l’époque, nous dit Jenkins, c’est que les positions de pouvoir étaient occupées par des Blancs racistes. Puisque les Blancs alliés des Noirs pouvaient rarement peser dans la balance.

Douleur d’un passé révolu

La construction non-linéaire de Si Beale Street pouvait parler m’a rappelé celle du Vieux Fusil de Robert Enrico. Dans le film de 1975, la croisade vengeresse d’un homme était entrecoupée de flashbacks montrant son bonheur passé avec son épouse, perdu à jamais. Jenkins recourt à la même structure. Il filme son couple avec tendresse.

Sur un thème similaire, Loving de Mike Nichols échouait à nous emporter dans son histoire d’amour contrariée.

Ruth Negga et Joel Edgerton dans Loving, de Jeff Nichols (2016)

Ruth Negga et Joel Edgerton dans Loving, de Jeff Nichols (2016)

 

Grâce à la prose si belle de Baldwin en voix off, Jenkins nous fait entrer dans la tête de son héroïne. Il garantit ainsi l’émotion du spectateur. La rencontre, la première nuit ensemble (où la mise en scène est d’une délicatesse inouïe), la recherche d’un logement résonnent comme autant d’instantanés d’émotion.

Si Moonlight pouvait parler…

Barry Jenkins ne sort pas de sa zone de confort : Si Beale Street pouvait parler multiplie les ressemblances avec Moonlight, qui lui a valu l’Oscar à tel point qu’il récupère les mêmes qualités… et les mêmes défauts.

 

Chiron adulte (Alex R. Hibbert) dans Moonlight, de Barry Jenkins (2016)

Chiron ado (Alex R. Hibbert) dans Moonlight, de Barry Jenkins (2016)

 

Comme Moonlight, Si Beale Street pouvait parler est une chronique. Lorsque Jenkins filme un repas de famille qui vire au pugilat, les personnages et leurs réactions se voient disséqués avec précision. L’entourage du Chiron de Moonlight était aussi très bien décrit. Dans les deux cas, Jenkins n’a aucune complaisance pour sa communauté, qui peut se montrer moralisatrice, lointaine et inapte à l’action.

La solitude de Tish rejoint celle de Chiron. Les amours de Chiron et de Tish, d’abord radieuses, virent à la mélancolie.

Si Beale Street pouvait parler est aussi un témoignage sur la solidarité entre oppressés. On le voyait également dans la relation de mentor entre Chiron et le trafiquant. Le courage de Tish reflète la prise de confiance progressive de Chiron.

Si Beale Street pouvait parler : un film trop long

Toujours comme dans Moonlight, Si Beale Street pouvait parler a bien 30 minutes de trop. Les scènes durent trop longtemps pour leur bien (Jenkins se regarde souvent filmer). Jenkins accumule les scènes du quotidien dans une volonté réaliste mais tombe dans l’anodin. On se croirait parfois chez Linklater. Le sujet principal, la lutte judiciaire au quotidien de Tish et Sharon, est étouffée par les flashbacks interminables. 

 

Smiley qui s'ennuie

 

Moonlight ne tenait pas vraiment de discours politique. Jenkins n’était intéressé que par l’éducation sentimentale de son héros. Si Beale Street pouvait parler a bien un discours politique. Cependant, à force de le laisser en arrière-plan, à ne raconter que l’histoire de deux ou trois personnages, le discours perd de sa force. Il ne marque pas autant qu’il le voudrait. On est loin de la virulence de Detroit.

Si Beale Street pouvait parler, enfin, s’éparpille trop. En voulant parler de plusieurs thèmes (sexisme, inégalités sociales, bigoterie, viol…) le film ne fait que les effleurer.

 

Un beau film sur un couple

Si Beale Street pouvait parler est longuet et se perd souvent dans l’anecdotique. Il est toutefois difficile de résister à ce sublime couple mis à mal par l’intolérance de son époque. Comme pour Moonlight, cette chronique sentimentale vous émouvra sans doute.

 

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Moonlight : deux gosses à Miami

 
3 out of 5 stars (3 / 5)
 

Dans l’un de ses sketchs, Coluche avait lancé « Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur ! » 

Qu’en est-il des Noirs gays, timides, et pauvres ? C’est le thème du film Moonlight.

Chiron est élevé dans un quartier défavorisé de Miami, par une mère plus soucieuse de ses amants et de son shit que de lui. Mutique, introverti, peut-être homo, il subit le harcèlement de ses camarades. Il trouve un mentor en la personne de Juan, dealer de drogue, pourtant très humain. C’est un plaisir de retrouver Mahershala Ali dans ce rôle, Remy dans House of Cards.

Alex R. Hibbert (Little) et Mahershala Ali (Juan) dans Moonlight

Nous allons suivre Chiron dans sa vie d’enfant, jusqu’à l’âge d’homme.

Chacun cherche son soi

 

Ce procédé existe déjà en littérature : le coup d’essai de Tolstoï et son autobiographie en trois volumes écrite alors qu’il n’avait pas trente ans (Enfance, Adolescence, Jeunesse). Mais on le trouve aussi dans le septième art : dans l’une des plus magnifiques sagas du cinéma, Satyajit Ray filmait l’émouvant Apu dans ces trois stages de la vie dans La trilogie d’Apu (1955-1959).

Sharmila Tagore et Soumitra Chatterjee dans Le Monde d'Apu (1959) de Satyajit Ray
Sharmila Tagore et Soumitra Chatterjee dans Le Monde d’Apu (1959) de Satyajit Ray  
 

Plus extrême, Boyhood est tourné pendant douze ans et suit l’évolution d’un enfant vers l’âge adulte (ce qui, de la part du réalisateur de la « Before Trilogy » tournée en 19 ans avec les mêmes acteurs, n’est pas étonnant).

 

Être noir et gay au cinéma et dans les séries

 

Dans Moonlight, le format est plus conventionnel, mais ce qui compte pour le réalisateur Barry Jenkins tout comme ses prédécesseurs, c’est de suivre un homme qui cherche son identité, dans une société où il est quatre fois paria. Pariah avait d’ailleurs donné le titre d’un autre film sur un ado afro-américain homosexuel.

Vous connaissez beaucoup de héros noirs gays de fiction ? J’en ai trouvé quelques-uns de magnifiques dans certaines séries : Omar de The Wire, Keith de Six Feet Under, Jamal dans Empire… mais ils sont nettement sous-représentés à l’écran. Dans le cas d’Omar, nous avions enfin un personnage noir et gay très écrit, passionnant, dont les amours étaient l’un des moteurs de l’intrigue (son amour pour Brandon, entre autres). 

 
Omar Little (incarné par Michael K. Williams) de la série The Wire (2002-2008)
Omar Little (incarné par Michael K. Williams) de la série The Wire (2002-2008)

On voyait également dans The Wire une femme flic homosexuelle, incarnée par la splendide Sonja Sohn.

Sonja Sohn dans The Wire
Sonja Sohn dans The Wire

Tout récemment, dans la troisième saison de Black Mirror, un couple de femmes était mis à l’honneur dans San Junipero. Kelly, bisexuelle, dit avec humour aimer les hommes et les femmes au nom de l’égalité des droits.

 
Kelly et Yorkie dans San Junirpero, épisode de Black Mirror, saison 3, épisode 4
Kelly et Yorkie dans San Junirpero, épisode de Black Mirror, saison 3, épisode 4
 
Il n’y a guère que le Huffington Post pour parler de films LGBT mettant en scène des héros et héroïnes noirs.

Sweet sixteen ?


Lorsque l’on est exclu du groupe, trouver un modèle est d’autant plus vital. Chiron est surnommé Little quand il est petit ; Or, Little est le nom de famille d’Omar de The Wire, mais aussi de Malcolm X. Chiron aussi renie son surnom de Little une fois ado. 

 
Ashton Sanders (Chiron) dans Moonlight (2017) de Barry Jenkins
Ashton Sanders (Chiron) dans Moonlight (2017) de Barry Jenkins

Moonlight se rapproche également de Divines : tout comme Dounia, Chiron ne veut plus rester emprisonné dans une banlieue où un seul destin est possible si l’on veut survivre : le deal.

 
Les trois actrices de Divines (2016) de Houda Benyamina
Les trois actrices de Divines (2016) de Houda Benyamina
 

Si la Rebecca de Divines est un tyran, Juan traite Chiron comme son fils, et est honteux quand l’enfant le confronte à son statut de caïd. La mère de Chiron (Naomie Harris, la Moneypenny des 007 de Craig) devrait le maintenir sur le droit chemin ; en fait, elle carbure au chantage affectif, exige obéissance et service de son fils, mais ne lui donne aucun amour.

Recherche modèle désespérément

 

Chiron érige un dealer en modèle à suivre, tout comme le Henry Hill des Affranchis de Scorsese avait pour seul modèle la famille mafieuse du coin. 

Henry Hill dans Les Affranchis de Scorsese (1990)
Henry Hill dans Les Affranchis de Scorsese (1990)

Barry Jenkins trouble ainsi les frontières du bien et du mal : c’est un chef de gang (puis sa femme) qui donne de l’amour à Chiron. C’est le premier à le déculpabiliser d’aimer les garçons. En effet, l’homophobie est là, latente, puis explose au centre de l’unique scène de violence du film, révoltante par sa gratuité et le sadisme des cogneurs.

Le temps d’aimer

Les conventions sociales sont sans appel : à l’école comme ailleurs, il ne fait pas bon traîner avec des « losers », il vaut mieux rallier les plus forts pour éviter de devenir à son tour paria. Cela m’a rappelé ce magnifique épisode de Dr. House (Joy to the world, 5.11) où une adolescente est victime de racisme anti-gros. Son unique allié dans l’école se sent obligé de hurler avec la meute.

Chiron va devenir Black : le nom est évident, il se fond dans la masse des autres noirs pour éviter qu’on le repère. Pourtant qu’a-t-il à craindre ? N’est-il pas devenu quelqu’un qui a réussi envers et contre tout ? Il est devenu un dur, amateur de bling-bling. Mais le Little timoré et timide est-il vraiment parti ?

 
Trevante Rhodes (Black) dans Moonlight
Trevante Rhodes (Black) dans Moonlight

Ce soir magnifique avec Kevin, qui aurait pu changer leur vie à tous deux, est révolu, et seuls les regrets subsistent.

Jharrel Jerome (Kevin) et Ashton Sanders (Chiron) dans Moonlight
Jharrel Jerome (Kevin) et Ashton Sanders (Chiron) dans Moonlight
 
Dans le monde réel, d’autres Chiron existent : le Régis de Swagger partage sa mélancolie.

Petit budget, grande émotion


Moonlight n’a finalement pas grand-chose à dire : ni pamphlet contre l’homophobie, ni peinture sociale, ni parcours initiatique, Jenkins ne fait que filmer l’histoire d’une vie (c’est le titre québecois). Sa mise en scène est souvent douteuse : cadrages maladroits, plans flous par endroits, caméra à la main trop agitée… 

Le minimalisme du scénario et les silences qui s’éternisent rendent le film statique (la troisième partie, par exemple, est bien trop longue). Il manque à Moonlight l’universalité qu’elle recherche, mais ne trouve pas par manque d’ambition. Contrairement à d’autres chroniques intimistes s’abimant dans l’ennui, les personnages sont magnifiquement dessinés et interprétés (Trevante Rhodes en faux dur, Mahershala Ali en mentor aimant, les jeunes acteurs). L’émotion ne quitte jamais l’écran.

Cette chronique d’un cœur simple vous touchera sûrement.

 
 
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