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MAESTRO: DOUX HOMMAGE À ERIC ROHMER

Vous savez qui est Cédric Rovère ?

Henri non plus.

Henri, c’est le sympathique jeune homme dans Maestro. Fan de Bruce Willis, il va se retrouver acteur sur le tournage d’un film intello réalisé par Cédric Rovère, cinéaste reconnu par « les professionnels de la profession, » mais méconnu du grand public.

Cédric Rovère, c’est le double fictif, au nom à peine camouflé, d’Eric Rohmer.

Vous ne savez pas non plus qui est Eric Rohmer?

Fabrice Luchini ne le savait pas davantage avant de tourner avec lui. 

Dans Le Point sur Robert, il raconte comment lui, garçon-coiffeur de vingt ans, s’est lié d’amitié avec Eric Rohmer, réalisateur majeur de la Nouvelle Vague.

Les films d’Eric Rohmer

Les films de Rohmer, très intellectuels, ont été encensés par la critique mais souvent incompris du public. En homme de lettres passionné, le cinéaste a traduit le long poème du Moyen-Âge, Perceval le Gallois, de Chrétien de Troyes, à savoir 9234 vers en ancien français: c’est trois fois plus long que Les Châtiments d’Hugo.
La traduction était remarquable et on lui proposa de tourner un film. Luchini, dans une aventure extraordinaire, décrocha le premier rôle.
Si vous ne croyez pas Luchini au sujet de l’esthétique déroutante de l’oeuvre, vous pouvez toujours regarder la bande annonce:
Perceval le Gallois est devenu une référence sur le monde du Moyen-Âge et ses chevaliers. Mais son esthétique, son verbe et sa bande originale font plutôt sourire aujourd’hui, tant ils paraissent kitsch.
Luchini a joué Perceval, et Henri (Pio Marmaï) joue Céladon. Noble gaulois du 5ème siècle, il se fait passer pour un berger afin de séduire une bergère.
Or, Les Amours d’Astrée et de Céladon est un vrai film d’Eric Rohmer, sorti en 2007:
Cette première scène vous donne une idée du film: petit budget, jeunes acteurs inconnus, dialogues très écrits, pas d’effets spéciaux, beaucoup de promenades silencieuses dans la nature. Pas vraiment le blockbuster de l’été.
Pas grand-chose à voir non plus, a priori, avec la filmographie de Léa Fazer. La réalisatrice rend pourtant hommage à Rohmer dans Maestro, où le réalisateur vieillissant rencontre un jeune acteur aussi loin du cinéma d’auteur que Bourvil de James Bond.

Pio Marmaï et Michael Lonsdale dans Maestro de Léa Fazer


C’est cette amitié improbable, basée sur celle de Rohmer et Jocelyn Quivrin, que filme Léa Fazer.
Le film détient quelques gags amusants, la fraîcheur de Pio Marmaï et Déborah François donne sa légèreté à l’ensemble, mais Luchini, dans son spectacle, était bien plus drôle. On aurait pu attendre une parodie désopilante des films de Rohmer, mais le respect au cinéaste a peut-être étouffé l’insolence de Léa Fazer, qui, en conséquence, propose un film agréable mais gentillet.
Maestro n’est hélas pas assez drôle pour être une bonne comédie, et pas assez fin pour être un hommage poétique.

Choc des cultures

La réalisatrice montre bien, cependant, le fossé des générations et le choc culturel entre Henri, qui ne voit dans le cinéma que les paillettes et l’argent, et Cédric, homme de théâtre, qui veut réaliser un film poétique sur une oeuvre obscure.
L’incompréhension d’Henri fait sourire au départ, mais tourne court. Le contraste attendu ne peut pas porter tout le film.
Henri se met à la littérature pour la même raison que Luchini s’est mis à Nietzsche: plaire à une femme.
Pio Marmaï et Déborah François dans Maestro
La romance est banale, et facilement mise en parallèle avec les rôles de Céladon et Astrée. Le rôle de Céladon est renversé: Henri est une sorte de berger qui veut passer pour un noble (c’est-à-dire un homme lettré) afin de séduire l’élégante Gloria. Pour que la romance soit possible, Léa Fazer a monté Jocelyn Quivrin en grade: il n’avait qu’un rôle secondaire dans le film de Rohmer. Henri, parce que Rovère l’a pris en affection, est propulsé au premier rôle.
Jocelyn Quivrin dans Les Amours d’Astrée et de Céladon, d’Eric Rohmer (2007)
Pio Marmaï est convaincant en potache glandeur et attachant. Il semble plutôt bien choisir ses rôles au cinéma, depuis Le Premier jour du reste de ta vie (où il partageait aussi l’affiche avec Déborah François) et le récent Dans la cour, sincère et original.

Rire d’une profession en crise

Pio Marmaï a des airs d’Yvan Attal (en plus jeune) quand il se moquait du cours Florent dans Ma Femme est une actrice (2001)

Léa Fazer montre efficacement les complaisances et l’orgueil de « la grande famille du cinéma. » L’air de ne pas y toucher, elle se met aussi su côté des intermittents du spectacle, sous-payés, et travaillant dans de tristes conditions. La costumière qui crie sa frustration est un bon exemple des artistes à qui l’on demande toujours plus pour un budget toujours réduit.
Henri et Cédric nous rejouent La Confusion des sentiments, où Stefan Zweig décrivait sa passion immodérée pour l’un de ses professeurs qui lui fit découvrir la littérature.
C’est toujours un plaisir de voir Michael Lonsdale à l’écran. Il incarne parfaitement ce cinéaste sentimental à l’automne de sa vie, et parle d’ailleurs de cette saison avec grâce, en empruntant les mots de Verlaine.

On peine à croire, hélas, à la conversion d’Henri à la littérature classique, et les dialogues du film, quand ils ne citent personne, sont assez plats.
On sourit gentiment à cette tendre fable, cependant, qui rend hommage aux regrettés Eric Rohmer et Jocelyn Quivrin quatre ans après leur disparition.

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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

3 commentaires pour l’instant

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Jean-Pascal MatteiPublié le 1:10 - Juil 26, 2014

De Rohmer, on aime "Ma nuit chez Maud" (Françoise Fabian et… Pascal), "Le Rayon vert" (superbe épiphanie finale) ou même "Pauline à la plage" (le corps et les mots d'Arielle Dombasle), toujours d'après Chrétien de Troyes, films bien plus sensuels qu'intellectuels ; le cinéaste vaut aussi pour son indépendance, d'esprit et de moyens, dans le sillage d'un Pagnol, et ses beaux textes critiques, souvent sous le signe de la célébration (le "goût de la beauté). Le rapport initiatique et filial ici dépeint fait penser à "Highlander" et, dans un autre registre, à "Ceux d'en face", l'un des derniers film du rare et précieux Jean-Daniel Pollet, déjà avec Lonsdale.

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mympPublié le 11:12 - Juil 29, 2014

C'est ce qui m'a déplu aussi dans le film, cette histoire d'amour banale qui n'apporte pas grand-chose et qui parasite la sympathie et la générosité du reste. J'ai fait pareil après avoir vu le film : je suis allé sur YouTube voir quelques extraits de Rohmer. Je suis tombé sur la b.-a. de Perceval, et je dois dire que j'ai été assez décontenancé également !

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    MarlaPublié le 1:29 - Juil 30, 2014

    Ah, Perceval le Gallois ! Le film a un côté Monty Python qui ne manque pas de sel. On croirait presque une parodie. En tous cas, moi, j'ai bien rigolé: voir Luchini et André Dussolier dans leur jeunesse, en fausse armure clinquante, c'est quelque chose !

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