Slider

Titre

Autem vel eum iriure dolor in hendrerit in vulputate velit esse molestie consequat, vel illum dolore eu feugiat nulla facilisis at vero eros et dolore feugait.

Archive de l’étiquette

UNDER THE SILVER LAKE : LA NUIT AMÉRICAINE

Par Sidonie Malaussène

La femme d’à côté

Sam (Andrew Garfield), jeune homme désœuvré, épie et rencontre Sarah (Riley Keough) sa jolie voisine. Ils se donnent rendez-vous le lendemain. Or elle disparait et son appartement a été vidé. Le jeune homme commence alors son enquête.

Sam (Andrew Garfield) enquête dans la Cité des Anges dans Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)
Sam (Andrew Garfield) enquête dans la Cité des Anges dans Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)

Under the Silver Lake est un prétexte à une balade dans une ville symbole de la pop culture. Le début est un hommage appuyé à Hitchcock. La réapparition d’une femme de Vertigo, l’utilisation de la musique, la curiosité dévorante, le soupçon, le crime supposé… et l’intime conviction qu’il se passe quelque chose en face.

Comme dans le cinéma du Maître, nous sommes emportés par la sensation. Rien ne s’est passé et nous sommes déjà pris dans une fiction envoûtante. Les mouvements de caméra, le voyeurisme avant l’enquête troublante, les jumelles du héros de Under the Silver Lake rappellent celles de Fenêtre sur cour.

 Lisa (Grace Kelly) et Jeff (James Stewart) de Fenêtre sur cour, réalisé par Alfred Hitchcock (1954). Sam est-il leur fils spirituel ?
 Lisa (Grace Kelly) et Jeff (James Stewart) de Fenêtre sur cour, réalisé par Alfred Hitchcock (1954). Sam est-il leur fils spirituel ?

Dans Under the Silver Lake, référencé à outrance, il est difficile de trouver une scène neutre d’associations visuelles ou intellectuelles. L’univers associé à David Lynch (tendance Lost Highway) sert d’écrin à ces péripéties faite d’investigation, de hasard, de perception altérée, rencontres improbables et délire complotiste. 

Los Angeles : usine à rêves désaffectée

Ce qui frappe dans Under the Silver Lake, étrange voyage entre rêve, réalité et imaginaire, c’est la masse d’informations visuelles : un L.A. de fantasme habité uniquement par d’étranges personnes. pêle-mêle des lieux évocateurs de mystère : chapelle, manoir, souterrain, lacs, appartement, grandes demeures kitsch, monuments officiels, soirées privées et clubs venus de l’imaginaire des films.

Vision déstabilisante dans Under the Silver Lake
Vision déstabilisante dans Under the Silver Lake

L’évocation de « L’affaire Manson » est très présente et ajoute au trouble de l’ensemble. L’alliance des jeunes filles « pures » et d’un gourou épris d’argent évoque l’affaire qui signa la fin du mouvement hippie et de ses illusions. Sauf pour le héros et certainement pour une partie de la société qui a fait sienne cette culture show business.


Un passé omni-présent

Même les morts d’Under the Silver Lake sont traités avec le manque de réalisme propre au cinéma et à la pop culture. Une jeune femme meurt filmée comme un cliché de Playboy. Un manager est assassiné à la manière des films gore. Un personnage à la Terry Gilliam guide le héros dans sa quête. 

Sam (Andrew Garfield) et Sarah (Riley Keough) dans Under the Silver Lake
Sam (Andrew Garfield) et Sarah (Riley Keough) dans Under the Silver Lake

La décadence plutôt que l’ennui

La quête du sens, dans Under the Silver Lake, est aussi très orientée pop culture. Les choses ne sauraient être simples, le film est saturé de signes. C’est en substance ce que dit Spielberg dans son récent Ready Player One, autre film carburant aux références pop.

Les deux principaux comédiens sont parfaits : Andrew Garfield en geek détaché des contingences matérielles, semi-éveillé entre enquête, stupéfiants et visions. Riley Keough ressuscite plusieurs mythes et nous offre les plus beaux moments d’Under the Silver Lake. La scène de la piscine, notamment, est majestueuse.

Sarah (Riley Keough) actualise l'image iconique de Marilyn Monroe dans Under the Silver Lake
Sarah (Riley Keough) reprend l’image iconique de Marilyn Monroe dans Under the Silver Lake
Image de tournage de Something's got to give, film inachevé de Georges Cukor (1962) avec Marilyn Monroe
Image de tournage de Something’s got to give, film inachevé de Georges Cukor (1962) avec Marilyn Monroe

Under the Silver Lake est une grande balade sensuelle, élégante, étrange et cinéphile. On retrouve le mythe de la cité qui a façonné notre imaginaire et hante nos mémoires. D’où la difficulté de faire coïncider le réel avec nos représentations. Dans cet univers factice qui exalte des pulsions à satisfaire absolument, la plupart des personnages croisés incarnent le refus de la banalité, tout comme David Robert Mitchell après sa tentative de donner un coup de fouet au film d’horreur dans It Follows.

David Robert Mitchell, scénariste et réalisateur d'Under the Silver Lake
David Robert Mitchell, scénariste et réalisateur d’Under the Silver Lake

Under the Silver Lake est un film sexy et souvent drôle mais exaltant une pulsion de mort.

L’émotion du héros est palpable. La beauté de l’image est saisissante dans son concentré d’ »American dream » . Comme le disait François Truffaut 

« La vie est plus belle au cinéma »

Un avis, une réaction ? Dites-le commentaire !
Ça peut vous plaire :



  

@page { margin: 2cm }
p { margin-bottom: 0.25cm; direction: ltr; line-height: 120%; text-align: left; orphans: 2; widows: 2 }
a:link { color: #000000; text-decoration: none }

JURASSIC WORLD 2, FALLEN KINGDOM : SACRÉ DINO DES BOIS

Par Tim Bullock

Jurassic World 2 se déroule trois ans après le désastre du parc, survenu dans Jurassic World. Claire Dearing (Bryce Dallas Howard), qui s’occupe d’une association pour la protection des dinosaures, est contactée par un ancien associé de John Hammond, fondateur du parc originel. Elle est conviée à participer, avec Owen Grady (Chris Pratt), à une opération de sauvetage sur Isla Nublar. L’île va en effet être détruite par une éruption volcanique, et il faut donc amener les espèces sauvées dans un sanctuaire. Sauf que l’opération ne se déroule pas du tout comme prévu.

Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom, réalisé par Juan Antonio Bayona (2018)
Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdomréalisé par Juan Antonio Bayona (2018)
Trahis, Claire et Owen se trouvent opposés à des personnes sans scrupules. 

La deuxième saga prend son indépendance

Une fois n’est pas coutume, avec Jurassic World : Fallen Kingdom, voici une suite meilleure que le premier volet. L’histoire est menée tambour battant mais ne sacrifie pas le scénario au rythme. Le spectateur n’a pas que les excellents effets spéciaux à se mettre sous la dent.

Les héros de Jurassic World 2 ne s'amusent pas, les responsables des effets spéciaux, si.
Les héros de Jurassic World 2 ne s’amusent pas, les responsables des effets spéciaux, si.
Ensuite, il est appréciable de voir assumer la filiation non seulement avec l’opus précédent mais surtout avec le premier volet de 1993 (filiation point du tout servile, comme avait pu le commettre Jurassic World). Quelque part, en se servant ainsi du passé, Jurassic World 2 clôt une époque. Bien que déjà apparents avec Jurassic World, largement un remake – pas vraiment assumé – du premier Jurassic Park, les éléments nouveaux sont davantage présents. Ils aident à mieux ancrer le film dans son époque. De multiples références à feu M. Hammond parsèment Jurassic World 2. Symptomatique est le retour de Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans une posture de « sage » très critique. La mise en scène le place dans la position d’oracle ou de semeur de malédiction.  
Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans Jurassic World 2, réalisé par Juan Antonio Bayona (2018)
Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans Jurassic World 2
On a désormais une saga composée d’une première trilogie qui forme un tout et une seconde trilogie (Jurassic World 3 est déjà en chantier et devrait sortir en 2021) en formation indépendante de la première. Ce « passage de témoin » est illustré par les places respectives du tyrannosaure, abusivement appelé « T-Rex », et du vélociraptor, là encore raccourci en « raptor » et même familièrement baptisée « Blue » pour l’une d’entre eux. Alors que le premier était la figure de proue de Jurassic World, il n’est pratiquement plus qu’une silhouette stylisée dans le titre de Jurassic World 2 et le logo du parc.

Capitalisme, j’écris ton nom

La place de l’argent est interrogée. Certes, elle n’a jamais été ignorée puisque Jurassic Park a toujours été une opération mercantile, mais ici, on va plus loin encore avec un dinosaure vu désormais comme un placement qui doit être rentable !

Gunnar Eversol (Toby Jones) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Gunnar Eversol (Toby Jones) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Quelque part, c’est choquant mais c’est logique à l’échelle du film puisque le dinosaure est devenu un animal comme un autre. La question de sa protection va de pair avec celle de sa marchandisation, à l’instar du tigre ou de la baleine, ce qui montre une sensibilité des auteurs avec le thème du capitalisme déréglé.


Une nouvelle identité visuelle

Pour renouveler la saga Jurassic World, il fallait du sang neuf (et pas seulement métaphoriquement comme en témoigne une scène à la fois drôle et sérieuse), et le choix fait a été d’injecter un peu du genre horrifique dans une saga qui demeure fondamentalement de la Science-Fiction. Est-ce pour cela que Juan Antonio Bayona a été choisi, l’Espagne étant un bastion du film d’horreur ? Dans son excellent Quelques minutes après minuit, Bayona n’hésitait pas à flirter avec l’horreur pour parler de contes aussi cruels que cathartiques sur le deuil maternel.

Le Monstre (Liam Neeson) de Quelques minutes après minuit (2017), réalisé par Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Le Monstre (Liam Neeson) de Quelques minutes après minuit (2017), réalisé par Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Ce parti pris relativement sombre (Bayona a mis en place l’identité visuelle de la série gothique Penny Dreadful en réalisant ses deux premiers épisodes) fonctionne très bien avec Jurassic World 2. Même la quasi figure obligée du nouveau monstre se voit traitée sous cet angle. La scène dans la cage est à ce titre exemplaire en matière de montée de tension ! 
Dangers d’une science déifiée
Cette séquence fait figure de fil rouge de la saga tout en illustrant sa progressive mutation. C’est la recherche génétique qui a permis de « re-créer » les dinosaures. À partir du moment où l’on savait faire ce qui avait déjà existé, inventer ce qui n’existait pas encore n’était qu’une question de temps. En creux, cela pose la question de la responsabilité scientifique. Est-ce parce que l’on sait faire que l’on doit faire ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivait Michel de Montaigne au XVIe siècle. 

Jurassic World 2 est une troublante illustration qu’il n’y aurait rien à changer à ces mots aujourd’hui !

Comment actualiser Montaigne en 2018 ?
Comment actualiser Montaigne en 2018 ? 
Quelque part, Jurassic World 2, encore un peu plus que les autres, nous invite à méditer sur la figure du savant et de ce que l’homme peut faire au nom d’une science divinisée. Quelle différence entre le chercheur Henry Wu, incarné par B.D Wong (une figure récurrente de la saga), et Faust ou Frankenstein ? L’amour de l’argent peut-être. Un autre maître exigeant. 

Henry Wu (B.D. Wong) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Henry Wu (B.D. Wong) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Il peut paraître surprenant de trouver une certaine connotation biblique dans cet opus. On commence avec le titre du film « Fallen Kingdom » ; la traduction littérale serait certes « royaume perdu » mais, de royaume à paradis, il n’y a qu’un pas. Le nouveau monstre de Jurassic World 2 reçoit un nom puisqu’il s’agit d’une nouvelle création, or le pouvoir de nommer les créatures a été explicitement donné à Adam pour en faire le gardien de la Création (Gn 2, 19-20) ou le maître (Gn 1, 28). En se donnant le pouvoir de créer la vie, les savants de la saga se posent en rivaux de Dieu, et tel Lucifer, payent le prix de leur orgueil.
Le livre de la Genèse, inspiration cachée de Jurassic World 2 ?
Le livre de la Genèse, inspiration cachée de Jurassic World 2 ?

En outre, le navire chargé du sauvetage s’appelle l’Arcadia, et l’Arcadie était, dans la mythologie grecque, un endroit édénique. Le co-scénariste Derek Connelly avait d’ailleurs co-écrit Kong : Skull Island, qui mettait aussi en scène un Eden primitif. Le sauvetage organisé par Claire et Owen est d’ailleurs limité à un certain nombre d’animaux, ce qui se rapproche de la consigne donnée à Noé. Comparaison renforcée par les caves du manoir qui ont une ressemblance avec les cales d’un navire.

Une autre vision de l’héroïsme

Le couple vedette est toujours aussi attachant et fonctionne aussi bien. Certes, les séparer en début de film fait sourire tellement c’est une ficelle convenue. Tout juste peut-on trouver que Bryce Dallas Howard est un peu moins présente dans l’action que Chris Pratt. Le jeune scientifique, Franklin (Justice Smith), agace assez vite même s’il se montre globalement utile, en tout cas moins que son homologue féminin, Zia (Daniella Pineda).

Ken Wheatley (Ted Levine) et Zia Rodriguez (Daniella Pineda) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Ken Wheatley (Ted Levine) et Zia Rodriguez (Daniella Pineda) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

On remarque ainsi un dédoublement du couple principal. Jurassic World 2 trouve ainsi un moyen plus pratique pour multiplier les scènes d’action et les morceaux de bravoure, même si cela ne fonctionne pas toujours.

Ainsi, sur l’Isla Nublar, Chris Pratt et Bryce Dallas Howard sont plus gênés par leurs « aides » dont on soupçonne qu’ils sont surtout là pour le « jeune public » ainsi que pour donner de la visibilité aux minorités (Hollywood change, mais ne sait visiblement pas encore comment intégrer les minorités sans paraître artificiel). Intéressantes aussi les interrogations que se posent Owen et Claire sur le sens de leur action, sur les conséquences de leurs actes.
Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Owen Grady (Chris Pratt) et Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) dans Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Jurassic World 2 n’est pas un vulgaire film d’action/aventure mais aussi une prolongation réussie de la réflexion sur l’impact de l’homme sur la Nature entamée avec le premier Jurassic Park. Ni Claire, ni Owen – sorte de « nouveau premier couple » – ne se considèrent comme des « maîtres » mais davantage comme des « serviteurs ». Leur humilité foncière, leur altruisme ; voilà ce qui fait d’eux des héros.

Une suite meilleure que le premier



Jurassic World 2 s’impose comme un blockbuster abouti et fin, supérieure au premier volet. Le final est imprévisible en plus d’être riche en révélations et en émotions.

Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom
Juan Antonio Bayona, réalisateur de Jurassic World 2 : Fallen Kingdom

Après cette réussite, il n’y a plus qu’à attendre la suite, et voir si la nouvelle saga confirmera les promesses de ce deuxième volet.

Un avis, une réaction ? Dites-le commentaire !
Ça peut vous plaire :
  

@page { margin: 2cm }
p { margin-bottom: 0.25cm; direction: ltr; line-height: 120%; text-align: left; orphans: 2; widows: 2 }

LUCKY : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)

Par Clément

Memento Mori

Un coin perdu des États-Unis. Lucky (Harry Dean Stanton), 90 ans, en parfaite santé, vit seul dans son petit ranch. Comme chaque journée, il se lève à midi, fait quelques exercices, fait des mots croisés, regarde le même jeu télévisé sur son vieux poste. Il s’arrête souvent au café de la ville tenu par Joe (Barry Shabaka Henley), où il tape la causette avec son ami Howard (David Lynch). Le soir, il va au pub tenu par Elaine (Beth Grant) et son mari Paulie (James Darren). Même si Lucky est un misanthrope ronchon, il est très aimé dans le coin. 

Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky, réalisé par John Carroll Lynch (2017)
Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky, réalisé par John Carroll Lynch (2017)

Un jour, la routine se grippe quand le corps de Lucky le lâche pendant quelques secondes, et le fait chuter. Rien de grave assure le docteur ? L’événement suffit pour Lucky à lui faire prendre conscience de sa fin. Cet athée pessimiste, sans attaches, a maintenant peur de la mort. Que faire pour trouver l’apaisement ? 

Un film référencé

Lucky est le premier film réalisé par l’acteur John Carroll Lynch. Les codes d’un certain cinéma indépendant américain sont tous convoqués : grands paysages en plan large, dont l’éternité contraste avec la vie humaine périssable ; récit minimaliste épousant une démarche spirituelle ; recherche d’un paradis ou d’une paix perdues ; longs plans aux dialogues fonctionnels. Lucky n’aurait pas dépareillé dans la filmographie de Terrence Malick. Lynch évite cependant les contemplations longuettes qui parfois prennent le pas dans les récits de Malick en ne quittant jamais son héros des yeux.

Les grands paysages américains magnifiés dans La Balade sauvage de Terrence Malick (1973)
Les grands paysages américains magnifiés dans La Balade sauvage de Terrence Malick (1973)

Lucky s’amuse aussi à détourner le formalisme du western. L’accoutrement de Lucky, les gros plans sur des objets ou des détails, les contre-plongées stylisées, la BO à l’harmonica (dont on connaît l’efficacité depuis Il était une fois dans l’Ouest), le désert ambiant, le langage souvent fleuri, les références à John Wayne, forment un cadre de western. Le genre exprime souvent un pessimisme quant aux relations humaines (pervertis par les préjugés, les rancœurs, l’ego, l’avidité…), et un néant spirituel : dans un genre où la survie et le matérialisme compte, l’âme ou Dieu n’ont aucune présence. A la rigueur quelques amitiés.

Joe (Barry Shabaka Henley) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Joe (Barry Shabaka Henley) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

Or, Lucky exprime avec éloquence ces thèmes : son aversion pour les hommes et un athéisme désespéré, c’est de la psychologie inhérente au genre. Il était fin pour John Carroll Lynch d’avoir un cadre western qui en reprend les thèmes mais pas les codes.

L’ambition de Lucky ne s’arrête pas là. Le sujet d’un vieux misanthrope confronté au néant au soir de sa vie, et qui cherche la paix de l’âme, c’est le cœur des Fraises sauvages d’Ingmar Bergman.

Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages d'Ingmar Bergman (1957)
Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957)

Et malheureusement, Lucky n’est pas du tout à la hauteur d’un des plus grands films du XXe siècle. 

 

Philosophie pour les nuls

Lucky est un homme amer, mais il n’a jamais cessé de vouloir comprendre le monde. Puisque la religion qu’il rejette, la science dont il n’a que faire, l’art qui ne signifie rien pour lui, et l’amour qui n’a aucune place (il a toujours vécu en célibataire) ne lui sont d’aucune aide, il se tourne donc vers des notions philosophiques.

Il vit en existentialiste, car il considère
que les actes et les réactions sont la seule réalité, et donc les
seules choses qui comptent. Il questionne la notion de réalisme puisque la réalité est différente selon chacun. Lucky flirte donc avec les questions phénoménologiques de Merleau-Ponty sur la manière de réconcilier sa réalité avec celle d’autrui (voir le chapitre consacré au « Monde perçu » dans Phénoménologie de la perception). 

Ces petits débats restent toutefois inoffensifs. Le côté prétendûment philosophique du film n’a en fait que peu de place. 

Les réflexions de Lucky ont toujours comme source un événement anodin, comme un mot à trouver dans la grille de mots croisés. En cela, Lucky suit une démarche analogue à Dr.House, série prenant des actes du quotidien pour en faire des dissertations philosophiques. Malheureusement, les déclarations de Lucky restent en surface, loin de la richesse de la série de David Shore.

Katheryn Winnick et Hugh Laurie dans De pièces en pièces (3.12), l'épisode le plus philosophique de Dr.House (2004-2012)
Katheryn Winnick et Hugh Laurie dans De pièces en pièces (3.12), l’épisode le plus philosophique de Dr.House (2004-2012)

Un symbolisme écrasant et grossier (attention, SPOILERS à partir d’ici)

Il y a une belle mise en scène. Notamment, une plongée en travelling arrière sur le corps allongé d’un Lucky devenu insomniaque. Et le film est porté par l’interprétation magnifique d’un vétéran du cinéma, mort deux semaines avant la sortie du film, et éternel second couteau. Lucky n’est en effet que le second grand rôle de Stanton après Paris, Texas de Wim Wenders.

Harry Dean Stanton dans Paris, Texas réalisé par Wim Wenders (1984)
Harry Dean Stanton dans Paris, Texas réalisé par Wim Wenders (1984)

Le dosage de Lucky est singulièrement lourd question symbolisme. Le tissage de métaphores enchaînées, cousu à coups de fils gros comme des câbles, est loin de la subtilité de Bergman.

On ne sait pas grand-chose de la vie de Lucky, si ce n’est qu’il est poursuivi par le poids du pêché, notion pourtant religieuse. Il regrette d’avoir tué un oiseau moqueur. C’est une référence au dicton C’est un péché que de tuer un oiseau-moqueur, dont Harper Lee a repris les quatre premiers mots pour le titre de son roman.

Le dicton comme le roman parle du pêché de tuer un symbole d’innocence. Sa référence à son passé dans la guerre du Vietnam est évidente, mais est bien trop grosse.

La quête de la tortue disparue qui taraude Howard tire à gros traits sur le rapprochement carapace de la tortue/carapace que l’homme se créé pour se protéger du monde. Là où Howard finit par abandonner, donc à cesser de se faire du mal pour quelque chose perdu d’avance, Lucky insiste, et donc se referme encore plus.

Howard (David Lynch) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Howard (David Lynch) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

Les plans répétés sur un réveil indiquant midi symbolise bien évidemment la mort. Que Lucky ne cesse de regarder le réveil est un symbole vraiment gros pour exprimer sa peur de l’inévitable (minuit et midi se lisent pareils dans le réveil). Alors qu’il est pourtant en parfaite santé (midi), c’est son minuit à lui, la fin du 
soir de sa vie, qu’il regarde.

Son mépris de l’avocat qui prépare un testament à la
demande d’Howard est un autre exemple pataud de sa colère et sa peur
face à cet homme qui tient le rôle d’une vanité picturale, le souvenir
persistant de la mortalité de l’humain. 

L’avocat Fred (Tom Skerritt) dans Lucky

Le pire réside dans la révélation finale. Lucky passe tous les jours devant un établissement qu’on ne voit pas, qu’il salue d’un juron. Nous comprenons à la fin qu’il s’agit d’Eve’s, un parc idyllique où il a été chassé après avoir fumé dans un lieu qui l’interdit. La comparaison avec le paradis perdu de la Bible est tout simplement ridicule. Dans Par delà bien et mal, Nietzsche exprimait le dionysiaque comme une philosophie profanatoire contre les diktats en tous genres (artistiques, ou religieux). Fumer dans un lieu non fumeur est un acte dionysiaque dans le film.

Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

C’est celle qui aurait conduit Adam et Eve à se révolter contre un Dieu sclérosant, en touchant à l’arbre de la Connaissance. L’attitude de Lucky est vue comme similaire, de ce point de vue. Mais que de gros sabots pour exprimer tout cela ! 

Un voyage spirituel raté

Si Lucky ne marche pas, c’est aussi parce qu’elle bâcle le traitement de sa prémisse. Raconter l’épiphanie spirituelle d’un athée en quête de réponses était intéressant. Spiritualité et athéisme ne sont pas incompatibles, loin de là.

L’ennui est que le voyage intérieur de Lucky reste au niveau zéro pendant les quatre cinquièmes du film. Il ne fait que répéter une morale nihiliste, certes cohérente, mais tournant vite à vide faute de se renouveler (beauté magnifique du désespoir, amertume face à l’éphémère du monde). Pendant ce temps, John Carroll Lynch s’enferme dans une chronique du quotidien à peine moins soporifique que celle du Paterson de Jim Jarmusch.

Adam Driver et Golshifteh Farahani dans Paterson de Jim Jarmusch (2016)
Adam Driver et Golshifteh Farahani dans Paterson de Jim Jarmusch (2016)

Ce n’est qu’à vingt minutes de la fin qu’il commence à évoluer, notamment avec le récit de cette petite philippine lors de la guerre. La petite avait souri devant les armes des américains qui venaient de décimer son village : bouddhiste, elle n’avait aucune crainte de la mort. Lucky commence alors à adopter un tel comportement. Mais que cet athée se sert d’une attitude religieuse pour conjurer la mort, apparaît comme un contresens.

C’est dommage car la libération par la bienveillance et la joie, ébauchée par la fête chez cette femme latino-américaine, était un choix bien plus logique dans l’optique du film. C’est d’ailleurs l’une des rares scènes réussies de Lucky.

Lucky entonne une chanson mariachi dans Lucky
Lucky entonne une chanson mariachi dans Lucky

Que la dernière étape de son voyage spirituel soit un sermon moralisateur d’Elaine sur sa tabagie (synonyme donc de révolte dionysiaque) est aussi un contresens, car métaphoriquement, elle condamne le personnage. Or, Lucky à la fin n’est pas condamné, il est parvenu à la sérénité de l’âme. Comment, on n’en sait trop rien, vu que le scénario en a à peine parlé alors qu’il s’agit de son sujet principal. 

Lucky tente de se retrouver dans le désert dans Lucky
Lucky tente de se retrouver dans le désert dans Lucky

Le plan final, voyant Lucky sourire face caméra, à la fois clin d’oeil à travers le quatrième mur d’un acteur nous disant adieu, et confirmation d’une paix retrouvée, est heureusement une belle manière de conclure le film. John Carroll Lynch le filme dans un cadre qui rend certes Lucky petit face à la Nature gigantesque, mais ne l’écrase pas, puisqu’il a fait la paix. Avec sa dignité d’homme, il nous regarde, transformé. Dommage que cette belle coda arrive au terme d’un hâtif voyage intérieur sans consistance. 

John Carroll Lynch, réalisateur de Lucky
John Carroll Lynch, réalisateur de Lucky

 

Loin du Paradis 

De beaux mouvements de caméra et une lenteur esthétisée peuvent-ils excuser un quotidien jamais sublimé, une philosophie de comptoir, des symboles si gros qu’ils parasitent un récit déjà rachitique, et une promesse de départ jamais tenue ? Le spectateur reste à la porte d’un film qui n’a développé ou jamais ou grossièrement ses thèmes de départ, comme Lucky à la porte d’un paradis métaphorique.

Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !

Ça peut vous plaire :

STAR WARS VIII, LES DERNIERS JEDI : LUKE SKYWALKER FAIT UN RETOUR EN FORCE

3 out of 5 stars (3 / 5)
Par Clément
Alors que le Premier Ordre étend son ombre dans toute la galaxie, La Résistance continue de lutter. Rassemblée dans le vaisseau de son amirale Leia Organa (Carrie Fisher), elle tente d’échapper au Général Hux (Domhnall Gleeson). Hux possède un traqueur qui permet de poursuivre la Résistance partout. Piloté par Leia et sa vice-amirale Holdo (Laura Dern), le vaisseau sera à court de carburant tôt ou tard, synonyme de destruction sous le feu du Suprême Leader Snoke (Andy Serkis).
L'Empereur Snoke (Andy Serkis) dans Star Wars 8, Les Derniers Jedi, de Rian Johnson (2017)
Le Suprême Leader Snoke (Andy Serkis) dans Star Wars 8, Les Derniers Jedi, de Rian Johnson (2017)
Sur une idée du bouillant commandant Poe (Oscar Isaac), Finn (John Boyega), une technicienne du nom de Rose (Kelly Marie Tran), et BB8, partent en mission pour désactiver le traqueur.
Pendant ce temps, Rey (Daisy Ridley) se heurte au refus de Luke Skywalker (Mark Hamill) de l’entraîner, ce dernier ne voulant plus entendre parler des Jedi. Mais le temps presse, et Kylo Ren (Adam Driver) tente d’attirer Rey en pensée vers le côté obscur…

Un Star Wars qui porte la trace de son réalisateur

Quand on travaille pour LucasFilm et Disney, votre marge de manœuvre est limitée. Mais à regarder la filmographie de Rian Johnson, on comprend le choix de la productrice Kathleen Kennedy.

Rian Johnson, scénariste et réalisateur de Star Wars 8, Les Derniers Jedi
Rian Johnson, scénariste et réalisateur de Star Wars 8, Les Derniers Jedi

Brick, le premier film de Rian Johnson, s’amusait à reprendre les codes des romans noirs des années 40 et 50. Sur ces bases anciennes, Johnson dynamisait son propos par une mise en scène habile et fastueuse. Dans Looper, il traitait simplement la boucle causale, sujet très rebattu du voyage temporel depuis La Jetée de Chris Marker et son faux remake L’armée des 12 singes (Terry Gilliam). Mais c’est grâce au lien entre le héros et son double vieilli, et une réalisation très riche, que le film marchait.

Bruce Willis et Joseph Gordon-Levitt dans Looper de Rian Johnson (2012)
Bruce Willis et Joseph Gordon-Levitt dans Looper de Rian Johnson (2012)

Dans Breaking Bad, il transformait un médiocre huis clos (La mouche, 3.10) en démonstration de virtuosité. Et avec le culte Ozymandias (5.13), il élevait à des hauteurs vertigineuses un script qui reprenait les codes de la tragédie antique, scènes-chocs en sus.

Extrait de l’épisode Ozymandias (5.13) de la série Breaking Bad, réalisé par Rian Johnson (2013)

Scénario sans complexités, codes rehaussés par une mise en scène virtuose, attachement aux personnages plus qu’à l’histoire… Rian Johnson était un réalisateur rêvé pour Star Wars 8, les derniers jedi. L’action chez lui s’appuie plus sur les personnages que le scénario.

Star Wars : l’impossible dépassement du mythe

Claude Levi-Strauss, dans La Structure des Mythes, avait démontré qu’il n’existe pas de « bonne » version de mythe, mais que toutes ses versions se valent. Peu importe les différences entre les versions, un mythe donne toujours naissance à des versions similaires dans le fond et la forme. Nous touchons là à la force et la limite de la saga de Lucas, condamnée à chaque trilogie à adopter le même schéma mythologique, car c’est ainsi qu’un mythe se créé et se conserve.

George Lucas, créateur de la saga Star Wars
La première trilogie est une version d’un mythe connu, le récit initiatique de héros imparfaits en quête de pureté. Lucas s’est nourri des lectures de Joseph Campbell et son fameux Héros aux mille visages. La prélogie, bien qu’imparfaite, avait l’idée de raconter un récit d’initiation perverti. Un padawan faible mais pur (l’innocent enfant Anakin) cheminait vers son accomplissement ténébreux (Dark Vador). Mais cela restait le même schéma.
Alors, pourquoi s’étonner que la troisième trilogie reprenne les mêmes codes que les deux suivantes ? Le principal changement réside dans le budget et les avancées technologiques. Ce sera sûrement le cas lors de la quatrième trilogie.
Star Wars X
Est-ce vraiment une bonne nouvelle ?

Un héritage écrasant

Le talent d’auteur de Johnson, pour respecter le mythe, est étouffé par les trilogies précédentes. Pour que le mythe Star Wars perdure, il doit rester fidèle à la même histoire. Si le VII confirmait les thèses de Levi-Strauss en étant une copie conforme du IV, Star Wars 8, les derniers jedi persiste en étant un condensé des histoires du V (l’entraînement padawan-maître sur une planète perdue), du VI (le duel à trois Rey-Kylo-Snoke reprend le duel Luke-Vador-Palpatine), mais aussi de la prélogie avec Kylo, qui suit la même progression qu’Anakin. Snoke et Palpatine sont semblables, la force non maîtrisée de Rey est celle de Luke dans le V…

Rey (Daisy Ridley) dans Star Wars 8, les derniers jedi
Rey (Daisy Ridley) dans Star Wars 8, les derniers jedi

Rogue One était parvenu à se dégager de cet héritage. Son statut de spin-off, et surtout de film de guerre, plus rude et sombre que la saga originale, en faisait une pleine réussite. Émulé par ce succès, Johnson décide donc de reprendre les codes du film de guerre… mais ce n’est pas ce qu’est la saga principale. La création de George Lucas est épique, mais ne s’inscrit pas dans la tonalité plus noire du film de guerre. Cette volonté de Johnson est battue en brèche par la mise en scène qui vient constamment nous rappeler la vraie identité de la saga, d’où un entre-deux frustrant. Pourtant, Poe le commandant rebelle et l’inflexible Hondo sont de bonnes figures guerrières.

La vice-amirale Amilyn Holdo (Laura Dern) dans Star Wars 8, les derniers jedi
La vice-amirale Amilyn Holdo (Laura Dern) dans Star Wars 8, les derniers jedi

Johnson n’a aucune chance d’échapper au prévisible, les trois quarts du film se devinent à l’avance. Jusqu’à un dernier acte, mis sur orbite par trois twists consécutifs (d’une manière très similaire à l’écriture de J.J.Abrams, période Alias), plus un quatrième plus loin. Là, nous voyons enfin la touche personnelle de Johnson dans le scénario. La com’ autour de l’humour du film, soi-disant le plus drôle de la saga, me paraît toutefois exagérée. Par contre, Williams retrouve des couleurs après sa BO assez atone dans le VII.


Le crépuscule d’une idole ?

Si Rey était notre guide dans le VII, Star Wars 8, les derniers jedi est l’heure de gloire de Luke Skywalker. Certes, on l’aime d’amour depuis le IV, mais Luke, héros pur, incarné par un acteur loin d’être marquant, n’était pas la figure la plus intéressante de la saga.

uke Skywalker (Mark Hamill) dans Star Wars 8, les derniers jedi
Luke Skywalker (Mark Hamill) dans Star Wars 8, les derniers jedi

C’est donc avec une audace époustouflante que Johnson va révéler la part obscure de Luke. Son pêché d’orgueil, son désir de destruction du passé, se reflètent ironiquement dans le comportement de Kylo dans ce film. La confrontation finale est sans doute l’une des plus grandes scènes de la saga, pas en termes d’action mais d’émotion, où Mark Hamill nous sort le grand jeu. Ce zénith émotionnel n’est qu’un des morceaux de bravoure du film. Luke est bien l’atout maître de Star Wars 8, les derniers jedi.

Rey (Daisy Ridley) et Luke Skywalker (Mark Hamill) dans Star Wars 8, les derniers jedi
Rey (Daisy Ridley) et Luke Skywalker (Mark Hamill) dans Star Wars 8, les derniers jedi

Un épisode plus centré sur les personnages

Rey est logiquement en retrait (Daisy Ridley n’est d’ailleurs pas aussi marquante que dans le VII). Adam Driver, comédien de cinéma d’auteur, avait des difficultés dans le VII à rentrer dans le costume trop grand de Kylo. L’écriture plus « character-driven » de Johnson lui permet de mieux exprimer les tourments intérieurs de Kylo. Star Wars 8, les derniers jedi développe plus le suspense concernant les actions de Kylo. Il ne réalise qu’au fur et à mesure son destin, en même temps que le spectateur, qui guette ses réactions. Quand Vador était un génie du mal, Kylo est porté par un nihilisme absolu et semble-t-il sans espoir.

Kylo Ren (Adam Driver) dans Star Wars 8, les derniers jedi
Kylo Ren (Adam Driver) dans Star Wars 8, les derniers jedi

Bien sûr, on ne peut oublier l’immortelle Leia, et la fabuleuse Carrie Fisher, qui nous a quittés fin 2016. Leia nous émeut et nous ravit toujours dans Star Wars 8, les derniers jedi. Elle manquera dans le IX. Le générique de fin lui rend hommage.

La Princesse Leia Organa (Carrie Fisher) dans Star Wars 8, les derniers jedi
La Princesse Leia Organa (Carrie Fisher) dans Star Wars 8, les derniers jedi

BB8 est fidèle au poste, donnant de sa personne comme jamais. Les mignons Porg sont bien partis pour être les successeurs des Ewoks, mais demeurent à la périphérie. Leurs apparitions, soigneusement calculées, provoquent rire et attendrissement. On les a comparés aux Totoros de Mon voisin Totoro de Miyazaki. Ils m’ont surtout rappellé le Chat Potté de Shrek dans leur manière d’ouvrir des grands yeux à faire fondre le coeur de n’importe qui.

Porg dans Star Wars 8
T’as de beaux yeux, tu sais ?
Côté fan service, quelques figures tutélaires apparaissent, sans parasiter le récit. Souvent avec humour.

Morceaux de bravoure

Si le Rian Johnson scénariste ne peut grand-chose, le réalisateur vient à la rescousse, mais pas de la manière attendue. Star Wars 8, les derniers jedi est sans doute le plus sobre des Star Wars côté action. Les combats sont peu présents, tout se joue sur le suspense des trois arcs principaux. Sa réalisation toute en fluidité, son montage tranquille, sont à rebours de la débauche visuelle parfois vaine du VII et de la prélogie, au risque d’être dans l’excès inverse.

Finn (John Boyega) et Captain Phasma (Gwendoline Christie) dans Star Wars 8, les derniers jedi
Certains plans sont superbes, comme le travelling compensé du gouffre du côté obscur, venant du Vertigo d’Hitchcock, le travelling avant dans la scène du casino, qui rejoint ceux de Panic Room de Fincher, ou les reflets infinis de Rey dans la caverne de l’île. Rian Johnson est un redoutable technicien, aussi virtuose qu’Abrams, tout en renonçant à son emphase visuelle, parfois creuse.

Quand il faut faire des courses-poursuites un poil fêlées ou des missions-suicides, il fait le job. On retiendra certaines séquences-chocs qui sont comme autant de coups d’échecs : coup de desperado, sacrifice de déviation, gambit, voire un swindle en deux temps de Luke (qui a déclenché un immense éclat de rire dans la salle, suivi de deux salves d’applaudissements)… Sur l’échiquier galactique, chaque coup fait pencher la balance. Star Wars 8, les derniers jedi est autant un récit épique qu’un film à suspense, rejoignant les premiers essais de Johnson.

Finn (John Boyega) et Rose Tico (Kelly Marie Tran) dans Star Wars 8, les derniers jedi
Finn (John Boyega) et Rose Tico (Kelly Marie Tran) dans Star Wars 8, les derniers jedi

Un huitième volet digne

Star Wars 8, les derniers jedi frappe de plein fouet les limites narratives de la saga. Mais en lui-même, ce blockbuster sobre et en tension constante, est une superbe réussite technique et émotionnelle. Certes loin de la première trilogie, il marque une amélioration évidente par rapport au Réveil de la Force.

Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !
 
Ça peut vous plaire :

  

@page { margin: 2cm }
p { margin-bottom: 0.25cm; line-height: 120% }

@page { margin: 2cm }
p { margin-bottom: 0.25cm; line-height: 120% }

C’EST TOUT POUR MOI : MEILLEUR ESPOIR FÉMININ

Par Clément



Un feel-good movie à la française


Dans notre cinéma adepte de comédies inoffensives et surtout de drames épais, le genre « feel-good » fait figure d’exception. Venu des USA, il consiste à voir des personnages se battre pour réaliser leurs rêves, sur le ton de la comédie. C’est souvent une exaltation de l’héroïsme du quotidien, prisée par le plus grand nombre. Un exemple réussi est Nous trois ou rien, signé Kheiron, confrère de Nawell Madani (tous deux se sont fait connaître par le stand-up).

Extrait de Nous trois ou rien de Kheiron (2015)
Extrait de Nous trois ou rien de Kheiron (2015)

Le hic, c’est que le feel-good movie est souvent léger question scénario et personnages. On retrouve toutes les qualités et les défauts du genre dans C’est tout pour moi, premier film écrit, réalisé, et interprété par Nawell Madani, considérée comme le jeune prodige de la scène française.

Lila s’en fout

Lila (Nawell Madani), jeune femme belge, veut devenir danseuse, contre l’avis de son père Omar (Mimoun Benabderrahmane). Lila s’en fout, et déménage à Paris pour tenter sa chance. Impliquée malgré elle dans une arnaque, elle est envoyée en prison pour quelques mois. Elle y rencontre Fabrice (François Berléand), comédien qui propose, au sein de la taule, un stage de comédie. 

Lila découvre son don pour l’humour. Dès qu’elle sort, Lila retrouve Fabrice, et lui demande de la coacher pour la nouvelle carrière qu’elle s’est choisie : le stand-up.

Lila (Nawell Madani) dans C'est tout pour moi, réalisé par Nawell Madani et Ludovic Colbeau-Justin (2017)
Lila (Nawell Madani) dans C’est tout pour moi, réalisé par Nawell Madani et Ludovic Colbeau-Justin (2017)

Maman, c’est quoi le stand-up?

Le stand-up, dont on peut tracer les origines chez les satiristes de la Grèce Antique, a été créé tel que nous le connaissons au Royaume-Uni au 18e siècle. Mais il fut repris avec tant d’éclat aux Etats-Unis que le genre est devenu typiquement américain. Il fut importé dans les années 1990 en France, notamment grâce à Jamel Debbouze. Son Jamel Comedy Club a révélé ce type de spectacle au grand public, et a lancé toute une génération d’humoristes. Le stand-up fut aux States le tremplin de nombreux artistes : Mark Twain, Woody Allen, Ellen DeGeneres, Janeane Garofalo, Mel Brooks, Jimmy Fallon, et j’en passe.

Jamel Debbouze, importateur du stand-up américain en France
Jamel Debbouze, importateur du stand-up américain en France

Le stand-up est un jeu d’endurance qui en fait un exercice périlleux. L’humoriste lance des vannes pendant cinq ou dix minutes (les longs spectacles sont réservés aux pros), sans accessoire ni personnage. Il/elle parle souvent du quotidien et de sujets grinçants, comme le racisme ou le sexisme. Autant que le rythme et l’humour, c’est la pertinence de ses observations qui fait l’efficacité. En même temps, il faut savoir improviser face aux réactions du public.

Bref, le stand-up n’est ni plus ni moins qu’une roulette russe, où beaucoup de vannes foirent. Une blague ratée peut suffire à faire un bide.

Humour en séries

Bien des films et séries se sont penchées sur cet univers fascinant. Gad Elmaleh, célébré en France pour ses seuls en scène traditionnels, a testé le stand-up aux USA. L’excellent documentaire 10 minutes in America le voit galérer dans l’exercice, pour au final délivrer une prestation réussie.

Woody Allen donne quelques conseils de stand-up à Gad Elmaleh dans 10 minutes in America, réalisé par ce dernier (2014)
Woody Allen donne quelques conseils de stand-up à Gad Elmaleh dans 10 minutes in America, réalisé par ce dernier (2014)

Louis C.K. et Jerry Seinfeld, deux experts du genre, ont créé des séries télé dont les codes empruntent au stand-up. Louis C.K. met en parallèle des extraits de stand-up de ses personnages fictionnels, et leur quotidien, terne, qui bascule souvent dans l’humiliation. 

Notamment dans Better things, et surtout la très conceptuelle Louie.

Une journée normale pour Louie (Louis CK) dans Louie, créée par Louis CK (2010-)
Une journée normale pour Louie (Louis CK) dans Louie, créée par Louis CK (2010-)

Jerry Seinfeld est l’âme de la culte sitcom Seinfeld, qui a fait de lui l’acteur TV le mieux payé de tous les temps (4 millions de dollars par épisode de 22 minutes pour sa dernière saison !). Sa sitcom consiste à parler « de rien ». Pendant 9 saisons, Seinfeld a produit des épisodes qui partent d’un prétexte anodin de stand-up : la queue dans un restaurant, un concours d’abstinence sexuelle, un ami encombrant… d’où un mélange bizarre entre stand-up et humour de sitcom, mais qui a marché du tonnerre.

Jerry Seinfeld (Jerry Seinfeld), à gauche, devant le soup nazi (Larry Thomas), dans un épisode culte de la série Seinfeld créée par Jerry Seinfeld et Larry David (1989-1998).
Jerry Seinfeld (Jerry Seinfeld), à gauche, devant le soup nazi (Larry Thomas), dans un épisode culte de la série Seinfeld créée par Jerry Seinfeld et Larry David (1989-1998)

Il y a aussi l’extraterrestre Andy Kaufman. Il a créé un genre de stand-up où le silence, les canulars gros comme une maison, les provocations, sont légion. Aucun(e) humoriste n’a osé reprendre le flambeau. Le film Man on the Moon, réalisé par Milos Forman, donne une idée de son talent. Kaufman était d’ailleurs incarné par un surdoué du stand-up : un certain Jim Carrey.

Andy Kaufman (Jim Carrey), protagoniste du biopic Man on the moon, réalisé par Milos Forman (1999)
Andy Kaufman (Jim Carrey), protagoniste du biopic Man on the moon, réalisé par Milos Forman (1999)

Enfin, pour se faire une idée du milieu, ses prodiges, ses désillusions, sa cruauté, sa concurrence violente, on ne peut que conseiller l’excellente série I’m dying up here. La série suit une poignée de jeunes comédien.ne.s qui se battent pour se faire remarquer dans le Los Angeles des années 70.

Ari Graynor joue une comédienne tentant de percer dans le stand-up dans la série I'm dying up here, créée par David Flebotte (2017-)
Ari Graynor joue une comédienne qui tente de percer dans le stand-up dans la série I’m dying up here, créée par David Flebotte (2017-)

Ce mélange de fiction et de documentaire est celui utilisé dans C’est tout pour moi.

Un film comme un spectacle de stand-up

C’est tout pour moi est librement inspiré des débuts de Nawell Madani dans le stand-up. Le scénario pourrait servir de base à un spectacle : une protagoniste tchatcheuse, les punchlines toutes les quinze secondes, les observations ironiques sur le quotidien, des poids sociaux sous le prisme de l’humour… 

Sa grande qualité est sa description réaliste du milieu du stand-up où chacun.e est prêt.e à tout pour se faire un nom, y compris écraser l’autre.

Lila (Nawell Madani) dans C'est tout pour moi
Lila (Nawell Madani) dans C’est tout pour moi

Les premiers bides, la prise d’assurance, la vulgarité dans laquelle se complaît Lila à ses débuts, le sexisme, sont très bien décrits. 

On retrouve dans C’est tout pour moi la liberté de ton et l’audace, qui font le sel de la culture urbaine. L’énergie de Nawell Madani est communicative et son film est très drôle.

Un scénario déséquilibré

Malgré sa forme attractive, C’est tout pour moi est coulé en grande partie par son scénario, pourtant écrit à quatre. Le film suit une construction en trois actes typique. Dans C’est tout pour moi, les deux premiers actes se terminent par une désillusion, avant l’envol du troisième acte. Mais l’acte 3 dure… à peine dix minutes. Nawell Madani a dit avoir voulu mélanger le « feel-good movie » avec le biopic. Effectivement, les biopics aiment raconter les chutes de stars avant leur triomphe final. Mais ce triomphe doit être mis en scène ; ici, il nous est vite jeté à la tête.

Lila (Nawell Madani) passant une audition pour être dans Cats, dans C'est tout pour moi
Lila (Nawell Madani) passant une audition pour être dans Cats, dans C’est tout pour moi

Les rebondissements sont prévisibles, et vont trop vite. Lila passe du bide aux premiers succès en une poignée de minutes, se révolte vite contre son mentor « dépassé », etc. Le rythme, c’est bien, la cohérence, c’est mieux. L’élan joyeux de l’ascension du protagoniste est censé pallier aux imperfections du script dans le feel-good movie. Ici, script et mise en scène (riche en placements de produits Adidas, mais bon, faut bien avoir des sponsors) sont trop faibles ici.

Il est beau mon placement, il est beau !
Il est beau mon placement, il est beau !


Clichés perpétués

Dans Get Out, Jordan Peele voulait dénoncer les clichés sur les noir.e.s, mais lui-même tombait dans les clichés avec ses héros. De même, C’est tout pour moi, en prétendant dénoncer les clichés, ne fait que les ressasser.

Lila tombe dans le cliché de la « sassy black woman », un des raccourcis préférés des réalisateurs pour parler des femmes de couleur. C’est une machine à faire des wesh, au verbe fleuri, super cool… et pas grand-chose d’autre. Cela ne serait pas si grave si ce n’était qu’un moyen pour elle de se faire remarquer des directeurs de théâtre (comme elle le fait à la fin du film), mais c’est vraiment sa personnalité.

Lorsqu’elle exprime d’autres émotions, elle tombe dans un autre trope : l’ »angry black woman ». Elle se révolte contre tout le monde : son père, son mentor, ses concurrents. On pourra dire que c’est justifié dans tous les cas, mais on a vu trop de films où des personnes à l’héritage africain (Nawell Madani est d’origine algérienne) ne se résumaient qu’à deux facettes : le fun et la colère. Lila est un cliché rassurant, consensuel. Pourtant, il n’est pas difficile de créer de riches personnages de couleur et forts en gueule : Divines y avait bien réussi. Lila change très peu, comme personne et comme humoriste, on regrette cette absence d’évolution.

Oulaya Amamra dans Divines de Houda Benyamina (2016)
Oulaya Amamra dans Divines de Houda Benyamina (2016)

Plus surprenant est le cliché du white savior. Le personnage blanc est celui qui, par sa sagesse, va aider à lui tout seul le/la noir.e. C’est le rôle de François Berléand (impeccable), qui n’a aucune autre dimension. Il est si pauvrement écrit qu’il ne peut équilibrer ce cliché. De plus, Fabrice est un comédien « standard », qui n’a jamais fait de stand-up ; c’est pourtant lui qui devient un coach en stand-up pour la jeune femme ! Et bien sûr, c’est uniquement grâce aux contacts de Fabrice que Lila « va tout niquer » (sic).

Fabrice (François Berléand) et Lila (Nawell Madani) dans C'est tout pour moi
Fabrice (François Berléand) et Lila (Nawell Madani) dans C’est tout pour moi

Enfin, le vide psychologique atteint Omar, le père de Lila. La scène où sa fille le décrit comme un merveilleux parent alors qu’on a vu jusque-là qu’un tyran paternaliste, tombe à plat. Bien sûr, Omar aura droit à sa rédemption… réglée en dix minutes aussi. Même si Madani est habile à laisser une fissure entre le père et la fille dans la réconciliation (la fin de C’est tout pour moi est calquée sur celle de Billy Elliot), ce revirement est trop brusque pour convaincre.

Omar (Mimoun Benabderrahmane) dans C'est tout pour moi
Omar (Mimoun Benabderrahmane) dans C’est tout pour moi

On peut rattacher C’est tout pour moi à Patients, où les one-liners explosifs et l’humour mordant font d’un film oppressant sur un sujet (handicapés dans un hôpital) une leçon de vie enjouée. Mais les personnages du film de Grand Corps Malade étaient bien plus construits et attachants que les silhouettes du film de Madani.

Une semi-réussite

L’irrespect des codes cinématographiques les plus élémentaires étouffe en grande partie l’humour tornade et la fraîcheur de C’est tout pour moi. Nawell Madani est une humoriste délectable, aux répliques ciselées, mais elle ne maîtrise pas encore ce nouveau média.

J’ai surtout retenu sa belle morale : il est naturel dans la vie que nous abandonnions nos premiers rêves pour en réaliser d’autres, où l’on exprimera soi-même d’une meilleure manière. S’adapter à des rêves changeants, c’est la réussite de Nawell Madani.

Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !

Ça peut vous plaire :

 

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial