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UNDER THE SILVER LAKE : LA NUIT AMÉRICAINE

Par Sidonie Malaussène

La femme d’à côté

Sam (Andrew Garfield), jeune homme désœuvré, épie et rencontre Sarah (Riley Keough) sa jolie voisine. Ils se donnent rendez-vous le lendemain. Or elle disparait et son appartement a été vidé. Le jeune homme commence alors son enquête.

Sam (Andrew Garfield) enquête dans la Cité des Anges dans Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)
Sam (Andrew Garfield) enquête dans la Cité des Anges dans Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)

Under the Silver Lake est un prétexte à une balade dans une ville symbole de la pop culture. Le début est un hommage appuyé à Hitchcock. La réapparition d’une femme de Vertigo, l’utilisation de la musique, la curiosité dévorante, le soupçon, le crime supposé… et l’intime conviction qu’il se passe quelque chose en face.

Comme dans le cinéma du Maître, nous sommes emportés par la sensation. Rien ne s’est passé et nous sommes déjà pris dans une fiction envoûtante. Les mouvements de caméra, le voyeurisme avant l’enquête troublante, les jumelles du héros de Under the Silver Lake rappellent celles de Fenêtre sur cour.

 Lisa (Grace Kelly) et Jeff (James Stewart) de Fenêtre sur cour, réalisé par Alfred Hitchcock (1954). Sam est-il leur fils spirituel ?
 Lisa (Grace Kelly) et Jeff (James Stewart) de Fenêtre sur cour, réalisé par Alfred Hitchcock (1954). Sam est-il leur fils spirituel ?

Dans Under the Silver Lake, référencé à outrance, il est difficile de trouver une scène neutre d’associations visuelles ou intellectuelles. L’univers associé à David Lynch (tendance Lost Highway) sert d’écrin à ces péripéties faite d’investigation, de hasard, de perception altérée, rencontres improbables et délire complotiste. 

Los Angeles : usine à rêves désaffectée

Ce qui frappe dans Under the Silver Lake, étrange voyage entre rêve, réalité et imaginaire, c’est la masse d’informations visuelles : un L.A. de fantasme habité uniquement par d’étranges personnes. pêle-mêle des lieux évocateurs de mystère : chapelle, manoir, souterrain, lacs, appartement, grandes demeures kitsch, monuments officiels, soirées privées et clubs venus de l’imaginaire des films.

Vision déstabilisante dans Under the Silver Lake
Vision déstabilisante dans Under the Silver Lake

L’évocation de « L’affaire Manson » est très présente et ajoute au trouble de l’ensemble. L’alliance des jeunes filles « pures » et d’un gourou épris d’argent évoque l’affaire qui signa la fin du mouvement hippie et de ses illusions. Sauf pour le héros et certainement pour une partie de la société qui a fait sienne cette culture show business.


Un passé omni-présent

Même les morts d’Under the Silver Lake sont traités avec le manque de réalisme propre au cinéma et à la pop culture. Une jeune femme meurt filmée comme un cliché de Playboy. Un manager est assassiné à la manière des films gore. Un personnage à la Terry Gilliam guide le héros dans sa quête. 

Sam (Andrew Garfield) et Sarah (Riley Keough) dans Under the Silver Lake
Sam (Andrew Garfield) et Sarah (Riley Keough) dans Under the Silver Lake

La décadence plutôt que l’ennui

La quête du sens, dans Under the Silver Lake, est aussi très orientée pop culture. Les choses ne sauraient être simples, le film est saturé de signes. C’est en substance ce que dit Spielberg dans son récent Ready Player One, autre film carburant aux références pop.

Les deux principaux comédiens sont parfaits : Andrew Garfield en geek détaché des contingences matérielles, semi-éveillé entre enquête, stupéfiants et visions. Riley Keough ressuscite plusieurs mythes et nous offre les plus beaux moments d’Under the Silver Lake. La scène de la piscine, notamment, est majestueuse.

Sarah (Riley Keough) actualise l'image iconique de Marilyn Monroe dans Under the Silver Lake
Sarah (Riley Keough) reprend l’image iconique de Marilyn Monroe dans Under the Silver Lake
Image de tournage de Something's got to give, film inachevé de Georges Cukor (1962) avec Marilyn Monroe
Image de tournage de Something’s got to give, film inachevé de Georges Cukor (1962) avec Marilyn Monroe

Under the Silver Lake est une grande balade sensuelle, élégante, étrange et cinéphile. On retrouve le mythe de la cité qui a façonné notre imaginaire et hante nos mémoires. D’où la difficulté de faire coïncider le réel avec nos représentations. Dans cet univers factice qui exalte des pulsions à satisfaire absolument, la plupart des personnages croisés incarnent le refus de la banalité, tout comme David Robert Mitchell après sa tentative de donner un coup de fouet au film d’horreur dans It Follows.

David Robert Mitchell, scénariste et réalisateur d'Under the Silver Lake
David Robert Mitchell, scénariste et réalisateur d’Under the Silver Lake

Under the Silver Lake est un film sexy et souvent drôle mais exaltant une pulsion de mort.

L’émotion du héros est palpable. La beauté de l’image est saisissante dans son concentré d’ »American dream » . Comme le disait François Truffaut 

« La vie est plus belle au cinéma »

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JURASSIC WORLD 2, FALLEN KINGDOM : SACRÉ DINO DES BOIS

Par Tim Bullock

Jurassic World 2 se déroule trois ans après le désastre du parc, survenu dans Jurassic World. Claire Dearing (Bryce Dallas Howard), qui s’occupe d’une association pour la protection des dinosaures, est contactée par un ancien associé de John Hammond, fondateur du parc originel. Elle est conviée à participer, avec Owen Grady (Chris Pratt), à une opération de sauvetage sur Isla Nublar. L’île va en effet être détruite par une éruption volcanique, et il faut donc amener les espèces sauvées dans un sanctuaire. Sauf que l’opération ne se déroule pas du tout comme prévu.

Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom, réalisé par Juan Antonio Bayona (2018)
Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdomréalisé par Juan Antonio Bayona (2018)
Trahis, Claire et Owen se trouvent opposés à des personnes sans scrupules. 

La deuxième saga prend son indépendance

Une fois n’est pas coutume, avec Jurassic World : Fallen Kingdom, voici une suite meilleure que le premier volet. L’histoire est menée tambour battant mais ne sacrifie pas le scénario au rythme. Le spectateur n’a pas que les excellents effets spéciaux à se mettre sous la dent.

Les héros de Jurassic World 2 ne s'amusent pas, les responsables des effets spéciaux, si.
Les héros de Jurassic World 2 ne s’amusent pas, les responsables des effets spéciaux, si.
Ensuite, il est appréciable de voir assumer la filiation non seulement avec l’opus précédent mais surtout avec le premier volet de 1993 (filiation point du tout servile, comme avait pu le commettre Jurassic World). Quelque part, en se servant ainsi du passé, Jurassic World 2 clôt une époque. Bien que déjà apparents avec Jurassic World, largement un remake – pas vraiment assumé – du premier Jurassic Park, les éléments nouveaux sont davantage présents. Ils aident à mieux ancrer le film dans son époque. De multiples références à feu M. Hammond parsèment Jurassic World 2. Symptomatique est le retour de Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans une posture de « sage » très critique. La mise en scène le place dans la position d’oracle ou de semeur de malédiction.  
Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans Jurassic World 2, réalisé par Juan Antonio Bayona (2018)
Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans Jurassic World 2
On a désormais une saga composée d’une première trilogie qui forme un tout et une seconde trilogie (Jurassic World 3 est déjà en chantier et devrait sortir en 2021) en formation indépendante de la première. Ce « passage de témoin » est illustré par les places respectives du tyrannosaure, abusivement appelé « T-Rex », et du vélociraptor, là encore raccourci en « raptor » et même familièrement baptisée « Blue » pour l’une d’entre eux. Alors que le premier était la figure de proue de Jurassic World, il n’est pratiquement plus qu’une silhouette stylisée dans le titre de Jurassic World 2 et le logo du parc.

Capitalisme, j’écris ton nom

La place de l’argent est interrogée. Certes, elle n’a jamais été ignorée puisque Jurassic Park a toujours été une opération mercantile, mais ici, on va plus loin encore avec un dinosaure vu désormais comme un placement qui doit être rentable !

Gunnar Eversol (Toby Jones) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Gunnar Eversol (Toby Jones) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Quelque part, c’est choquant mais c’est logique à l’échelle du film puisque le dinosaure est devenu un animal comme un autre. La question de sa protection va de pair avec celle de sa marchandisation, à l’instar du tigre ou de la baleine, ce qui montre une sensibilité des auteurs avec le thème du capitalisme déréglé.


Une nouvelle identité visuelle

Pour renouveler la saga Jurassic World, il fallait du sang neuf (et pas seulement métaphoriquement comme en témoigne une scène à la fois drôle et sérieuse), et le choix fait a été d’injecter un peu du genre horrifique dans une saga qui demeure fondamentalement de la Science-Fiction. Est-ce pour cela que Juan Antonio Bayona a été choisi, l’Espagne étant un bastion du film d’horreur ? Dans son excellent Quelques minutes après minuit, Bayona n’hésitait pas à flirter avec l’horreur pour parler de contes aussi cruels que cathartiques sur le deuil maternel.

Le Monstre (Liam Neeson) de Quelques minutes après minuit (2017), réalisé par Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Le Monstre (Liam Neeson) de Quelques minutes après minuit (2017), réalisé par Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Ce parti pris relativement sombre (Bayona a mis en place l’identité visuelle de la série gothique Penny Dreadful en réalisant ses deux premiers épisodes) fonctionne très bien avec Jurassic World 2. Même la quasi figure obligée du nouveau monstre se voit traitée sous cet angle. La scène dans la cage est à ce titre exemplaire en matière de montée de tension ! 
Dangers d’une science déifiée
Cette séquence fait figure de fil rouge de la saga tout en illustrant sa progressive mutation. C’est la recherche génétique qui a permis de « re-créer » les dinosaures. À partir du moment où l’on savait faire ce qui avait déjà existé, inventer ce qui n’existait pas encore n’était qu’une question de temps. En creux, cela pose la question de la responsabilité scientifique. Est-ce parce que l’on sait faire que l’on doit faire ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivait Michel de Montaigne au XVIe siècle. 

Jurassic World 2 est une troublante illustration qu’il n’y aurait rien à changer à ces mots aujourd’hui !

Comment actualiser Montaigne en 2018 ?
Comment actualiser Montaigne en 2018 ? 
Quelque part, Jurassic World 2, encore un peu plus que les autres, nous invite à méditer sur la figure du savant et de ce que l’homme peut faire au nom d’une science divinisée. Quelle différence entre le chercheur Henry Wu, incarné par B.D Wong (une figure récurrente de la saga), et Faust ou Frankenstein ? L’amour de l’argent peut-être. Un autre maître exigeant. 

Henry Wu (B.D. Wong) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Henry Wu (B.D. Wong) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Il peut paraître surprenant de trouver une certaine connotation biblique dans cet opus. On commence avec le titre du film « Fallen Kingdom » ; la traduction littérale serait certes « royaume perdu » mais, de royaume à paradis, il n’y a qu’un pas. Le nouveau monstre de Jurassic World 2 reçoit un nom puisqu’il s’agit d’une nouvelle création, or le pouvoir de nommer les créatures a été explicitement donné à Adam pour en faire le gardien de la Création (Gn 2, 19-20) ou le maître (Gn 1, 28). En se donnant le pouvoir de créer la vie, les savants de la saga se posent en rivaux de Dieu, et tel Lucifer, payent le prix de leur orgueil.
Le livre de la Genèse, inspiration cachée de Jurassic World 2 ?
Le livre de la Genèse, inspiration cachée de Jurassic World 2 ?

En outre, le navire chargé du sauvetage s’appelle l’Arcadia, et l’Arcadie était, dans la mythologie grecque, un endroit édénique. Le co-scénariste Derek Connelly avait d’ailleurs co-écrit Kong : Skull Island, qui mettait aussi en scène un Eden primitif. Le sauvetage organisé par Claire et Owen est d’ailleurs limité à un certain nombre d’animaux, ce qui se rapproche de la consigne donnée à Noé. Comparaison renforcée par les caves du manoir qui ont une ressemblance avec les cales d’un navire.

Une autre vision de l’héroïsme

Le couple vedette est toujours aussi attachant et fonctionne aussi bien. Certes, les séparer en début de film fait sourire tellement c’est une ficelle convenue. Tout juste peut-on trouver que Bryce Dallas Howard est un peu moins présente dans l’action que Chris Pratt. Le jeune scientifique, Franklin (Justice Smith), agace assez vite même s’il se montre globalement utile, en tout cas moins que son homologue féminin, Zia (Daniella Pineda).

Ken Wheatley (Ted Levine) et Zia Rodriguez (Daniella Pineda) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Ken Wheatley (Ted Levine) et Zia Rodriguez (Daniella Pineda) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

On remarque ainsi un dédoublement du couple principal. Jurassic World 2 trouve ainsi un moyen plus pratique pour multiplier les scènes d’action et les morceaux de bravoure, même si cela ne fonctionne pas toujours.

Ainsi, sur l’Isla Nublar, Chris Pratt et Bryce Dallas Howard sont plus gênés par leurs « aides » dont on soupçonne qu’ils sont surtout là pour le « jeune public » ainsi que pour donner de la visibilité aux minorités (Hollywood change, mais ne sait visiblement pas encore comment intégrer les minorités sans paraître artificiel). Intéressantes aussi les interrogations que se posent Owen et Claire sur le sens de leur action, sur les conséquences de leurs actes.
Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Jurassic World 2 n’est pas un vulgaire film d’action/aventure mais aussi une prolongation réussie de la réflexion sur l’impact de l’homme sur la Nature entamée avec le premier Jurassic Park. Ni Claire, ni Owen – sorte de « nouveau premier couple » – ne se considèrent comme des « maîtres » mais davantage comme des « serviteurs ». Leur humilité foncière, leur altruisme ; voilà ce qui fait d’eux des héros.

Une suite meilleure que le premier



Jurassic World 2 s’impose comme un blockbuster abouti et fin, supérieure au premier volet. Le final est imprévisible en plus d’être riche en révélations et en émotions.

Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Après cette réussite, il n’y a plus qu’à attendre la suite, et voir si la nouvelle saga confirmera les promesses de ce deuxième volet.

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Ready Player One : game over pour Spielberg ?

2 out of 5 stars (2 / 5)
Par Jean-Ludovic

A whole new world

Le roman d’Ernest Cline, Player One, paraît ainsi tombé du ciel quant à la récente trajectoire empruntée par Spielberg : 2045, une Terre régie par le réchauffement, la famine, les conflits armés, la surpopulation…et l’Oasis. Une société virtuelle parallèle, une source d’imaginaire inépuisable, créée par le magnat de l’informatique James Halliday (Mark Rylance), et accessible à tous dans ce qu’il reste des ruines de l’Occident.

Un monde aux promesses infinies où il est également possible de travailler et suivre ses études gratuitement, comme notre héros Wade Watts (Tye Sheridan).

Wade ou Parzival (Tye Sheridan) dans l'Oasis, dans Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg (2018)
@page { margin: 2cm }
p { margin-bottom: 0.25cm; line-height: 120% }Wade ou Parzival (Tye Sheridan) dans l’Oasis, dans Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg (2018). Le regard et son objet au sein d’un même plan.

Une fois son casque VR revêtu, Wade devient Parzival et se joint avec des amis dont la mystérieuse Art3mis (Olivia Cooke) à une quête qui passionne le monde de la réalité véritable. Avant son décès, James Halliday a parsemé trois easter eggs à travers l’Oasis. Quiconque saura les trouver et en interpréter les indices pourra remonter à trois clés, qui lui donneront accès à un fabuleux trésor de guerre : l’immense fortune du Créateur, ainsi que les commandes de l’Oasis. Une quête qui suscite également l’obsession de la multinationale IOI et son PDG Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn).

Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn) dans Ready Player One
Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn) dans Ready Player One
Il souhaite rendre l’accès à l’Oasis payant et laisser d’autres entreprises remplir les écrans de pubs et autres placements de produits.

Deux obsessions chez Spielberg : l’Ailleurs et le Démiurge

Ready Player One est baigné des deux obsessions premières de Spielberg. L’acmé de la première est visible dès les premières secondes des Dents de la Mer : le bruit sourd et bouillonnant, et les deux notes menaçantes et répétées de la musique sont sur écran noir. Puis on voit l’eau, qui est noire. L’océan semble infini. Mais le monstre est là, en dessous, quelque part, dans un Ailleurs. Le mot est lâché : l’Ailleurs. Le regard, du héros ou du spectateur, vers cet ailleurs se ressent plus qu’il ne s’analyse. C’est celui de Roy Scheider, terrifié par l’eau, qui va devoir aller chercher ce requin invisible au coeur de l’océan.

Premières images de Les Dents de la mer, réalisé par Steven Spielberg (1975)
Premières images de Les Dents de la mer, réalisé par Steven Spielberg (1975)

Cet ailleurs initiatique, malveillant ou bienfaiteur, meurtrier ou guérisseur, avait une matière, une vérité, dans les premiers films du réalisateur. Mais à partir des évasions aériennes fantasmées de Christian Bale dans L’Empire du Soleil, puis les dinosaures de synthèse de la franchise Jurassic Park, ce même Ailleurs se retrouve falsifié, manipulé, fabriqué. Pour s’y enfermer jusqu’au déni, et ne plus en revenir. On est au coeur même de ce qui va être la force et surtout la limite de Ready Player One.

Dinosaure de synthèse de Jurassic Park (1993), réalisé par Steven Spielberg.
Dinosaure de synthèse de Jurassic Park (1993), réalisé par Steven Spielberg, symbole d’un Ailleurs devenu factice.

La seconde obsession de Spielberg, mais également de bien des romanciers, est la figure du démiurge, qui par sa présence exorcise les angoisses de l’Homme. Chez Spielberg, cette obsession-là est concentrée autour d’un merveilleux dialogue de Jurassic Park :

« – Avec ce parc, je voulais créer quelque chose qui ne soit pas une illusion. Quelque chose de réel. Quelque chose qu’ils puissent…voir et toucher.
– C’est toujours le cirque des puces. Ce n’est qu’une illusion ».

Spielberg n’a en effet jamais cessé de projeter ses angoisses au travers de sorciers fous : de John Hammond au récent BGG, en passant par Tom Cruise dans Minority Report.

Au lendemain du 11 septembre, l’ailleurs fantastique et guérisseur des premiers films de Spielberg a muté vers un désenchantement profond, et généré une défiance nouvelle quant à la puissance évocatrice de ses propres images, projetant « le mensonge 24 fois par seconde » (dixit Brian De Palma). Même le démiurge ne semble plus aussi éclatant. Cette mutation des deux obsessions du cinéaste a atteint un nouveau point culminant avec son Bon Gros Géant.

Sophie (Ruby Barnhill) et le Bon Gros Géant (Mark Rylance) dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)
Sophie (Ruby Barnhill) et le Bon Gros Géant (Mark Rylance) dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)

Pour se racheter de la mort d’un enfant, le Géant de Roald Dahl guidera la jeune orpheline Sophie à travers le même parcours initiatique que son prédécesseur, afin qu’elle puisse se construire une « vie ». Dans le but de la protéger, le Géant lui fabriquera un rêve, conservé dans un bocal, bien plus beau que sa vie morne. La petite fille se réveillera « enfermée » dans ce même bocal, où la famille royale lui servira de refuge virtuel d’une manière similaire à la Clara du Casse-Noisette de Tchaïkovski, qui demeure dans le Royaume des Jouets.

Sophie (Ruby Barnhill) serre le bocal contenant son rêve dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)
Sophie (Ruby Barnhill) serre le bocal contenant son rêve dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)

Quand l’ailleurs et l’image qu’il convoque n’ont plus vocation à n’être qu’une étape ou un miroir tendu au spectateur, ils deviennent une finalité, un refuge définitif. Peu importe si cela est vrai ou faux… dehors, il n’y a plus rien, nulle part où aller, comme dans la Terre de Ready Player One.

La place du spectateur

La promesse d’ouverture de Ready Player One est introduite avec brio par la découverte de l’Oasis via un long plan-séquence virtuel qui réintroduit le principe même de n’importe quel jeu vidéo, le déplacement libre du regard et d’un corps dans un espace prédéfini. Mais ce n’est qu’un trompe-l’oeil : Spielberg est avant tout un cinéaste. D’un geste fou, il va replacer notre regard dans la salle de cinéma :

La course de véhicules dans Ready Player One
La course de véhicules dans Ready Player One

Après une course qui restera dans les mémoires en tant que prouesse visuelle et en termes de découpage (George Miller et son Mad Max : Fury Road viennent probablement d’engendrer leur premier descendant après trois longues années), on voit qu’il est impossible de franchir le dernier piège de la course, et c’est là que le cinéaste intervient. Pour résoudre ce piège, Wade va devoir apprendre à réanalyser les images mises à sa disposition au musée consacré à James Halliday, les manipuler à la manière de John Anderton dans Minority Report.

John Anderton (Tom Cruise) dans Minority Report, réalisé par Steven Spielberg (2002)
John Anderton (Tom Cruise) réagençant les images du futur dans Minority Report, réalisé par Steven Spielberg (2002)

Pour avancer, il doit apprendre à redevenir un spectateur dans une salle de cinéma. À recentrer son regard, redéfinir son implication par rapport à un régime d’images. L’engagement cède la place à l’émerveillement. Nous aussi, public de Ready Player One, retrouvons notre place. Devant le spectacle, nous sommes avant tout spectateurs. Wade peut ainsi résoudre la première énigme, de nouveau dans une mise en scène de jeu vidéo, mais augmenté de son expérience de spectateur.

Les références construisent-elles ou détruisent-elles notre identité ?

L’intention de Ready Player One est claire, nette, ambitieuse. Elle ne peut cependant aboutir sans notre implication de spectateur, indispensable au succès de Wade. Les innombrables références aux figures pop-culturelles qui jalonnent le film, quasiment toutes issues de l’almanach personnel de James Halliday, c’est aussi à nous de les retrouver et s’en amuser, en tant que spectateur.

Quelques-unes des nombreuses références de Ready Player One
Quelques-unes des nombreuses références de Ready Player One (extrait du blog dog eared copy)

Leur profusion presque étouffante en dit long sur le rapport orwellien que les personnages de Ready Player One entretiennent avec l’imaginaire. Si leurs goûts et références sont d’abord et quasi-exclusivement axés sur ceux d’Halliday, en quoi les définissent-ils en tant qu’individus en dehors de l’Oasis ? Cette question est au coeur d’un autre Spielberg majeur : Attrape-moi si tu peux.

Avocat, médecin, 007, pilote : Frank trompe son monde pour survivre dans Attrape-moi si tu peux, réalisé par Steven Spielberg (2002)

Frank Abagnale Jr apprend à se fondre dans plusieurs moules grâce à ses propres références de pop-culture (le pseudonyme du Flash, le costume et l’Aston Martin de Goldfinger…). Mais l’effet est pervers, Frank n’est jamais lui-même, il ne se construit pas à partir de sa pop-culture, il ne fait que fuir, d’une manière similaire au protagoniste d’Un Illustre Inconnu, autre film vertigineux sur la fuite de sa propre identité.

Là où Ready Player One se distingue, c’est dans l’utilisation triple de ses références : paraître quelqu’un d’autre (un avatar mieux dans son corps et dans sa peau, aussi factice soit-elle), recréer son imaginaire dans un espace personnel, et décrypter les indices. C’est dans ce dernier domaine que Nolan (oui, comme « No-Lan », littéralement l’absence de connexion) et son équipe se distinguent, maniant ces diverses références comme de la chair à canon destinée à la consommation rapide.

Les employés geeks de l'IOI dans Ready Player One
Les employés geeks de l’IOI dans Ready Player One

L’uniformisation référentielle et le culte de la personnalité selon James Halliday, ou le capitalisme culturel selon IOI : voici les uniques portes de sortie de nos avatars en 2045 selon un Spielberg devenu pessimiste. Le rapport aux images et aux références dans Ready Player One est vidé de tout rapport avec le quotidien, soit le regard opposé de l’ancien comparse de Spielberg, Joe Dante. Chez Dante, l’idée de consommer des images et l’innocence que les enfants entretenaient par rapport à celles-ci, donnaient aussi aux individus la possibilité de se construire (voir Panic on Florida Beach). On retrouve cette optique dans la scène « Kubrickienne » de Ready Player One.

Kubrick ou le contre-champ

Après avoir redéfini la place du spectateur avec la course, Spielberg va, non sans une certaine jubilation, brouiller à nouveau la frontière entre l’écran et la salle de cinéma : car nos héros ne vont pas voir Shining, le grand film d’horreur de Kubrick. Ils vont entrer « dans » Shining dans un dispositif similaire à La Rose pourpre du Caïreou plus récemment Last Action Hero.

Excusez ma tenue, je sors de la douche...
Excusez ma tenue, je sors de la douche…
La réjouissante nouveauté de Spielberg est de nous mettre à la place d’Aech qui n’a jamais vu le film. Même si on connaît ce grand classique du cinéma, nous fusionnons avec Aech qui aura le malheur de s’y perdre, retrouvant ainsi une forme d’émerveillement pure, mais aussi une dangereuse naïveté face à des images qu’il ne connaît pas. Et là, Ready Player One prend la direction opposée des films de McTiernan et Allen car le personnage réel ne connaît pas le film, désamorçant le risque de Déjà Vu).
Grande idée, doublée d’une dimension interactive galvanisante pour le cinéphile connaisseur. De même que pour la course, la prouesse visuelle reste sidérante et quasi inédite aujourd’hui, à un point où discerner la reproduction numérique des plans appartenant au film original semble impossible à l’œil nu.
Recréation du Shining de Stanley Kubrick (1980) pour Ready Player One
Recréation du Shining de Stanley Kubrick (1980) pour Ready Player One
Le revers est que le dernier acte de Ready Player One en deviendra anticlimatique, la bataille finale semblant bien fade à côté. Cette prouesse que Brian De Palma n’avait pu qu’approcher dans Pulsions en 1980, la technologie n’étant pas assez avancée alors pour recréer totalement le Vertigo d’Alfred Hitchcock. En mettant en scène des personnages s’égarant dans l’image iconique jusqu’à s’y enfermer, voir y mourir (idée que l’on retrouve dans le récent USS Callister de l’anthologie Black Mirror), les approches respectives de De Palma et Spielberg semblent se rapprocher plus que jamais quant à l’idée d’un cinéma projetant toujours le mensonge 24 fois par seconde.
Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One
Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One

Théoriquement passionnant, essentiellement de par ses prouesses techniques, son idée de départ et son cheminement à travers les trois clés, c’est dans la pratique et dans les interactions entre ses divers protagonistes que le projet Ready Player One va peu à peu basculer vers une profonde désillusion… Car après la place retrouvée du spectateur, le projet de Spielberg s’embarque vers une nouvelle perspective: celle de renouer un contact humain, physique, sentimental avec l’autre par le biais des images. Cette perspective est in fine l’une si ce n’est la plus importante de Ready Player One. Et c’est là que Spielberg et ses scénaristes sombrent…

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Le scénario de Ready Player One est l’archétype même du mythe du « voyage du héros » campbellien (dont Star Wars de George Lucas, vieux pote de Spielberg, est sans doute l’avatar le plus célèbre dans la pop culture, y compris dans le récent huitième volet). Le cœur émotionnel de Ready Player One se tient dans la romance que vivront Wade et Samantha. Face à cet enjeu émotionnel vital pour capter l’attention du spectateur, Ready Player One va littéralement s’effondrer sur lui-même, car cette romance, aussi évidente soit-elle sur le papier, n’existe pas à l’écran.

Wade (Tye Sheridan) et Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One
Wade (Tye Sheridan) et Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One

Dans le bouquin d’Ernest Cline, l’histoire d’amour se révélait être exclusivement virtuelle tout au long du récit, jusqu’à ce que nos deux héros ne se découvrent l’un et l’autre hors de l’Oasis qu’à la toute dernière page, d’où une romance à la fois comme cœur et aboutissement du livre. L’idée rappelait à merveille la conclusion d’Avatar de James Cameron.

Jake Sully (Sam Worthington) dans Avatar de James Cameron (2009)
Jake Sully (Sam Worthington) dans Avatar de James Cameron (2009)

Spielberg fait intervenir cette rencontre au beau milieu du film, désamorçant illico toute tension amoureuse pour ce concentrer sur un spectacle primaire. Même l’éblouissante scène de danse en apesanteur est dénuée de souffle érotique, et la scène du toit est d’une pauvreté narrative et émotionnelle affligeante pour un film de Spielberg. Combats virtuels et « name dropping » mis à part, leur relation ne s’épanouit pas, et ne donne jamais l’impression d’être menacée. La sentencieuse maxime finale « Only the reality is real » annihile d’un claquement de doigts tout le passionnant projet de mise en scène initié par la quête des trois clés…

Le film échoue là où Avatar et La Fille de Ryan (de David Lean), deux films dont l’axe émotionnel est la recherche de l’isolement pour la communion d’un couple (une idée très wagnérienne, tendance Tristan und Isolde), réussissaient.

Sarah Miles et Christopher Jones dans La Fille de Ryan, réalisé par David Lean (1970)
Sarah Miles et Christopher Jones dans La Fille de Ryan, réalisé par David Lean (1970)
Ernest Cline, sans prétendre à une grande œuvre de littérature, nous faisait ressentir ce besoin du réel par une idée toute simple, que Spielberg ne s’est pas donné la peine de transposer: deux baisers. La premier, virtuel, dans l’Oasis, le second, réel, à la fin. Dans Ready Player One, l’absence d’intimité du couple, jamais seul de tout le film, condamne toute romance.  Il aura fallu deux heures vingt vidées de toute substance émotionnelle pour arriver enfin à ce dernier plan venant bien trop tard. Dans un registre identique, Scott Pilgrim d’Edgar Wright se montrait bien plus fin.

Une conclusion trompeuse

Une perspective secondaire de Ready Player One semble donner un bref répit au film, lorsque la clé finale demandera à notre héros de retrouver un rapport ludique quant aux images qu’il manipule, un amusement, une curiosité face au jeu, plutôt que d’y accomplir une performance. Malheureusement, Ready Player One dévoile le film sous un jour réellement détestable quand l’innocence des héros se mue en cynisme avec l’épisode du contrat.

James Halliday (Mark Rylance) et Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One
James Halliday (Mark Rylance) et Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One

Ce happy end forcé, traversé d’une sincérité factice, d’une romance détournée, d’une morale de comptoir et du terrible « Only the reality is real » achève de reléguer Ready Player One au niveau zéro de la réflexion face à l’image. Spielberg n’est pas Verhoeven et ne prétend jamais adopter une forme tendant vers la satire pure comme dans Starship Troopers.

Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One
Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One

L’image, c’est ce que le spectateur en fait, dans sa double capacité d’émerveillement et de critique, qui lui permettra de comprendre au mieux ce qui l’entoure. Après son mélancolique BGG et la promesse d’un climax émotionnel dévastateur, Spielberg capitule, davantage préoccupé par la prouesse technique jamais vue que par ce qu’elle représente. Il est pourtant l’un des derniers grands anciens, avec Clint Eastwood, James Cameron et Ridley Scott, à pouvoir faire financer un blockbuster sur son seul nom. Au lieu de nous faire redescendre sur Terre par le biais de l’émotion pure, de l’image, comme il savait si bien le faire autrefois, il choisit la morale de proximité.

Scène de bataille dans Ready Player One
Scène de bataille dans Ready Player One

Ready Player One est un gâchis. Monstrueusement ambitieux sur le papier, promettant de redonner un sens à la salle de cinéma et au grand spectacle populaire dix ans après Avatar, cette fresque sur les mondes parallèles offrait au réalisateur l’opportunité de nous livrer son Lawrence d’Arabie du futur. Quelque chose de démesuré, romantique, épique, où le regard aurait retrouvé son axe.

Steven Spielberg, réalisateur de Ready Player One
Steven Spielberg, réalisateur de Ready Player One

Un autre film, plus discret, a récemment tenté d’ouvrir la même brèche : Tomorrowland, de Brad Bird. L’imaginaire s’y ouvrait vers le champs des possibles, la critique y était acerbe, allait au bout de sa démarche, redonnait fois en la Création, au génie de chacun et aux interactions entre les individus. L’image n’y était pas mauvaise par nature, c’est l’apprentissage du regard qui lui redonnait tout son sens. Là où Brad Bird semble être le dernier à croire encore au futur, Spielberg a baissé les bras.

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TOMB RAIDER : LES AVENTURES D’INDIANA JANE

Alicia Vikander dans Tomb Raider de Roar Uthaug (2018)

Par Tim Bullock

À la base, c’est une histoire simple sans beaucoup d’originalité ; couplé en outre à une nouvelle quête du père (vous avez remarqué que les héros recherchent rarement leurs mères ?). Tomb Raider se présente comme un nouveau film d’action/aventure. C’est un peu plus que cela.

Une vision moins sexiste de Lara Croft

Tomb Raider cuvée 2018 a ceci d’intéressant qu’il s’agit d’un retour aux sources. Le jeu vidéo est sorti pour la 1ère fois en 1996 et s’est vu adapté en 2001 et 2003. Le nouveau film se base cependant sur une version du jeu de 2016. Ce qui change ? Lara Croft pour commencer ! Finie l’image ultra-érotisée qu’Angelina Jolie avait portée à l’écran.

Lara Croft (Angelina Jolie) dans Lara Croft : Tomb Raider, réalisé par Simon West (2001)
Lara Croft (Angelina Jolie) dans Lara Croft : Tomb Raider, réalisé par Simon West (2001)
Alicia Vikander intègre une dimension moins voluptueuse et abandonne le short moulant pour un pantalon. Ce n’est pas un simple détail car la bombe sexuelle qui donnait des suées aux geeks est remplacée par une « vraie femme » (comprendre, avec un physique un peu moins fantasmagorique). Il y a davantage de réalisme et donc moins de sexisme. Ça ne va pas loin mais c’est un début.

Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider, réalisé par Roar Uthaug (2018)
Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider, réalisé par Roar Uthaug (2018)

Un surréalisme assumé

Ce qui change aussi, c’est la distanciation que prend Tomb Raider par rapport à lui-même. Ainsi, alors que Lara vient d’échapper à deux périls mortels et qu’elle croit pouvoir profiter d’un peu de repos, un troisième péril mortel pointe le bout de son nez ! Et la jeune femme de jeter un « Sérieux ? » incrédule et légèrement agacé. Le scénario assume pleinement le côté surréaliste de son propos.

Joint à plus d’humour que dans les opus précédents, cela confère un peu de légèreté au propos. Cela lui retire également de l’originalité puisque le tandem action/humour est un cocktail déposé au moins depuis Bruce Willis et Piège de cristal (1988) !
Bruce Willis dans Piège de cristal, réalisé par John McTiernan (1988)
Bruce Willis dans Piège de cristal, réalisé par John McTiernan (1988)
C’est ce côté « au-delà du réel » qui faisait la force de la version Angelina Jolie. En ramenant Lara Croft vers le monde des simples mortels, Tomb Raider se banalise.

Un film d’aventures classique mais efficace

Tomb Raider, c’est de l’aventure. Pour la lancer, le scénario choisit la facilité : la quête d’un artefact maléfique capable de plonger le monde dans la mort. Encore un péril mortel, ça devient lassant ! Pour le coup, doubler cette quête d’une quête du père (dans le top 5 des MacGuffin les plus clichés du cinéma) s’avère plus intéressant puisque c’est réellement la seconde qui motive Lara. La « pilleuse de tombe » (traduction littérale du titre) s’en tamponne pas mal de l’objet de la recherche ; classique mais efficace quête des origines.

Lord Richard Croft (Dominic West) dans Tomb Raider
Lord Richard Croft (Dominic West) dans Tomb Raider
Chercher quelqu’un, c’est aussi se chercher soi-même. Voilà qui distingue Lara Croft de cet autre pilleur de tombe qu’est Indiana Jones. Même si celui-ci a aussi cherché son père. Bon, la combo artefact de pouvoir-quête du père de Tomb Raider est un marronnier du film d’aventure, c’était déjà le cas l’année dernière avec Pirates des Caraïbes 5 et le personnage de Kaya Scodelario
Kaya Scodelario dans Pirates des Caraïbes 5 : La Vengeance de Salazar, réalisé par Joachim Rønning et Espen Sandberg (2017)
Kaya Scodelario dans Pirates des Caraïbes 5 : La Vengeance de Salazar, réalisé par Joachim Rønning et Espen Sandberg (2017)
Quand l’action est lancée, Tomb Raider déroule sans faiblir, niveau rythme. Lara fait du vélo. Lara fait du bateau. Lara court. Lara saute. Lara nage. Lara tire à l’arc… De chaque plan, Alicia Vikander assure sa part de travail et compose une très convaincante Lara Croft, plus sensible, plus faillible mais tout aussi efficace qu’Angelina Jolie. Néanmoins, cela n’enlève pas le côté « catalogue d’images » que l’on peut ressentir. Un peu comme si les scénaristes avaient coché les cases du scénario de film d’action standard (et en fait, au vu de leurs CV, deux des trois scénaristes écrivent majoritairement des blockbusters d’action).

Lu Ren (Daniel Wu) et Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider
Lu Ren (Daniel Wu) et Katniss… euh pardon Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider

Pour un film d’aventure comme Tomb Raider, c’est mieux de mettre le prix dans les décors. Sur ce coup-là, c’est honorable. Si l’île est assez basique, l’architecture du tombeau est très bien faite. Impossible cependant de ne pas sourire devant ces mécanismes pluriséculaires (à moins de mille ans d’âge, la cuvée n’est pas un millésime) qui s’ouvrent bien gentiment ou devant ces pièges à usage unique, classiques qui ne déçoivent jamais : sors de ce corps Indiana Jones !

Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider
Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider

Un méchant en demi-teinte

Côté interprètes, rien d’époustouflant. Dominic West s’en tire plutôt bien en Lord Richard Croft. Il joue sobrement pour donner plus de force à l’émotion qu’éprouve un père devant sa fille (même si celle-ci n’en a fait qu’à sa tête mais il fallait bien lancer le film), mais aussi pour rendre l’instabilité d’une psyché frappée par une quête improbable et des épreuves bien réelles. Walton Goggins en Mathias Vogel est par contre décevant à force d’être prévisible.

Mathias Vogel (Walton Goggins) dans Tomb Raider
Mathias Vogel (Walton Goggins) dans Tomb Raider
Ian Glen dans le premier volet avait bien plus de classe. Et dans le deuxième, c’était Gérard Butler qui… bon, en fait Walton Goggins, finalement, ce n’est pas si mal… N’oublions pas de remercier Kristin Scott Thomas venue chercher son chèque de retraite.

Agréable, sans plus

Tomb Raider
est donc un très honnête film d’aventure qui revient en arrière pour mieux aller de l’avant. Alicia Vikander est une interprète très intéressante pour une Lara Croft plus réaliste et plus sensible.

Roar Uthaug (au centre), réalisateur de Tomb Raider
Roar Uthaug (au centre), réalisateur de Tomb Raider
Le film n’évite toutefois pas l’écueil du manque d’originalité. Agréable à regarder certainement mais pas beaucoup plus.
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RED SPARROW : LAWRENCE DE RUSSIE

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
4 out of 5 stars (4 / 5)
 
Par Marla et Clément
À la suite d’un incident, Dominika Egorova (Jennifer Lawrence), jeune danseuse russe du Bolchoï, voit sa carrière brisée. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle n’a pas d’autre choix que d’accepter l’offre de son oncle Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts), haut-gradé des services secrets, de devenir espionne. Peu enclin aux sentiments, il l’envoie dans une école où les aspirantes espionnes sont entraînées à user de leur séduction et de psychologie pour soutirer des secrets. Sa première cible : Nate Nash (Joël Edgerton) un espion de la CIA, à qui elle doit arracher le nom de sa source au sein des services secrets russes.

Une version plus dure des espionnes glamour

Les fictions d’espionnage se divisent en deux catégories : celles qui sont fantasmées, et celles plus réalistes. Quand on sait que Jason Matthews, auteur du roman original, est un ancien de la CIA, il n’y a pas de surprise : Red Sparrow est dépouillé de tout glamour, de toute scène d’action bien fun. On pense beaucoup à Nikita de Luc Besson dont Red Sparrow reprend la photographie bien grise, quelques scènes, comme le recrutement plutôt forcé de l’héroïne, ou la discussion au restaurant, et surtout une ambiance très sombre. Tout comme Nikita, Dominika est une anti-héroïne.

Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)
Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)
Mais le film de Besson était un mix malin entre ambiance glaciale originale et retour à des codes issus de l’espionnage plus fantasmé (scènes d’action trépidantes et jubilatoires, moments de répit, injection habile de sentimental…). Red Sparrow frappe au contraire par son nihilisme absolu, il est l’antithèse de son jumeau coloré (et bien plus fade) Atomic Blonde. L’habileté du scénariste Justin Haythe, c’est de reprendre les clichés du genre, et les passer à une centrifugeuse sordide.

Tout d’abord, le glamour : Jennifer Lawrence, comédienne dont le sex-appeal n’est plus à prouver, est constamment érotisée tout le long du film, comme peuvent l’être les James Bond girls ou les nanars d’espionnage du calibre d’Agence Acapulco (sorte d’Alerte à Malibu chez les espions). Mais Red Sparrow ne provoque aucune excitation légitime passées les trompeuses premières scènes et la spectaculaire robe rouge de l’actrice.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
Les scènes d’amour traditionnelles sont remplacées par des tentatives de viols, voire des viols tout court. Objet de désir encerclée par des hommes lubriques, le sang-froid et la prise de contrôle de la rebelle Dominika pour se jouer d’eux donnent lieu à des scènes remarquables de suspense et d’humour noir (on notera une mémorable scène de psychologie inversée où elle rend impuissant un confrère qui essayait de la violer). Les autres scènes qui devraient magnifier son sex-appeal (à la piscine par exemple), sont éclairées et jouées d’une telle manière qu’elles provoquent plus le malaise que l’émoustillement.
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
En cela, Jennifer Lawrence comme son personnage se font les avocates pour une représentation du corps féminin réappropriée par les femmes, et non plus alourdi par le « male gaze ». Par sa volonté de contrôler son corps et chaque situation, et à se friter aux hommes en cas de besoin, Jennifer Lawrence compose une figure féministe. D’une manière similaire à son précédent rôle de Hunger Games, où elle jouait déjà sous la direction du réalisateur Francis Lawrence.

Érotisation mais non sexualisation. L’ambiance sexuelle pervertie de Red Sparrow a comme des échos du controversé Elle réalisé par Paul Verhoeven, où l’on retrouve la violence graphique des viols et une héroïne au cœur de glace.

Les émotions au musée

Red Sparrow fait également penser à la série The Americans (également créée par un ancien de la CIA), où les émotions sont interdites, la vie privée touchante par son amertume foncière, et son anti-manichéisme issu des romans de John Le Carré – qui renvoyait dos à dos l’amoralisme des deux camps de la guerre froide, et de tous les pays du monde en général. Pourtant, bien des films et séries d’espionnage relâchent la pression et introduisent des scènes plus détendues. Red Sparrow ne fait rien de cela.
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Ce sont 2h20 de suspense implacable, où les sentiments sont tus. Il n’y a aucune scène ou personnage chaleureux, tout n’est que trahison, humiliation, viol, et violence. La seule vraie scène d’action, en fin de film, ressemble davantage à la fameuse scène des bains des Promesses de l’ombre
de David Cronenberg (l’une des plus éprouvantes de l’histoire du
cinéma, à n’en pas douter), que des chorégraphies fun habituellement de mises. La mise en scène sobre, sèche comme du Don Siegel, évite la dérive vers la complaisance. Les pics de violence sont rares, mais leur effet graphique, d’une sauvagerie inouïe, n’en sont que plus forts quand ils surviennent.
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Les personnages sont sans émotion, mais pas sans sensibilité. C’est d’ailleurs ce distinguo qui fait de Red Sparrow un film très émouvant. La relation compliquée entre Dominika et Nate n’est faite que d’élans tués dans l’œuf. L’absence de scrupules du terrible Egorov (Le minéral Schoenaerts est impressionnant, et n’est pas sans évoquer un clone de Vladimir Poutine) est nuancée par une affection sincère pour sa nièce, mais qu’il étouffe toujours pour faire passer son devoir avant tout.
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow
Le personnage de Stéphanie Boucher, joué par Mary Louise Parker, secrétaire manipulée, alcoolique, qui n’a pas d’argent pour élever sa fille – la prochaine fois, elle pensera à se lancer dans le trafic de cannabis – est un autre exemple de ces personnages déchirés derrière une carapace (cynique pour Boucher). Finalement, on compatit avec eux, sauf pour certains irrécupérables.
Stéphanie Boucher (Mary-Louise Parker) dans Red Sparrow

Une revisitation des codes de l’espionnite

Le scénario à première vue n’invente rien dans le genre : on retrouve les thèmes de l’agent double, des rendez-vous secrets, des influences politiques, des infiltrations, de la course contre la montre, du chantage, des twists… Mais Red Sparrow les extrait de leurs cadres habituels pour les placer dans d’autres au moins originaux. Il est étonnant que les deux seuls personnages qui ne se mentent à peu près jamais sont Dominika et Nate, qui jouent cartes sur table dès leur deuxième confrontation, alors qu’ils sont dans des camps opposés.
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Les motivations de la taupe des services secrets russes ne sont pas originales, mais leurs conséquences expliquent l’acte final de Dominika, bien moins attendu. Notre héroïne a bien un apprentissage à une école d’espionnage, mais les techniques de combat et autres arsenaux des parfaits petits espion.ne.s, sont remplacé par des cours sur la psyché sexuelle et… sa mise en pratique (il va de soi que l’École n’a que faire du consentement de ses étudiant.e.s). Le tout dirigé par une Charlotte Rampling aussi, si ce n’est plus, dure que le Bob de Nikita.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow
Comme dans John Le Carré, grand réformateur du roman d’espionnage, il n’y a pas de réconfort moral dans Red Sparrow : chaque personnage ne s’échappe d’une prison que pour entrer dans une autre (le final est éloquent là-dessus). Il n’y a plus de Bien et de Mal, il n’y a que des jeux de pouvoir, et le sacrifice du bonheur personnel pour le devoir, parfois même un devoir que l’on s’est imposé tout seul.

Les rares regrets du film consistent en  une vision très idéalisée de la CIA et de l’Amérique qui ont toute notre sympathie comparés aux méchants russes. Il est dommage que Red Sparrow n’ait pas davantage brouillé les frontières morales entre les deux puissances comme dans The Americans où les auteurs nous forcent à prendre en sympathie les deux camps. Comparé à ses partenaires, dont l’immense Jeremy Irons, Joel Edgerton est loin d’être mémorable, assez fade dans ce théâtre d’ombres.

Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow

Un thriller éprouvant mais étincelant

Par son art de détourner tous les codes du film d’espionnage pop-corn en une inexorable tragédie grecque glaciale et sans rédemption, Red Sparrow est un magnifique thriller d’espionnage.

Francis Lawrence, réalisateur de Red Sparrow (2018)
Francis Lawrence, réalisateur du film
Courageux dans sa noirceur absolue, trépidant par son suspense sans temps mort, et porté à bout de bras par une Jennifer Lawrence totalement fusionnelle avec son personnage difficile. On en ressort le corps cloué au fauteuil, épuisé par sa violence, sanguinaire ou psychologique. On le recommande chaudement, mais avec un avertissement : âmes sensibles s’abstenir !
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