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House of Cards : les méchants crèvent l’écran


4 out of 5 stars (4 / 5)

Dans Maléfique, récemment sorti au cinéma, les studios Disney nous invitaient à changer de point de vue sur La Belle au bois dormant, en adoptant celui de la sorcière.

Dans les séries télévisées, le même phénomène se produit. On nous a vendu Dexter avec le slogan suivant : « Le gentil, c’est le méchant. »



Sous cette formule orwellienne se cache une nouvelle tendance, du petit au grand écran : se mettre du côté du criminel, et espérer, d’une certaine manière, sa victoire.

Dexter, méchant légitime ?

Dexter est un cas particulier : il s’agit d’un méchant que l’on peut qualifier de « légitime. » Il tue les criminels dangereux. On peut tout à fait remettre en question l’idée qu’un méchant ne l’est pas vraiment s’il ne tue que des criminels coupables jusqu’à l’os.
Cela traduit une morale très américaine : le droit de faire justice soi-même si la justice officielle ne permet pas d’arrêter les récidivistes. Dexter travaille d’ailleurs en étroite collaboration avec les autorités. On peut se demander si cette série ne conforte pas les défenseurs de la peine capitale, majoritaires aux États-Unis : il serait juste de tuer des tueurs.
L’un des ingrédients pour rendre le méchant sympathique est de lui trouver un traumatisme d’enfance pour expliquer sa cruauté d’adulte : Maléfique a eu le cœur brisé quand elle était jeune fille, et Dexter a assisté, enfant, au meurtre de sa mère par un forcené (scène disponible ici, âmes sensibles s’abstenir.) Le tout-psychologisant a donc envahi les écrans autant que les méchants qu’il souhaite racheter. On attendait le méchant sans excuse. C’est là que Frank Underwood est entré en scène.

Frank Underwood (Kevin Spacey) dans House of Cards
Frank Underwood (Kevin Spacey) dans House of Cards

House of cards : le méchant jubilatoire

Frank Underwood fait partie du congrès américain sous un mandat démocrate. Il rappelle, par son verbe et la mise en scène brillante de David Fincher, les figures de vilains shakespeariens. Dans Richard III, le roi en devenir fait part au spectateur de ses plans machiavéliques pour arriver au pouvoir. Tout au long de la pièce, il s’adresse au spectateur sur le mode jubilatoire . Il parvient par exemple, après avoir assassiné son père et son époux à séduire Lady Ann, dans une scène magistrale de duplicité. Ensuite, il se tourne vers le spectateur (dans les didascalies, on dit qu’il lui parle en aparté) et lui fait part de sa satisfaction quant à l’efficacité de sa sournoiserie.
C’est exactement de cette manière qu’agit Frank Underwood, dans un jeu de caméra et de regards qui rend le spectateur « complice » des méfaits de l’homme politique. Autre point commun avec Shakespeare, l’ironie dramatique. Cet autre terme théâtral désigne ce que sait le public mais qui est ignoré des personnages.

La jubilation est alors celle du spectateur, devenu actif, qui assiste à la chute des personnages dans les pièges tendus par le protagoniste.

Al Pacino a également tenu le rôle de Richard III au cinéma. C’est d’ailleurs un habitué des rôles de méchant jubilatoire. on se souvient de lui dans L’Associé du diable, où il jouait le démon en personne. Dans une scène pleine d’ironie, on le voyait à l’église, plonger son doigt dans l’eau bénite pour la faire bouillir.

Frank Underwood, pour éviter un procès gênant, prononce un discours à l’église, à la place du prêtre, tout en confiant au spectateur, en aparté, des réflexions qui frôlent le blasphème.

Le méchant, pour gagner notre sympathie, doit donc nous faire sourire. Mais Frank Underwood, à mesure que la série avance, ferait plutôt frissonner.


Frank Underwood : la fascination de la méchanceté

Le personnage évolue, au long de l’intrigue, de méchant jubilatoire à effrayant. Dès lors, ses réflexions en aparté au spectateur prennent une autre dimension. De complice, le spectateur se sent soudain menacé par le personnage. C’est alors que s’exerce une forme de fascination. On regarde, subjugué (au sens premier de « sous le joug ») par cet homme de pouvoir qui, telle Shéhérazade, nous incite à découvrir la suite de l’histoire. Sauf que dans House of Cards, c’est Shéhérazade qui coupe les têtes. On se demande même, à la fin du premier épisode de la saison deux, si le narrateur ne va pas exécuter ses auditeurs, non plus ses acolytes mais les témoins de ses crimes. Frank Underwood, en somme, manipule tout le monde, y compris ceux qui suivent ses aventures.
Kevin Spacey, bien sûr, n’a pas été choisi au hasard. Il est habitué aux rôles de méchants au cinéma, dont le fameux Usual Suspects, et surtout, Seven, du même David Fincher. Dans ces deux cas, il s’agit d’un méchant imprévisible, et diablement efficace (pour un article sur les méchants qui gagnent à la fin, voir celui d’Allociné, mais attention, spoilers garantis.)
Frank Underwood passe donc du méchant réjouissant au méchant terrifiant. Il rappelle alors un autre héros shakespearien : Macbeth. Frank Underwood, en effet, n’agit pas seul : il a pour épouse Claire (magnifique Robin Wright) obsédée, comme lui, par le pouvoir suprême.

Kevin Spacey et Robin Wright dans House of Cards
Kevin Spacey et Robin Wright dans House of Cards

Frank et Claire Underwood : nouveau couple Macbeth

A mesure que l’on suit le couple Underwood, c’est à nouveau Shakespeare qui vient à l’esprit.
Claire Underwood apparaît en Lady Macbeth moderne : requin en affaires comme son mari l’est en politique, elle se place en complice des machinations de son homme pour accéder à la présidence. Comme les Macbeth, les Underwood n’ont aucun secret l’un pour l’autre. Des cauchemars viennent tourmenter Claire, comme Lady Macbeth, qui se lave les mains sans cesse lors de terreurs nocturnes, car elle les voit souillées de sang. Le rapport entre les Underwood est plus symétrique que pour les Macbeth. Dans la pièce de Shakespeare, c’est Lady Macbeth qui souffle le crime à l’oreille du mari. Dans House of Cards, Claire semble étonnamment muette, ce qui la rend plus effrayante. On attend la chute de Frank Underwood comme celle d’un héros tragique, finalement trahi par son hubris.

Ellen Terry en Lady Macbeth de John Singer Sargent, (1889)
Ellen Terry en Lady Macbeth de John Singer Sargent, (1889)



House of cards, de l’histoire à l’Histoire

La deuxième saison de House of Cards multiplie les clins d’œil à l’Histoire américaine. Le président a des faux airs de Kennedy (plutôt jeune, bel homme, et démocrate.) Dans le pilote de la série, Frank Underwood tranche métaphoriquement la tête du président avec un peu de confiture sur un journal. Iznogoud voulait être calife à la place du calife. Frank Underwood, dans un tout autre style, a la même obsession en tête. C’est ainsi qu’il apparaît comme un autre président, Lyndon B. Johnson, qui succéda à JFK après son assassinat.

Lyndon B. Johnson et John Fitzgerald Kennedy
Lyndon B. Johnson et John Fitzgerald Kennedy

Les rumeurs les plus folles ont couru sur le compte du vice-président ayant accédé à la fonction suprême : il aurait commandité le meurtre de Kennedy pour prendre sa place. Lyndon B. Johnson a remplacé Kennedy pour la fin de son mandat, et a été finalement élu par le peuple américain pour un mandat véritable. Frank Underwood espère suivre le même chemin. Il a d’ailleurs à son service une secrétaire au prénom savoureux, Jackie.

Aujourd’hui, Le Huffington Post propose un « Qui est qui » entre les personnages de House of Cards et les véritables politiques au pouvoir aux Etats-Unis.

House of Cards a fait naître une nouvelle race de méchant : sans excuse, horrible jusqu’au bout, il nous rend tour à tour témoin et complice, dans une réalisation sans faille de David Fincher, fasciné par les méchants qui arrivent à leurs fins. La troisième saison est en route. Seul l’avenir dira si Frank Underwood sortira vainqueur de son jeu dangereux.

D’accord, pas d’accord avec l’article ? Dites-le en commentaire !

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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

2 commentaires pour l’instant

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Jean-Pascal MatteiPublié le 4:48 - Juil 4, 2014

Analogie shakespearienne intéressante. Déjà en 1962, Hitchcock confessait à Truffaut : « Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film ». L’auteur de "Psychose", admirateur de Lang, trahit le roman de Bloch et transforma son tueur obèse et salace en jeune premier introverti, timide et redoutable. Son humanité, jusque dans l’atroce et l’humour très noir (ah, cette salle de bains ensanglantée nettoyée comme un gentil petit garçon à sa maman !) puise à "M le maudit" (inoubliable Peter Lorre, ogre urbain autant qu’enfant perdu dans les prémices du nazisme) et annonce l’autisme du Leatherface de "Massacre à la tronçonneuse" (autre conte de fées pour adultes identiquement inspiré par Ed Gein). Dans les années 80, le méchant devient pop, surgi des mauvais rêves d’adolescents héritiers du meurtre de leurs parents (Freddy), retrouvé au fil (coupant) des épisodes des « franchises » tel un croque-mitaine familier, qui n’effraie plus, pratique le mauvais esprit et permet une catharsis inoffensive : Hyde revu et corrigé par le cynisme de l’ère Reagan. Il faudra attendre Friedkin et sa relecture de "M" dans l’éprouvant "Sang du châtiment", Bret Easton Ellis avec son drolatique « trader serial killer » (seulement en songe ?), ou la reprise en main méta par Craven de sa propre créature au pull orange et aux griffes d’acier, pour retrouver l’horreur, la vraie, aussi proche et lointaine, dans son inaltérable altérité, que « l’Afrique intérieure » dont parlait Conrad, cette nuit de l’âme présente au cœur de chacun et qui, désormais, se déploie sur le terrain de jeu mondialisé du capitalisme (cf. les bourreaux bons père de famille du remarquable diptyque "Hostel"). Au-delà du manichéisme des adaptations de « comics » ou du psychologisme rassurant sur grand ou petit écran, le succès du méchant tient à sa complicité avec le spectateur, qui se contemple, et parfois se conjure, au miroir des fantômes de la fiction, depuis les origines de celle-ci. Quant à l’impeccable Spacey, il incarnait brillamment cette ambiguïté, avec plus de mystère que chez Singer ou Fincher, dans le vénéneux "Jardin du bien et du mal" d’Eastwood, lui-même autrefois « dirty »…

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    MarlaPublié le 9:37 - Juil 5, 2014

    Les méchants sont toujours plus intéressants que les autres ! Je n'avais pas vu le tueur de Psychose comme séduisant, mais il y a de ça, surtout grâce au choix de l'acteur, Anthony Perkins. Le méchant qui agit en fils à maman, nous le retrouvons aussi dans les séries actuelles, comme Orson dans Desperate Housewives.

    A l'évidence, le méchant a évolué: Freddy était le méchant exutoire pour adolescents. Aujourd'hui, le méchant est complexe, nuancé, il détient plusieurs facettes, plusieurs "couches." Bonne nouvelle: il reste fascinant.

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