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MON AMIE VICTORIA: REGARDE LES RICHES

Toni Morrison, dans The
Bluest Eye
, nous parlait d’une petite fille noire qui rêvait
d’avoir les yeux bleus. 
Gavée de Shirley Temple et de poupées
blondes, elle se trouvait laide, en plus d’être
pauvre et mal aimée.
Victoria, héroïne de
Doris Lessing, est noire et pauvre elle aussi. 
Elle vit avec sa tante
malade dans une maison trop petite. Non loin de là se trouve la
maison d’Edouard, dans un bel immeuble haussmannien.

Dans la maison

Victoria a la (mal)chance
d’y passer une nuit. Comme Annie dans le film de John Huston, la
petite fille pauvre va goûter un temps aux plaisirs des riches, et
ne jamais l’oublier. 
Il est intéressant de noter que la prochaine
Annie sur grand écran sera justement noire, ainsi que Mr Warbucks,
incarné par Jamie Foxx. Il est rebaptisé Mr Stacks (celui qui accumule, empile) et se change en politicien, quand le nom Warbucks (War-bucks) référait à la guerre et aux dollars, suggérant que le milliardaire avait fait fortune pendant la guerre, et que c’était un requin en affaires, en pleine crise des années 30.

Comme Emma Bovary attend
toute sa vie un nouveau soir de bal, Victoria regardera infiniment
par sa fenêtre en pensant à la maison d’à côté. 

Pour Precious, il s’agit d’un soir de Noël qu’elle passe auprès de son professeur plutôt que chez sa mère qui la martyrise.

Pour Celie dans La Couleur Pourpre,
avant la scène finale qui ferait pleurer les pierres, c’est le
bonheur de tenir sa fille Olivia, dans ses bras (adoptée par un pasteur et son
épouse) qui apporte un jet de lumière au
drame.

Dans ce passage, la femme du pasteur explique qu’elle surnomme le bébé Olivia, parce qu’elle a un regard de personne âgée (Old Livia.) La jeune actrice qui joue Victoria enfant dans le film de Civeyrac a justement un regard d’adulte qui sied fort bien à son rôle.

Keylia Achie Beguie (Victoria à l’âge de 8 ans)

Victoria tombera à la fois amoureuse de la maison et du
jeune garçon, Edouard, amour qui la marquera pour longtemps.
Des années plus tard,
elle retrouvera Thomas, son frère. Contrairement aux héroïnes
citées plus tôt, Victoria est très jolie. De cet amour avec Thomas
naît une petite fille, Marie, qu’elle gardera comme un secret. Un
peu de cette maison auprès d’elle, un peu d’Edouard dont elle est
toujours mystérieusement éprise.

Mon amie Doris

Dans The Bluest Eye,
c’est Claudia qui racontait l’histoire de Pecola. Dans le film de Jean-Paul Civeyrac,
la narratrice n’est autre que Doris Lessing elle-même, qui devint prix Nobel de
Littérature en 2007.
Mais l’histoire de
Victoria se déroule bien plus tôt. Fanny, alter ego de Lessing, a 8 ans, et observe
Victoria, son amie devenue sœur de circonstance. La voix narrative
suit le destin de Victoria. Certains critiques ont reproché au film sa
dimension littéraire. Faut-il leur rappeler que 95% des
films sont tirés de livres ? Que Truffaut lui-même
accompagnait ses films de sa voix ? En suivant le destin de
Victoria, on découvre, en filigrane, celui de son illustre amie, écrivain
en devenir.
Si Marie découvre qui
est son père, tombera-t-elle à son tour amoureuse de la maison et
de ses habitants? Victoria craint que sa fille lui ressemble.

La simplicité de la
réalisation sert très bien le propos, les pauvres et les bourgeois
sont convaincants. Plutôt que de tomber dans la caricature et le
manichéisme, Civeyrac montre, comme Lessing, quelques hypocrisies bourgeoises
et leur bien-pensance. 

Doris Lessing, comme Toni Morrison, explique
la différence entre une peau noire et une peau métissée au sein
d’une société blanche. Lessing était blanche et britannique, Morrison est afro-américaine, et Civeyrac, réalisateur blanc et français, nous montre que la France répond au même schéma. 

Le fossé
toujours plus grand entre les écoles privilégiées et défavorisées
est également dénoncé. La famille Staveney, riche et gentiment progressiste, envoie ses enfants dans une école mixte socialement mais enverront Marie, des années plus tard, dans ce qu’ils appellent « une bonne école. »

Portrait d’une France, portrait de femme

Ce double langage est très bien rendu par le couple de bourgeois, incarné Pascal Greggory et Catherine Mouget. Le trio de femmes Guslalie Malanda (Victoria adulte) Nadia Moussa (Fanny / Doris Lessing) et Elise Akaba (Diouma, mère de Fanny) incarnent ce que Marie N’Diaye aurait appelé trois femmes puissantes. Les enfants jouent aussi avec justesse: Maylina Diagne (Marie) et Keemyah Omolongo (Fanny enfant) ont un visage inoubliable et déjà un certain charisme.

Par le destin de
Victoria, ses choix mystérieux et les hommes de sa vie, on témoigne,
l’air de rien, de la naissance d’un écrivain, qui veille sur elle en toute discrétion. Civeyrac nous
offre, dans ce premier film assez réussi, une peinture sociale de la
France à travers un portrait de femme.

Doris Lessing

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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

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