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LE DERNIER MÉTRO: TRUFFAUT FAIT DE LA RÉSISTANCE

1942.
Nous sommes au faîte de la domination allemande en Europe. Le régime
de Vichy fait trembler la France. La voix de Truffaut nous présente,
dans les premières minutes du film, un Paris apeuré sous forme de
documentaire.
Le
dernier métro, c’est celui qu’il ne faut pas rater, pour ne pas être
dehors après le couvre-feu imposé par les nazis, qui démarre à 11
heures du soir. Métro que l’on prend après le théâtre : les
Français oublient la pesanteur quotidienne dans les salles de
spectacle, le music-hall… et le cinéma.

Le
cinéma français en 1942

Les
films, en 1942, doivent soigneusement éviter tout sujet politique, à
moins qu’il ne serve l’idéologie en place.
1942,
c’est l’année du chef d’œuvre de Carné, Les Visiteurs du
soir.

Voilà la manière de faire du cinéma sans faire de la
prison : choisir l’envolée onirique, le passé fantasmé, la
poésie. La Nuit fantastique de Marcel L’Herbier sort cette
année-là. On y parle d’amour et de rêve, comme dans Juliette ou
la clé des songes
, toujours de Carné, qui sortira en 1951. La
pièce datait de 1930, juste avant la montée du nazisme.
1942
marque aussi la grande époque de Guitry, dont on évoque le triomphe
au théâtre dans Le Dernier métro. Guitry
sort au cinéma à ce moment Le Fabuleux destin de
Désirée Clary.
Le film raconte
la vie de la première maîtresse de Napoléon, dont personne n’a
entendu parler. Une façon de narrer, avec ironie, l’Histoire de
France, tout en évitant les sujets qui fâchent. Le titre inspirera
Jeunet pour Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain.


Le courage de Clouzot

Mais
devant Le Dernier métro, c’est surtout à Clouzot que l’on
pense. En 1942 sortait en salles L’Assassin habite au 21,
chef-d’œuvre policier au ton pince-sans-rire. En 1943 sortira Le
Corbeau
, peut-être le film le plus courageux jamais réalisé en
France. 
À l’heure où la délation va bon train sur tout le
territoire, Clouzot choisit une allégorie campagnarde pour dénoncer
la lâcheté de tous les jours. Dans une scène extraordinaire,
Micheline Francey (je vous laisse apprécier l’homonymie) regarde
les spectateurs pour leur dire : « les choses ont changé,
n’est-ce pas ? » Son regard, sans être accusateur,
déplore le climat d’une sale époque.
Truffaut
appartient à la génération suivante. Il raillait, avec ses amis
cinéastes de la Nouvelle Vague, ce qu’ils appelaient « le
cinéma de Papa. » Clouzot était l’un des représentants de ce
cinéma soi-disant figé, vieilli, théâtral. Et pourtant, c’est le
théâtre qu’a choisi Truffaut en guise d’allégorie pour Le
Dernier métro
.
Si le
film est remarquable, Truffaut ne prend pas le même risque que
Clouzot en 1942 : en 1980, tout le monde s’accorde à dire que
le régime de Vichy est détestable et criminel. Si le film de
Clouzot fut salué à sa sortie, il fut interdit à la Libération.
Il avait peint, selon ses détracteurs, un tableau trop noir de la
douce France. Ce n’est que bien plus tard que le film fut qualifié
de chef-d’œuvre, et que les spectateurs saluèrent le courage du
réalisateur d’avoir dénoncé, en pleine Occupation, les multiples
corbeaux qui volaient sur la France.


Résister
au théâtre

Au
théâtre aussi, on résistait. Si Sartre (comme Guitry, d’ailleurs)
a gardé la réputation d’un buveur de champagne en pleine guerre
mondiale, on oublie souvent qu’il faisait jouer Les Mouches en
1943. 
Production des Mouches de Sartre à New York: The Flies, 1947 (document BNF)
Cette pièce, dénonciation de la dictature de Vichy déguisée
en mythe antique, marquait la résistance de Sartre par la plume. Il
craignait, comme les personnages du Dernier métro, que sa
pièce ne fût interdite.
Dans
le film de Truffaut, qui relate en passant quelques souvenirs
d’enfance, des touches d’humour font respirer le drame. Les répliques
de la pièce font écho dans la trame du film, par une mise en abîme
fascinante qui nous tient jusqu’à la toute fin. La pièce, c’est
« La Disparue » qui sied si bien à Marion Steiner
(divine Catherine Deneuve) cette femme tiraillée entre deux hommes.
Son mari, dramaturge de génie, a, selon la rumeur, quitté la France
où l’on opprime les Juifs. Il vit cependant dans la cave, sous la
scène. Gaston Leroux avait son fantôme de l’opéra, Truffaut a eu
son fantôme du théâtre. En coulisses, à l’insu de tous sauf de
son épouse, il dirige la pièce qu’il a écrite.
Lucas Steiner (Heinz Bennent) dans Le Dernier métro
Il a
pour seule ouverture sur le monde la TSF et les journaux. L’occasion
pour Truffaut  de dénoncer l’antisémitisme de l’époque et ses
absurdités. 
N’oublions
pas Depardieu. Il est splendide en jeune premier, qui fera battre le
cœur de Marion malgré elle. Le squelette dans le placard, c’est
lui. Il a du moins joué dans cette pièce du Grand-Guignol. C’est à
la fois une référence à l’amant dans le placard (personnage
récurent du vaudeville) et à Lucas Steiner (épatant Heinz Bennent)
mari caché dans la cave, en passe de devenir, qui sait, un squelette
dans le placard au sens littéral. 
Affiche du Théâtre du Grand Guignol, Paris
On croise aussi, au théâtre
Steiner, le tendre Martin Risch, et Richard Bohringer, jeune et déjà
charismatique, en agent de la Gestapo.
Dans
Le Dernier métro, certains se cachent, et d’autres se vantent
d’être partout. C’est le cas de Daxia, critique de théâtre
outrageusement antisémite. Son journal s’appelle d’ailleurs « Je
suis partout » évoquant Big Brother… ou les rats, peut-être. 
Truffaut, qui a pourtant débuté comme critique de cinéma aux
fameux Cahiers, est loin d’être tendre avec ce critique aux propos
nauséabonds. Il indique avec ironie que le personnage meurt d’un
cancer à la gorge. Est-ce une juste punition pour qui a dit tant
d’horreurs ? (dans un film récent, une femme souffrait du cancer de la bouche d’être une peste médisante.)

Un
film d’actualité

Tout
sonne et résonne juste dans Le Dernier métro. La tirade sur
la vie de comédienne par Sabine Haudepin est d’une étrange actualité au moment où les intermittents revendiquent leurs droits.
Truffaut
est mort il y a tout juste 30 ans. Revoir Le Dernier métro,
grand film sur le danger de l’antisémitisme, fait l’effet d’une
piqûre de rappel à l’heure où Zemmour déclare que « Pétain a sauvé des Juifs. » Le personnage de Truffaut, Daxia, est inspiré d’une personne véritable, Lucien Rebatet, critique et écrivain collaborationniste et ouvertement antisémite. Il est très révélateur que son journal s’intitule « Je suis partout. » Cette expression correspond fort bien à Zemmour en ce moment.
Par ailleurs, Marine
Le Pen gagne du terrain et tente de courtiser les Juifs (pourtant haïs par le FN depuis ses débuts) en se déclarant pro-israélienne, après avoir choisi un nouveau bouc émissaire : l’Islam. 
Dieudonné et Alain Soral, de leur côté, créent un nouveau parti. 

Il faut donc (re)voir ce film de Truffaut d’urgence. Le
Dernier métro
est plus subtil encore au deuxième visionnage.
Profitez-en. Les films remarquables sont rares.
Depardieu et Deneuve dans Le Dernier métro

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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

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