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Us, de Jordan Peele : analyse du film et explication de la fin (Spoilers)

3 out of 5 stars (3 / 5)
 
C’est l’histoire d’une petite fille qui se perd dans une fête foraine. Jordan Peele, en bon fan de La Quatrième Dimension, connaît l’aspect effrayant de la fête foraine.
 
Adélaïde se perd donc dans ce que l’on appelle un palais des glaces.
 
 
 
 
L’occasion pour Jordan Peele d’introduire à sa manière le thème du miroir, et donc du double.
 

À travers le miroir

 
Dans une scène très bien filmée (c’est un tour de force que de filmer des dizaines de miroir sans que l’on voit jamais la caméra se refléter dans l’Inde) Adélaïde se voit en plusieurs exemplaires jusqu’à tomber sur une autre petite fille qui est son portrait parfait. Cette petite fille n’est pas un reflet.
 
Jordan Peele coupe à ce moment.
 
Adélaïde retrouve ensuite ses parents, traumatisée. Ses proches s’inquiètent. Elle ne parvient pas à verbaliser son étrange expérience dans le palais des glaces.
 
Une fois adulte, Adélaïde est devenu une jolie femme. Elle a épousé un homme et a eu deux enfants, une fille et un garçon.
 
Elle confie à son homme qu’elle est encore traumatisée par son expérience d’enfant. Elle n’est pas très à l’aise avec leur lieu de vacances qui lui rappelle de mauvais souvenirs. 
 
Dès les premières images, Jordan qu’il joue sur les références à l’horreur. Adélaïde, dans la première scène, porte un t-shirt thriller de Michael Jackson. Son fils, des années plus tard, portera un T-shirt Les Dents de la mer. Sur une plage, cela ne manquera pas de rappeler aux cinéphiles la présence sous-jacente d’un danger.
 
 
 
Voilà les vacances ordinaires d’une famille américaine de la classe moyenne.
 

Tu es mon autre (Attention Spoilers)

 
Le soir venu, la famille d’Adélaïde est réunie dans la maison. Jusqu’à ce que le père remarque à la fenêtre des membres d’une autre famille se tenant la main, immobiles.
 
 
Cette famille est le double de la famille Wilson. Il s’agit du jumeau maléfique de chacun d’entre eux.
 
S’ensuit un survival movie inspiré du Funny Games de Haneke, déjà une inspiration de Get Out de Jordan Peele.
 
La famille maléfique va ainsi envahir la maison des « gentils. » Chacun des membres de la famille Wilson va devoir fuir son double avant de lui faire face.
 
Surtout, la mère de famille va devoir affronter son démon au sens littéral.
 
 
Elle retrouve en effet à l’âge adulte le double qu’elle avait croisé petite fille. Il faudra qu’Adelaide comprenne ce que veut son double –nommé Red – pour saisir la vérité sur son passé.
 

God blesse America

 
Quand Adélaïde demande à Red qui elle est, elle répond, en parlant de sa famille :
 
Nous sommes américains.
 
 
Le titre US peut donc être pris au sens de United States. Red tiens alors un discours sur l’enfance défavorisée qu’elle a vécue dans les égouts de la ville. Pourquoi Adélaïde aurait-il eu une vie privilégiée, tandis qu’ elle, son double, s’est vu imposer une vie atroce et souterraine ?
 
Cette famille de doubles maléfiques vient donc clamer son droit à une vie normale, et va tout faire pour remplacer les Wilson dans leur jolie maison.
 
Le film continue avec la course poursuite attendue : les doubles maléfiques poursuivent les gentils. Les gentils trouvent des astuces pour tuer leurs jumeaux malfaisants. 
 
Mais d’autres double maléfiques sont apparemment sortis des égouts. Peu à peu, la ville est envahie de monstres de forme humaine habillés en rouge, tous des doubles maléfiques des gens ordinaires.
 
La famille d’Adélaïde combat courageusement tous les doubles qu’elle croise.
 

Us : explication de la fin

 
À la fin, on croit la famille tirée d’affaire, mais on se trompe. Adélaïde, au volant de sa voiture, commence à avoir des flash-back.
 
On se rend compte que ce n’est pas Adélaide que l’on voit. En effet, celle que l’on a suivie comme « la gentille » depuis son retour de la fête foraine dans l’enfance n’est pas celle qu’on croit. En réalité, Adélaïde, dans le palais des glaces, s’est faite remplacer par son double, Red.
 
 
Adélaïde a été emmenée de force dans les égouts, et Red a pris sa place auprès de ses parents aimants.
 
C’est donc Red que nous voyons au volant de la voiture dans la dernière scène de Us. Le « nous » apparaît alors comme trompeur. Le spectateur croit dur comme fer jusqu’à la dernière scène que le pronom désigne la gentille famille, quand il réfère en fait à la famille d’usurpateurs.
 

Us : la satire sociale de Jordan Peele

 
J’ai dit « Usurpateurs » ? Pas si sûr. Cette fin à la Shyamalan permet à Jordan Peele de nous proposer une satire sociale.
 
Si l’on considère que le peuple des égouts représente les pauvres d’Amérique, Et que la famille d’Adélaïde représente la classe moyenne, Us nous présente le renversement réussi du système. L’une des dernières images montrant tous les doubles maléfiques habillés de rouge formant une chaîne humaine symbolise la victoire de la classe ouvrière sur les privilégiés.
 
Jordan Peele nous propose donc avec Us une satire politique sous forme de film d’horreur. Après Get Out, il n’oublie pas le propos politique, même s’il est moins bien explicité dans ce dernier opus.
 

Le twist final de Us : un happy end ?

 
Lors des derniers plans, on croit à un happy end. Eh bien, tout dépend de quel côté on se place. Tout le long du film, Adélaïde, devenue monstrueuse de par son enfance dans les égouts, tentait juste, en menaçant Red, de récupérer sa place légitime. Quand elle meurt, cela veut simplement dire que son double maléfique a gagné.
 
Le fils de Red dans le dernier plan est le premier à saisir la vérité : sa mère appartient au côté obscur et, du même coup, lui aussi. Voilà pourquoi il remet son masque de manière menaçante.
 
Avec Us, Jordan Peele évite soigneusement le film de série B grâce à des plans impressionnants, toujours sur la thématique du miroir. Le jumeau maléfique a beau être un cliché du cinéma d’horreur, Peele parvient à le réinventer et nous offrir quelque chose de neuf. Son film d’horreur maté de politique nous fait réfléchir, via la thématique du double, sur la légitimité de la classe moyenne et la possibilité d’une révolution.
 
 
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The Circle : Analyse du film et explication de la fin (Spoilers)

 
 
3 out of 5 stars (3 / 5)


Bienvenue chez Google

En 2010, à Dublin, j’ai eu un entretien d’embauche un peu particulier. Pour la première fois, je me suis rendue au siège de Google. À part les quelques fauteuils et tapis aux couleurs de l’entreprise, tout était blanc, fonctionnel, moderne.

Tout était propre, les cabines des open space étaient huppées avec leur curieux papier peint, étrange dans le contexte du travail. Nous avons attendu en silence dans la salle d’attente. Entre les candidats au poste, pas même de conversation d’usage, creuse et polie. On se savait concurrents, et le chômage faisait rage à Dublin après la crise de 2008.

Une DRH est venue me voir. Cela fait sept ans et pourtant je me souviens parfaitement d’elle : petite, toute fine et nerveuse. Elle m’a emmenée dans ce que je ne peux qualifier que de placard. Elle a croisé plusieurs collègues de l’entreprise sans les saluer, tous étaient pressés, sous tension.

Vis ma vie… privée

Elle m’a posé quelques questions d’usage en entretien d’embauche, puis m’a demandé ce qui pouvait être amélioré chez Google. En bonne lectrice d’Orwell, je m’étais intéressée de près à cette problématique : Google Street venait d’être créé, et la question se posait des gens qui passaient sous les caméras, et que l’on pouvait reconnaître, sachant instantanément où ils setrouvaient, à quelle heure, et éventuellement… avec qui.

 
 
 
 
Je lui expliquais ainsi comment Google, plutôt que de filmer les rues en temps réel, pouvait tout simplement photographier ces endroits un moment où personne n’y passait, pour éviter de porter atteinte à la vie privée de tous. Car c’est bien le seul problème que je vois chez Google : le service est optimal, j’y passe moi-même plus de temps que je n’ose l’ admettre. Mais les questions de vie privée me taraudent depuis ma lecture de 1984.

Google, entreprise effrayante

Je sais que c’est cette réponse un peu trop franche qui m’a valu de ne pas être retenue pour le poste. La vie privée chez Google, c’est comme le végétarisme chez McDo : mieux vaut éviter le sujet.

En redescendant, on me fit lire un écran où il était indiqué :

« Ce que tu as vu et entendu chez Google aujourd’hui est confidentiel. Merci de ne pas les répéter, sinon ce ne serait plus confidentiel. 😉 »

L’ironie me sautait aux yeux : la confidentialité refusée aux utilisateurs Google était pourtant bienvenue pour l’entreprise elle-même.

C’est le smiley, surtout, qui a marqué ma mémoire. À force de vouloir être sympathique, Google m’a paru effrayant. J’avais travaillé dans une banque quand j’étais étudiante, et j’avais trouvé ça triste : ces hommes et ces costume gris, assortis aux murs. En cette heure chez Google j’ai eu une soudaine tendresse pour la banque où j’avais bossé. Oui, c’était un lieu sérieux, avec des gens qui parlaient chiffres. Mais au moins, la banque était une banque, et ne faisait pas semblant d’être autre chose.

Google m’a donné la sensation de faire semblant d’être autre chose que ce qu’il était : une grosse entreprise, un monstre des nouvelles technologies. En sortant, j’ai observé ses employés ; tous étaient beaux, souriants, et donnaient l’impression de faire partie d’un club exclusif, où seuls entraient les gens les plus cool .

Un peu comme les clubs de la fac d’Harvard que Mark Zuckerberg rêve d’intégrer dans The Social Network.

 

Apparemment, je n’étais pas assez cool pour Google. Je ne répondais pas aux questions de cette manière nonchalante qui était visiblement attendue. Pour moi, Google était une chose sérieuse. Terrifiante, peut-être.

De la DRH au bord du burnout restée dans son placard, aux employés lisses dans leurs bureaux aux parois transparentes, tout me semblait étrange, et le malaise perdure encore aujourd’hui tandis que j’écris.

The Circle, entreprise de rêve ?

The Circle, c’est l’histoire de Mae, 24 ans, qui commence à travailler dans l’entreprise de ses rêves, mélange de Google et Facebook.

La scène la plus effrayante du film met en scène des collègues qui lui demandent pourquoi on la voit si peu lors des week-ends et des soirées organisés par l’entreprise.

Le droit à la déconnexion 

N’est-on pas censé, le week-end et en soirée, être chez soi, ou entouré d’amis qui ne sont pas des collègues ? Dans le Cercle, la frontière entre vie privée et vie professionnelle est abolie. Tes amis sont tes collègues et vice versa. Les salariés ont l’air de ne jamais quitter leur lieu de travail.

Au Cercle, la participation à ces activités extra professionnelles ne sont pas obligatoires. Elles sont juste fortement encouragées. Le manque de participation est vite considéré comme un désengagement du travail.

Surtout, dans la même scène, l’un des collègues révèle comme on va chercher des croissants qu’il sait que le père de Mae souffre de sclérose en plaques. C’est là que la dystopie se dévoile doucement : the Circle centralise toutes les informations de ses utilisateurs. L’entreprise sait littéralement tout de vous, de vos goûts en musique à la marque de votre maillot de bain, en passant par vos allergies et autres informations de santé, y compris sur vos proches.

L’entreprise lit vos mails, scanne vos photos, sait où vous avez dîné pour la dernière fois au restaurant. Dans le roman, Mae est mal à l’aise quant à la visibilité de tout son être en ligne, mais n’a même pas le vocabulaire pour le dire : dans le futur immédiat de Dave Eggers, la notion même de vie privée a disparu.

Mais qu’importe ? Tout est si merveilleux au cercle : l’excitation, la jeunesse omniprésente, la fête, les invités. Google est assez proche de Disneyland dans ce rapport entre les salariés et l’entreprise : une fois arrivé au pays des rêves, pourquoi le quitter ?

Le bouquin de Dave Eggers prône ainsi le droit à la déconnexion.

Le logo sur la couverture du roman évoque les circuits d’ordinateur et les connexions entre les gens, sur le fameux Facebook. Le logo du film, lui, rappelle celui de Uber, et insiste donc sur la géolocalisation.

Le logo de The Circle est celui de Uber, inversé
Le logo de The Circle est celui de Uber, inversé

À tant rester dans l’entreprise, Mae finit par s’y noyer, au grand dam de Mercer, son ami ébéniste.

Ellar Coltrane joue Mercer dans The Circle, de James Ponsoldt (2017)
Ellar Coltrane joue Mercer dans The Circle, de James Ponsoldt (2017)
 

Le choix de Ellar Coltrane dans le rôle de Mercer est judicieux : dans Boyhood, déjà, son personnage se montrait très méfiant envers les nouvelles technologies. Dommage que son rôle dans The Circle soit simplifié à l’extrême. Le personnage d’Annie, également plus fouillé dans le roman, permet à l’auteur de faire un beau plaidoyer contre le burnout et l’invasion de la vie privée.


Et vous, qui vous regarde ? (Attention Spoilers à partir d’ici)

Et puis il y a Ty (John Boyega) qui ne tient pas le même discours que les autres employés du Cercle. Il finit par révéler à Mae qu’il est l’un des fondateurs de l’entreprise, mais que son invention, TruYou, n’avait pas pour but de collecter les infos des utilisateurs à des fins lucratives.

John Boyega et Emma Watson dans The Circle
John Boyega et Emma Watson dans The Circle

Qu’à cela ne tienne, Mae adore sa boite. Au point d’adopter sa philosophie à l’extrême. Quand le patron charismatique (Tom Hanks) mélange de Steve Jobs et Mark Zuckerberg, présente un nouveau système de mini-caméras utra-perfectionnées, elle est à la fois emballée et suspicieuse. Ces caméras peuvent être installées n’importe où, à la pirate, et filmer tout ce qui se passe. D’une innocente information sur la météo pour le surf, on arrive au visionnage de maints individus dans le monde, à leur insu, naturellement.

Le slogan du patron s’avère clair : « Savoir, c’est bien. Tout savoir, c’est mieux. »

Une nuit, Mae manque de se noyer lors d’une balade en kayak. C’est l’une de ces petites caméras planquées là qui permettront son repérage, puis son secours. Dans le livre, il s’agit juste d’une escapade où Mae pique un kayak pour une heure d’aventure. Même cette heure lui est volée, seul instant de liberté totale et de secret pour le personnage.

Mae devient l’égérie de The Circle, et les patrons de la boîte en font un exemple pour promouvoir leur système de caméras. Une caméra lui a sauvé la vie, et l’aurait empêchée, dit-elle, de piquer le kayak en question.

« Les secrets sont des mensonges, » déclare-t-elle à la foule.

Les personnages de dystopies classiques sont opposés à la transparence totale. Winston, dans 1984, est soulagé que son cerveau soit opaque, et qu’on ne puisse y placer de télécran (caméra de Big Brother).

 
 

Le premier héros de dystopie, D-503 dans Nous Autres de Zamiatine, vit dans une cité de verre où chacun voit ce que font tous les autres à tout moment.

La transparence façon Black Mirror

Mae est une héroïne différente. Je dirai, pour simplifier, qu’elle est moderne. Elle pense que la transparence est une bonne chose. Elle clame avec fierté, comme beaucoup de jeunes aujourd’hui, n’avoir rien à cacher. Elle le pense au point de devenir « entièrement transparente » et porter elle-même une mini-caméra, qui suivra ses moindres faits et gestes. Elle se retrouve comme Jim Carrey dans Le Truman Show : tout le monde la regarde. Sauf que Mae est consentante. Elle et ravie d’être suivie par des millions de fans en ligne, d’être likée, adulée.

Cette étape du film rappelle l’excellent premier épisode de la saison 3 de Black Mirror, « Nosedive, » où la popularité en ligne décide de la classe sociale des individus.

 

Le slogan de The Social Network revient également en mémoire.

D’avoir tant d’amis virtuels, Mae en oublie ses amis véritables, à savoir Annie et Mercer. Cette transparence totale est lourde à porter pour ses parents qui ont, eux, le sens de la vie privée. Dans le roman, elle les surprend carrément en plein acte sexuel. Ils coupent les ponts pour de bon.

Mae devient la coqueluche de The Circle et, semble-t-il, du monde entier. Grisée par le succès et une nouvelle forme de pouvoir, elle veut faire de ces mini-caméras des outils de surveillance totale, quand elles étaient censées, au départ, être au service du partage d’expériences humaines.

Commence alors une traque façon Cops, émission de télé américaine où l’on poursuit en temps réel des criminels qui se font arrêter par la police. Le film aurait dû rester, peut-être, sur ce rythme de traque qui le rendait palpitant.

Cette partie évoque aussi l’épisode de Black Mirror, « White Bear, » où une femme est traquée par des centaines d’écrans.

Bien-sûr, Mae ne s’arrête pas là. Elle est prise à son propre jeu. Puisque tout le monde connaît sa vie privée, le public exige qu’elle retrouve, grâce aux caméras, son ex, Mercer.

Le drame final de The Circle

Et là, c’est le drame. Mercer fuit en voiture. Poursuivi par un drone, il a un accident mortel.

Après trois jours de deuil (hum) Mae retourne au turbin, persuadée, non pas de la nocivité du Cercle, mais de la nécessité d’aller plus loin dans la transparence.

Elle s’allie à Ty, qui lui, veut dénoncer les agissements du Cercle, notamment les magouilles des deux autres fondateurs, calqués sur les créateurs pseudo-sympathiques de Google, Larry Page et Serguei Brin.

Tom Hanks et Tom Oswalt incarnent les fondateurs de The Circle
Tom Hanks et Tom Oswalt incarnent les fondateurs de The Circle

Mae invite ainsi, en public et en direct, devant le monde entier, les fondateurs de The Circle à la transparence totale. Elle envoie à tous les employés de la boîte les e-mails secrets des deux compères. Le spectateur pense, à ce moment, que Mae s’est rebellée contre l’entreprise, écœurée qu’elle doit être par la mort de Mercer. Or, le twist final révèle qu’il n’en est rien. On voit Mae partir paisiblement sur son kayak, suivie par des drones qu’elle salue avec le sourire.

La caméra recule, et l’on s’aperçoit, dans un plan qui rappelle la série Black Mirror (encore elle) que chacun est surveillé. Les caméras sont partout.

Mae a trahi Ty. Sa dénonciation des deux fondateurs ne visait pas à détruire The Circle, mais au contraire accompagner l’entreprise vers la prochaine étape : la transparence totale, pour tous.

Différences entre le film et le livre

Dans le livre de Dave Eggars, Mae ne dénonce en rien ses patrons. Elle leur livre Ty, au contraire. Voyant Annie dans le coma sur un lit d’hôpital, elle veut carrément que les pensées de tous soient lisibles.

La grande originalité du bouquin – et, dans une moindre mesure, du film – est que l’on s’attache à une héroïne (en plus incarnée par la charmante Emma Watson, dont le capital sympathie est énorme) qui s’avère être du « mauvais côté » où en tout cas du côté effrayant de la morale. On a en réalité suivi une jeune fille si accro aux réseaux sociaux et à la vie privée des autres qu’elle tombe dans une forme de fanatisme, où elle impose à tous la transparence totale. Le rêve des patrons de la boîte, puis de Mae, est de parvenir à refermer le cercle, ce qui est une définition du totalitarisme. : tout savoir sur tout le monde, à tout moment.

Le film, donc, contient deux twists, et c’est pour ça qu’il est difficile à interpréter : la dénonciation des patrons et l’épilogue se contredisent, et l’on peut ressortir de la salle un peu perplexe quant au discours du film. Un twist final juste après le climax, c’est maladroit : il perd en force.

James Ponsoldt, réalisateur à qui l’on doit le sirupeux The Spectacular Now, a de plus édulcoré le livre (on s’en serait douté) et n’a pas été jusqu’au vœu de Mae de lire dans les pensées de ses concitoyens. The Circle aurait mérité d’être plus sombre. Dommage, notamment, d’avoir supprimé la métaphore du requin transparent.

Le film reste intéressant à voir. Pour une fois que l’on roule, sans le savoir, pour « la méchante » de l’histoire…

Pamphlet pour le droit à la solitude, aux rapports humains véritables et à la vie privée, The Circle dit aux jeunes, avec talent, qu’il est bon d’avoir des choses à cacher.

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Get Out : analyse du film et explication de la fin (Spoilers)


1 out of 5 stars (1 / 5)

En fac d’anglais, j’ai vite appris qu’être né homme, noir et pauvre aux Etats-Unis, c’était la merde. Une personne sur sept condamnée à la peine de mort est innocente. Beaucoup d’entre elles sont noires. Préjugés tenaces de l’Amérique blanche, pauvreté, avocat commis d’office, tout le système judiciaire américain défavorise l’homme noir.

Alors que faire ? Du cinéma. Un film engagé qui prouve que le Blanc n’accepte le Noir que s’il est docile, et correspond aux clichés habituels : l’Oncle Tom, la domestique soumise, l’homme discret habillé à la mode coloniale.


L'un des personnages de Get Out, habillé à la mode coloniale
L’un des personnages de Get Out, habillé à la mode coloniale

Jordan Peele a tenu le pari : il a réalisé une allégorie sous forme de film d’horreur pour dénoncer les clichés des Blancs privilégiés sur les Afro-Américains, clichés qui sont aussi ceux d’Hollywood.

Soyons francs : à part le biopic (Ray Charles, Mandela…) et le récent Moonlight, quand est-ce qu’un Noir a eu un rôle nuancé au cinéma ? Un rôle où son personnage est complexe, profond, avec ses contradictions ?


Get Out devrait montrer l’exemple

Le gros défaut de Get Out est que Jordan Peele ne montre pas l’exemple : Chris, son héros, est un mec cool, souriant et diplomate. Il manque de failles, de vérité. Ce n’est pas un personnage complexe. Quant à son meilleur ami, c’est le Noir rigolo, vaguement trouillard et obèse que l’on voit partout ailleurs.

Lil Rel Howery est Rod Williams, meilleur ami de Chris dans Get Out
Lil Rel Howery est Rod Williams, meilleur ami de Chris dans Get Out

Jordan Peele prétend jouer avec les clichés, mais il plonge dedans tête baissée. Le frère lourd de Rose, fiancée de Chris, est aussi un stéréotype ambulant.

Au début du film, le racisme ordinaire est démontré de manière trop appuyée et moralisatrice, notamment lors du contrôle au faciès par le flic suspicieux.


Coucou Black Mirror !

C’est d’autant plus dommage que l’acteur principal, Daniel Kaluuya, a joué dans l’extraordinaire épisode de Black Mirror, « 15 millions de mérites. » Là, par contre, son personnage était complexe, engagé, non pas pour la cause des Noirs, mais contre le mensonge du monde du spectacle et notre rapport absurde aux nouvelles technologies.


Bing se révolte dans "15 Millions de mérites", deuxième épisode de Black Mirror, de Charlie Brooker
Bing se révolte dans « 15 Millions de mérites », deuxième épisode de Black Mirror, de Charlie Brooker

À propos de Black Mirror, l’affiche américaine de Get Out est très proche, dans son esthétique et sa symbolique, du générique de la série de Charlie Brooker.



Jordan Peele nous tend, comme Brooker, un sombre miroir de notre société.

Dans Black Mirror aussi, Daniel Kaluuya était dans un couple mixte.


Bing et Abigail dans 15 Millions de mérites
Daniel Kaluuya (Bing) et Jessica Brown Findlay (Abigail) dans 15 Millions de mérites

Les couples mixtes au cinéma

Quand on voit un couple mixte au cinéma, difficile de ne pas penser à Devine qui vient dîner (1967). Cette comédie de mœurs avait lancé la carrière de Sidney Poitier, la même année que Dans la chaleur de la nuit, qui lui avait valu l’Oscar.

Le film était démonstratif, mais avait-on le choix en 1967 ? Pile 50 ans plus tard, peut-on encore faire un film démonstratif sur la question ?

Get Out dépasse le thème du couple mixte en l’élargissant aux rapports entre Blancs et Noirs, et la domination toujours actuelle des familles bourgeoises que l’on pourrait appeler « bien-pensantes. »

J’avais envie de défendre Get Out. J’avais envie de crier au génie, surtout quand j’ai vu  – avec plaisir – le phénomène qu’il générait aux Etats-Unis, et sa note épatante sur Rotten Tomatoes et IMDB.


Get Out : un film (mal) référencé ?

Il était courageux de parler d’un thème sociétal sous forme de film d’horreur émaillé de farce. Mais est-ce efficace ?

Le générique semble intéressant dans sa B.O., et en même temps, Shining ou Funny Games (surtout la version de 2007) le dépassent de beaucoup côté scène angoissante en voiture.

Jordan Peele connaît ses classiques. Il aime Fenêtre sur cour d’Hitchcock et Blow Up d’Antonioni, mais il intègre cette référence avec une maladresse étonnante.



Peele aime aussi les petites musiques à la Hitchcock quand une femme effrayante apparaît à la fenêtre.


Betty Gabriel (Georgina) domestique à la fenêtre dans Get Out
Betty Gabriel (Georgina) domestique à la fenêtre dans Get Out

Et quand cette même femme traverse les couloirs de la maison telle un fantôme, il pense à Jack Clayton ou, plus récemment, à Shyamalan. Hélas, ces références semblent mal digérées. Les jump scares sont clichés.


Vous prendrez bien une tasse de thé ? (Attention Spoilers à partir d’ici)

L’ambiance est particulière dans cette maison bourgeoise, et l’impression de cauchemar est assez bien rendue. Comme toujours, Catherine Keener brille dans un second rôle.


catherine keener et sa tasse de thé dans get out
Catherine Keener et sa tasse de thé dans Get Out

Ça ne vous dit rien, une femme flippante avec sa tasse de thé ?

La tasse de thé effrayante s’est déjà vue dans Ça de Stephen King, où une vieille dame apparemment inoffensive invitait Beverly à prendre le thé.

Plus récemment, une autre dame charmante nous faisait flipper en remuant sa cuillère dans une tasse de thé.

Ce qui vient surtout à l’esprit en regardant Get Out, c’est une nouvelle de Roald Dahl intitulée « The Landlady. »


 

Dans la nouvelle, une gentille propriétaire invite un jeune homme à prendre le thé, et lui parle de son fils. La vieille dame collectionne les animaux empaillés, mais pas seulement. La fin du texte révèle que la propriétaire a empoisonné le thé du jeune homme afin de l’ajouter à… sa collection.


Un discours à la Malcolm X ?

C’est le même principe pour la famille de Rose Armitage (le nom est proche d’Ermitage, habitation de l’ermite, lieu isolé). La famille blanche collectionne les hommes et les femmes plutôt que les objets. Ils collectionnent ce que Malcolm X aurait appelé les House Negroes, ces esclaves dociles qui aiment un peu trop leurs maîtres.



Comment font-ils pour que ces nouveaux esclaves soient consentants ? La mère Armitage les hypnotise grâce au bruit de sa cuillère dans la tasse de thé. C’est pas un gag. Certains trouveront la scène bien filmée, peut-être, et auront peur en salle. Les autres, hélas, poufferont de rire.

Les Armitage veulent ajouter à leur galerie de personnages un nouveau Noir acceptable pour eux : l’artiste.


Daniel Kaluuya et Allison Williams dans Get Out, de Jordan Peele (2017)
Daniel Kaluuya (Chris Washington) et Allison Williams (Rose Armitage) dans Get Out, de Jordan Peele (2017)

Même le personnage de Chris est trop sommaire pour qu’on s’y attache vraiment, alors qu’il est doux et intelligent. On aura évité, heureusement, le cliché du Noir musicien. Le fait que Chris soit photographe est une bonne idée, puisque Get Out est un film sur le regard, le point de vue.


Une certaine idée du Vieux Sud

Or, l’homme au regard aiguisé se retrouvera sans regard, hypnotisé par la mère, qui tient toute la ville sous hypnose grâce à sa tasse de thé (on ne rit pas). Elle rappelle en cela une certaine Maryann Forrester dans True Blood.


Maryann Forrester met la ville de Bontemps sous hypnose dans True Blood
Maryann Forrester met la ville de Bontemps sous hypnose dans True Blood

Si True Blood s’attaque aux paradoxes du Vieux Sud avec efficacité, Get Out se contente de personnages sommaires, du prénom de la domestique Georgina – en référence à la Géorgie – et d’un jeu de mots sur Mississippi en fin de film (il s’agit d’une manière de compter lentement : « One Mississippi, two Mississippi… »)

Tennessee Williams parle souvent de l’impossibilité d’expier le crime de l’esclavage. Jordan Peele se place à son opposé complet : non seulement la famille Armitage n’essaye pas d’expier le péché de l’esclavage, mais elle s’en délecte, et continue d’asseoir sa puissance sur la domination des Noirs.


Vaut-il mieux être Noir ?

Le film détourne au moins le cliché de l’aveugle clairvoyant, mais de manière ridicule, encore : un chasseur de talent aveugle repère la finesse des photos du héros. Sa volonté de voler le cerveau de Chris est une métaphore de ce que les Blancs volent aux Noirs : leur matière grise, après avoir pillé leurs ressources naturelles. Ainsi, le chasseur de talents vole l’identité de Chris, corps et âme, via une greffe de cerveau. Le sort de Chris ressemblerait alors à celui de John  Malkovitch dans le film de Spike Jonze : des vieux, rêvant d’une seconde jeunesse, veulent piloter son corps et son esprit, en faire, comme ils l’appellent, « un vaisseau. »


La fenêtre à travers laquelle Chris est censé devenir le spectateur de sa propre existence rappelle d’ailleurs cette fenêtre du film de 1999, et surtout celle du générique de La Quatrième dimension.

La jalousie de l’homme blanc envers l’homme noir est ainsi dénoncée : il serait plus « cool » d’être noir. Ce serait à la mode, selon l’aveugle. Là aussi, je demeure perplexe. Pour l’œil de Chris, fort bien. Mais pourquoi la grand-mère a-t-elle voulu devenir la domestique des Armitage ? Surtout, si c’était si grandiose d’être noir, pourquoi les parents Armitage et leur fille ne le sont-ils pas déjà ? Il serait d’ailleurs plus aisé pour Rose de ramener des jeunes gens noirs à la maison si elle l’était elle-même.

Quoi qu’on en dise, il demeure plus avantageux d’être blanc, et surtout riche, dans l’Amérique d’aujourd’hui. La seule explication qui serait viable, mais n’est pas exploitée dans le film, c’est l’idée que la famille Armitage ait réduit en esclavage les grands-parents. Voler des corps noirs, cyniquement, ne serait qu’une question d’habitude. On obtiendrait, surtout, une réflexion sur le jeunisme en plus du racisme.


Une fin prévisible

Peele tient tout de même un discours passionnant et choisit la forme difficile du film d’horreur. Hélas, si l’on est fan de films d’épouvante, on devine bien vite la fin. Le fait que Rose est la rabatteuse des ses parents ne surprendra pas les habitués des films à chute, ni des épisodes de La Quatrième dimension. On pense notamment à « The Lateness of the Hour, » où une famille bourgeoise collectionne les robots. Leur fille se plaint de ne jamais sortir de chez elle. Dans un twist typique de la série, on se rend compte qu’elle est robot elle-même.

La fille robot dans "The Lateness of the Hour", épisode de La Quatrième dimension (1960)
La fille robot dans « The Lateness of the Hour », épisode de La Quatrième dimension (1960)

Redevenir jeune en changeant de corps est aussi l’obsession d’un vieux couple dans un autre épisode de La Quatrième dimension, « The Trade-Ins » (1962).

Les héros de l'épisode "The Trade-Ins" de La Quatrième dimension rêvent de changer de corps pour redevenir jeunes.
Les héros de l’épisode « The Trade-Ins » de La Quatrième dimension rêvent de changer de corps pour redevenir jeunes.

Get Out, utopie effrayante

Toujours côté séries, le parfait petit monde des Armitage est filmé comme l’utopie effrayante du Prisonnier, autre succès des années 60 : gros plans sur les visages au sourire douteux, malaise omniprésent, couleurs acidulées.

Les habitants de la ville faussement utopique du Prisonnier
les habitants de la ville faussement utopique du Prisonnier

La vidéo de propagande que Chris regarde à la fin de Get Out est carrément pompée sur celles du Prisonnier.

Surtout, dans cette atmosphère qui se veut terrifiante, Peele ajoute des moments comiques qui gâchent l’ensemble. On tombe dans la farce quand Rose écoute la BO de Dirty Dancing sur son iPhone, et Peele use d’un comic relief dans la dernière scène, quand il faudrait un silence tragique.

À la fin du film, surtout, Chris ne devient pas un « field Negro », révolté selon Malcolm X. Il se contente de s’enfuir (d’où le titre, « Get Out ») sans réveiller de leur hypnose ses frères et sœurs opprimés.


Bon pour le discours, raté sur la forme

Jordan Peele, dans Get Out, a choisi un parti pris esthétique courageux pour dénoncer le rapport entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis : celui du film d’horreur. Le discours qu’il tient sur les Noirs clichés, les seuls acceptables par les Blancs, est très bien vu. Mais parce qu’il ne présente pas lui-même de personnages noirs complexes, il échoue dans sa démonstration. S’il est cinéphile et sériephile, ses références tombent à plat et s’avèrent grossières. Le comique gâche aussi la terreur provoquée par la famille Armitage qui, hélas, ressemble à tant d’autres.

Pour une meilleure étude du sujet, il vaut mieux regarder l’excellent documentaire diffusé par Arte récemment.


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A Cure for Life : analyse du film et explication de la fin (Spoilers)

2 out of 5 stars (2 / 5)
 

Pour certains, ce sont les films d’horreur qui les feront courir en salle. Pour d’autres les rom-com. Pour d’autres encore, le nom d’un acteur ou d’une actrice sur l’affiche. Dans mon cas, c’est la dystopie. C’est simple, je vais toutes les voir. Oui, même Divergente 2.

Depuis le Showeb de septembre, je n’attendais que ce film. A Cure for Life m’a fait venir en salle le jour de sa sortie, excitée comme une môme, la main sur mon carnet de notes pour défendre d’avance le chef d’oeuvre.

Aïe. La dernière dystopie vendue à grand fracas dans tous les médias est ratée. Référencée, avec de jolis plans (nul besoin de lunettes 3D, le train menant en Suisse semble en relief, et l’on pénètre le tunnel comme dans la Quatrième Dimension) mais au scénario troué. Son intrigue part en tous sens et certaines énigmes ne sont toujours pas résolues au bout de 2h27.


Gore Verbinski connaît ses classiques

Gore Verbinski connaît ses classiques. Son héros, Lockhart, est privé de prénom, et son nom signifie littéralement « cœur enfermé. »


Dane DeHaan (Lockhart) arrive à la clinique suisse du Dr Volmer dans A Cure for Life, de Gore Verbinski (2017)
Dane DeHaan (Lockhart) arrive à la clinique suisse du Dr Volmer dans A Cure for Life, de Gore Verbinski (2017)

C’est un jeune loup façon loup de Wall Street, et Dane DeHaan est souvent comparé à DiCaprio (à tort, sans doute : il manque de charisme, même s’il avait fait une jolie performance dans l’excellente série En Analyse.) Le voyage en train de Lockhart pour retrouver son collègue disparu, Pembroke, ressemble au périple de Jonathan Harker dans Dracula. Verbinski doit d’ailleurs être un fan de la version de Coppola, sortie en 92.


Jonathan Harker (Keanu Reeves) dans Dracula de Coppola (1992)
Jonathan Harker (Keanu Reeves) dans Dracula de Coppola (1992)

Si le décor n’a rien à voir (A Cure for Life se déroule en Suisse et non dans les Carpates) la musique et l’ambiance du film lui confèrent une dimension gothique. Lockhart s’embarque, comme le personnage de Dracula, dans un voyage qui sera peut-être sans retour.

Le gothique caractérise aussi la fin du film, à grand renfort de rituels sectaires et de bougies.

Premier problème : la musique de A Cure for Life, berceuse cliché comme on en entend dans tous les films d’horreur, tourne en boucle, de la danseuse aux yeux fermés confectionnée par la mère de Lockhart au générique de fin. Tout est trop appuyé : « Oh, regardez ce verre d’eau, il est louche » ; « Voyez cette jeune fille blonde, comme elle est mystérieuse, » et j’en passe. A Cure for Life est un film qui ne fait pas assez confiance au spectateur et souligne à l’extrême ses références et ses symboles. Certains plans sont magnifiques, mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’agit d’un blockbuster déguisé en film d’auteur, une série B maquillée en film intellectuel.


Une drôle de cure

A Cure for Life se révèle d’une fausse profondeur. Les docteurs qui rendent malades au lieu de soigner sont légion en dystopie et au cinéma. C’est une tradition en dystopie que de soigner les bien portant. le meilleur exemple reste Le Pays des aveugles, de H.G. Wells, où un homme décide de conquérir un pays peuplé d’aveugles.



Le héros, qui voit clair, se dit qu’il n’aura pas de mal à devenir le roi de cet étrange pays.

Grossière erreur. La cécité représentant la norme, le héros se voit « soigné » à la fin de la nouvelle : on le rend aveugle, et ainsi il devient comme les autres. En gros, depuis HG Wells, on ne cesse de vous faire du mal pour votre bien. C’est même suggéré dans le titre original du film, A Cure for Wellness.

Les docteurs flippants au cinéma (Attention Spoilers)

Lockhart dans A Cure for Life peut être considéré comme un malade du travail. La cure en Suisse semble toute indiquée. Manque de bol, il atterrit dans une clinique douteuse, avec des anguilles en guise de symbole et Lucius Malfoy comme directeur.


Jason Isaacs est le Docteur Volmer dans A Cure for Life
Jason Isaacs est le Docteur Volmer dans A Cure for Life

Jason Isaacs (formidable dans la saga Potter) est impérial en médecin sadique. Il rappelle O’Brien dans 1984 et le dentiste de Marathon Man.


Richard Burton en O'Brien face à Winston (le regretté John  Hurt) dans le 1984 de Michael Radford, justement sorti en 1984
Richard Burton en O’Brien face à Winston (le regretté John  Hurt) dans le 1984 de Michael Radford, justement sorti en 1984
 
Laurence Olivier, terrifiant en dentiste nazi dans Marathon Man, de John Schlesinger (1976)
Laurence Olivier, terrifiant en dentiste nazi dans Marathon Man, de John Schlesinger (1976)

Excellent choix de casting, car Malfoy père était une figure fasciste dans Potter, et incarne ici une idéologie fascisante, l’obsession du sang pur qui caractérisait déjà le Mangemort de JK Rowling. La tendance au nazisme est renforcée par la langue allemande, parlée dans cette partie de la Suisse.


De multiples références à la torture au cinéma

 

Quant au triste patient, Lockhart, il ressemble au héros d’Orange Mécanique ou à la suppliciée dans Opera de Dario Argento.


Dane DeHaan torturé dans A Cure for Life
Dane DeHaan torturé dans A Cure for Life

Malcolm McDowell dans Orange Mécanique de Kubrick (1971)

Malcolm McDowell dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick (1971)
Cristina Marsillach dans Opera de Dario Argento (1987)
Cristina Marsillach dans Opera de Dario Argento (1987)

On regrette que ce ne soit pas Argento, maître italien de l’horreur, qui soit aux commandes de A Cure for Life. Gore Verbinski, au prénom évocateur, doit admirer le cinéma gore. Mia Goth (autre patronyme révélateur) est plutôt convaincante dans le rôle d’Hannah, et jouera d’ailleurs dans le remake de Suspiria de Dario Argento, qui sortira prochainement.


Mia Goth joue Hannah dans A Cure for Life
Mia Goth joue Hannah dans A Cure for Life

Mia Goth a des airs d’héroïne burtonienne, avec ses longs cheveux blonds dans un décor poétique et effrayant.

C’est une joie de revoir à l’écran Celia Imrie, grande actrice de second rôle.



Un scénario plein de trous

Au-delà du casting, que dire ? Un scénario plein de trous. Du vrai gruyère. Pourquoi la mère de Lockhart devine-t-elle que son fils ne rentrera pas de son voyage ? Mystère. Et Pembroke ? mort ou non ? Pas de réponse. Ajoutez à cela que les patients de la clinique meurent déshydratés quand ils boivent de l’eau toutes les vingt secondes…

Quant aux cuves où sont enfermés les malades, elles étaient bien plus pertinentes dans The Silenced, excellent film d’épouvante japonais.

Truffé d’incohérences, aux répliques risibles, A Cure for Life se prend très au sérieux mais ne tient en rien ses promesses. On nous promet une allégorie de la société de consommation. Où est-elle ? Elle est claire chez Huxley dans Le Meilleur des mondes, ou chez Cronenberg dans Cosmopolis, mais ici ?

Si le film tient en haleine pendant 2h27 (une prouesse en soi) il n’apporte pas les réponses attendues.


Résumé de A Cure for Life

Si je résume, le Dr Volmer n’est autre que le créateur de la clinique, ouverte pourtant depuis plus de deux siècles. Obsédé par la pureté de la descendance, il a couché avec sa sœur pour assurer sa lignée, et Hannah est le fruit de cette union. Le médecin a trouvé l’équivalent de l’élixir de vie, qui donne la vie éternelle à quiconque le boit. Il en donne à sa fille, histoire qu’elle profite elle aussi de l’éternelle jeunesse.


Hannah boit l’élixir de vie dans A Cure for Life
Hannah boit l’élixir de vie dans A Cure for Life

Hannah grandit au ralenti, et quand elle est réglée, son père décide de la mettre enceinte afin de garantir la descendance des Volmer. En somme, il est doublement incestueux: avec sa sœur d’abord, puis avec sa fille. Le prêtre qui refusera de bénir cette union se retrouvera donc pendu haut et court devant l’église.

Volmer, deux siècles auparavant, avait tout fait pour sauver sa sœur qui attendait un enfant de lui. Pour cela, il avait enlevé les villageois et mené sur eux de drôles d’expériences, en vue de trouver le remède miracle. De nos jours, le médecin est toujours là, gardé en vie par l’élixir, rendu « magique » par les anguilles qui peuplent les eaux du domaine.


Baignoire remplie d'anguilles dans A Cure for Life
Baignoire remplie d’anguilles dans A Cure for Life

Lockhart, à qui l’on a lavé le cerveau grâce à des anguilles avalées de force, se réveille brusquement pour sauver sa belle. Point de fin à la Orwell: comme dans Equals, le lavage de cerveau ne résiste pas à l’amour.

Ce qu’il advient des vieux desséchés à la fin de A Cure for Life est pompé sur Soleil Vert, où les personnes âgées servaient de repas à la population grandissante.


Que se passe-t-il à la fin de A Cure for Life ?

À la fin, Lockhart met le feu à la clinique et s’enfuit avec Hannah. Il refuse de revenir au monde capitaliste, comme en atteste son rejet de ses collègues, venus le chercher en voiture comme on envoie un taxi à un pote en fin de soirée.

La fin de A Cure for Life évoque aussi la morale de la dystopie Time Out : « Pour que quelques-uns parviennent à l’immortalité, beaucoup doivent mourir. »


A Cure for Life ne tient pas ses promesses

En bref, A Cure for Life pêche par son scénario alambiqué et peu convaincant, quand on nous promettait une fine réflexion sur notre époque. Les très beaux plans ne font pas oublier les incohérences béantes du scénario. Si le film demeure haletant sur 2h27, il s’avère frustrant sur la fin car il ne tient pas ses promesses. Le film se perd dans le mélange des genres, hésitant entre film d’horreur, dystopie, thriller, anticipation et allégorie sociétale. Verbinski s’épuise à imiter Scorsese (Le Loup de Wall Street, et surtout le génial Shutter Island) mais ne lui arrive pas à la cheville.

Verbinski n’est pourtant pas sans talent, et nous offrira peut-être de meilleurs films à l’avenir. Vous pouvez vous faire votre propre idée sur A Cure for Life. De mon côté, j’ai envie de me guérir de ce film en redécouvrant les modèles du genre.


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Silence de Martin Scorsese

Silence de Martin Scorsese : des hommes et des dieux


4 out of 5 stars (4 / 5)

Je suis un croyant qui doute. Mais ces doutes me poussent à trouver un sens plus pur à l’idée de Dieu.


Qu’il eût été simple que cet aveu de Martin Scorsese suffise à résumer Silence.


Tourner Silence : un chemin de croix

L’œuvre de Shûsaku Endô aura attendu près de trente années pour germer dans l’esprit du réalisateur et de son scénariste Jay Cocks.

Entre reports, nouveaux projets, castings et repérages avortés il y a 20 ans… le projet prit des allures de chemin de croix, non seulement financier, mais aussi humain. Silence a beaucoup coûté à Scorsese. En effet, il suffit de lire ou regarder quelques-unes des interventions promotionnelles du Maître : fatigué, songeur, d’un sourire amer, les yeux plissés, il ignore si son futur Irishman avec De Niro finira par voir le jour…

L’homme semble douter. Mais il revient de loin.

 

Long, éprouvant, émouvant

Parler de son nouveau film, de même qu’en venir à bout en tant que spectateur, n’est pas chose aisée. D’ailleurs, j’ai vu la salle, pourtant remplie, se vider peu à peu de son tiers. A vrai dire, l’idée même d’abandonner en cours de projection, luttant contre la chaleur et le sommeil, m’est brièvement venue.

Pourtant, j’en suis sorti heureux. Epuisé, et ému. Car Silence de Martin Scorsese est abrupt et exigeant. En effet, pour l’apprécier pleinement il vaut mieux connaître une partie de son œuvre.

« Qu’il est étrange que ce film arrive maintenant », a déclaré le réalisateur.

Tant du point de vue des débats qui nous animent aujourd’hui, que de celui du cheminement de sa carrière, il ne croyait pas si bien dire.

Au bout du voyage, Silence n’est pas qu’un métrage ou une réflexion de plus de la part de Scorsese. C’est un aboutissement, même une remise en cause de tout ce qui, jusqu’ici, a constitué le cœur de son cinéma.
Quand l’obsession devient foi, le tragique devient christique.

Même si elle n’est pas explicitement présente à chaque film, la figure du Christ, par les innombrables dieux aveugles et déchus qu’elle engendre, plane constamment sur l’univers du réalisateur. Puisque dans un monde où chacun peut devenir Dieu (Le loup de Wall Street devient dieu du capitalisme), la promesse divine, celle de l’unique, n’existe plus.

La messe semble dite.

Un livre inadaptable ?

 

Japon, 1614. Le shogun formule un édit d’expulsion de tous les missionnaires catholiques. En dépit des persécutions, ces derniers poursuivent leur apostolat. Jusqu’à ce qu’une rumeur enfle à Rome : Christophe Ferreira (Liam Neeson), missionnaire tenu en haute estime, aurait renié sa foi.

Cristovao Fereira (Liam Neeson) dans Silence, de Martin Scorsese (2017)

Cristovao Fereira (Liam Neeson) dans Silence, de Martin Scorsese (2017)

Sébastien Rodrigues (Adrew Garfield) et François Garupe (Adam Driver), deux jeunes prêtres portugais formés par Ferreira, partent au Japon pour enquêter et poursuivre l’œuvre évangélisatrice.

Multiplicité des points de vue, des perspectives… bien que linéaire dans son déroulement temporel, le roman de Shûsako Endô semble au premier abord se prêter à la narration scorsesienne typique de Casino ou des Affranchis, empruntant, par la voix-off, la subjectivité de deux personnages racontant leur histoire.

Garupe (Adam Driver) et Rodrigues (Andrew Garfield) dans Silence

Garupe (Adam Driver) et Rodrigues (Andrew Garfield) dans Silence

Or, si la seconde partie (le calvaire du père Rodrigues) du livre semble la plus abordable quant à une retranscription, c’est sur la première (le récit épistolaire de son rôle d’émissaire) que Martin Scorsese va trébucher. Là réside toute la difficulté à entrer dans Silence : le réalisateur recopie, dans une pénible et pesante première heure, au mot près et en voix-off, les lettres du père Rodrigues.

Une fidélité religieuse au livre

S’il élude complètement l’épopée maritime entre le Portugal et Macao, Scorsese est ensuite d’une fidélité religieuse au livre, et c’est là tout le poids que devra aussi porter le spectateur.

Scorsese n’interprète pas, ne s’approprie jamais le roman.

Point de silence dans le film. Celui de la mer, peut-être, de Dieu (rien n’est moins sûr) mais jamais celui du narrateur. Toute méditation ou contemplation pour le spectateur s’en trouve exclue. Scorsese n’ose jamais l’expérience sensorielle de la réflexion. Il la verbalise. Serait-il en manque d’inspiration ? Aurait-il peur de froisser les pages ?

Un cri, une image ciselée, une mise à mort, à laquelle Rodrigues assiste impuissant depuis sa cellule de bois, m’a soudainement bousculé, alors que je songeais, moi aussi, à quitter la salle.

Le film commence enfin.

Derrière les barreaux

Loin de la critique habituelle des errements de la religion au cinéma, on assiste au retour aux sources du personnage purement scorsésien : aveuglé par sa foi et son obsession à se rapprocher du Christ en tant que martyre, Rodrigues est confiné dans un espace mental dont les limites constituent le prisme de sa perception.

De part la mise en scène quasi-claustrophobe du réalisateur, la petite cellule de bois, dont les grilles découpent le regard de Rodrigues, est la renaissance criante de la salle de cinéma privée dans laquelle s’enferme Howard Hugues à la fin d’Aviator, où le milliardaire contemplait son œuvre-vitesse sur un écran, s’illusionnant d’un monde tournant autour de lui.

Le monde d’en face

Lorsqu’un personnage, chez Scorsese, arrive seul dans un nouveau monde, son premier geste est de tenter d’appartenir à une communauté. L’exemple le plus flagrant restant celui des Affranchis, avec cette première phrase de Henry Hill : « Autant que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être gangster ».

Le rêve d’appartenir à ce fameux « monde d’en face », qui n’est pas encore le sien. Car au fond, sa seule envie est de fabriquer une communauté à son image.

Or, dans Silence, les croyances du jeune prêtre finissent par éclater. Quand le monde s’écroule chez Scorsese, c’est de l’intérieur. Aussi, le héros est prisonnier d’un déni confinant à la folie : son regard n’aura pas su accepter une réalité extérieure. Alors, il souhaite s’abstraire d’un monde auquel il est condamné à faire face.

Le prisonnier du désert

Silence évoque également l’Apocalypse Now de F.F Coppola et John Milius, mais surtout un autre film, aux sources du cinéma de Scorsese : La Prisonnière du désert de John Ford (1957).

Ce film obsède Martin Scorsese depuis ses débuts, et apparaît, presque malgré lui, dans bon nombre de ses métrages. La Prisonnière du désert pose la question du rapport entre la communauté et un outsider. Natalie Wood, dans le film de Ford, est capturée par les Indiens. Une fois rentrée chez elle, fait-elle toujours partie de sa communauté, ou s’est-elle définitivement rattachée aux Indiens ? À la fin du film, elle est devenue un être hybride.

Cette idée constitue aussi le noyau de Silence : pour ne pas mourir, il est nécessaire, capital, d’accueillir l’autre, ou de se laisser accueillir, faire corps avec une masse préexistante, jusqu’à renier l’individu, pour survivre.

« Voilà, il est là l’avenir » (Attention Spoilers à partir d’ici)

Liam Neeson n’a pas été aussi poignant depuis son rôle d’Oskar Schindler, il y a plus de 20 ans.

Terrassé par l’abdication de son maître devant la réalité du monde, Rodrigues refuse toujours de se rendre à l’évidence : il ne ramènera pas son ancien Maître. Le point de vue bienfaiteur et surplombant de Silence, qui était jusqu’ici celui des chrétiens colonisateurs, devient celui des japonais. Le combat entre la foi et la raison atteint son apogée. Son issue semble dès lors inéluctable.

Le rapport bourreaux / martyres s’inverse, et c’est ainsi que Rodrigues, par son refus d’abjurer, devant ce dieu silencieux qu’il implore, se rend responsable de l’exécution des derniers chrétiens fidèles.

« Priez. Mais priez les yeux ouverts »

Cette dernière phrase de Ferreira, lourde de sens, sera celle qui fera définitivement basculer Rodrigues. Tel est le constat, apaisé mais désabusé, que semble nous présenter Scorsese.

La situation finale évoque le dilemme de Shutter Island : Dicaprio, avant de marcher vers la mort, mis en face de sa propre pathologie, lançant à son ex-coéquipier : « Que préférez-vous ? Vivre en monstre, ou mourir en homme de bien ? »

Espoir sans réponse, qui sera renversé pour nous mener à la conclusion de Silence.

Chaque film de Scorsese est un cadeau

Chef-d’oeuvre ? Renouveau ? Bras tendu vers de nouveaux horizons ? Silence, en tant qu’œuvre littéraire, puis dans l’appropriation finale qu’en fait Scorsese, interpelle, soulève, dans sa forme abrupte, bon nombre de questions, de même que pour les références visuelles au cinéma de Kurosawa, ou le rapport avec les autres films « spirituels » du cinéaste (La Dernière tentation du christ, Kundun, A tombeau ouvert.)

Martin Scorsese, co-scénariste et réalisateur de Silence (2017)

Martin Scorsese, co-scénariste et réalisateur de Silence (2017)

Le cinéma de Scorsese résulte aussi de l’art d’employer la référence cinématographique. Celle-ci ne sera jamais une fin en soi, mais un simple clin d’œil, au service d’une histoire, d’un personnage, d’une quête, d’une ascension, d’une chute. D’une renaissance.

Silence m’a ému, tiré de mon sommeil.

Il est de ces œuvres, qui, traversées d’une forme abrupte, éclairent, posent des questions. Scorsese n’a peut-être plus beaucoup à nous offrir, mais il nous a déjà tant donné. Recevons chacun de ses films comme un cadeau.

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