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Je ne suis pas votre nègre : se réveiller noir aux USA

 
 
4 out of 5 stars (4 / 5)
 

Beaucoup de mal à écrire le titre du film d’aujourd’hui. La version originale, I am not your Negro, me semblait plus juste et plus appropriée. Je me disais que « Je ne suis pas votre nègre » n’était qu’une mauvaise traduction de plus dans l’univers du cinéma. Et puis j’ai vu le documentaire de Raoul Peck. À la toute fin, reprise dans la bande-annonce, James Baldwin dit bien « Je ne suis pas votre nègre » (« I am not your nigger ») aux Blancs qui voudraient le réduire à sa couleur de peau.

The N. word

Et voilà que j’écris le mot abhorré. Je ne le supporte même pas pour parler d’un écrivain de l’ombre, appelé en anglais, avec poésie, écrivain fantôme – « a ghost writer. »

James Baldwin nous invite à nous poser la question de ce terme, que l’on n’entend pas dans une conversation civilisée. Au point que la version originale choisira « Negro » pour le titre du docu, terme qui désignait les Noirs dans les années 60, et s’opposait, justement, au « nigger » des racistes.

James Baldwin, ami de Martin Luther King et Malcolm X

À l’époque, Martin Luther King Jr et Malcolm X se battaient pour les droits civiques. À leurs côtés se battait le moins connu et passionnant James Baldwin.


L'écrivain James Baldwin est à l'honneur dans Je ne suis pas votre nègre, de Raoul Peck (2017)
L’écrivain James Baldwin est à l’honneur dans Je ne suis pas votre nègre, de Raoul Peck (2017)
 

J’ai enseigné les droits civiques américains à mes étudiants de fac pendant des années. Je choisissais toujours deux textes : l’un de Martin Luther King Jr, l’autre de Malcolm X. Il pouvait s’agir du fameux discours « I Have a dream, » loin de se résumer à l’extrait Bisounours qui fait le bonheur des vendeurs d’affiches. En parallèle, je proposais le texte, plus militant encore, des House Negroes et Field Negroes, par Malcolm X.

James Baldwin : la poésie et l’action

Avant de voir Je ne suis pas votre nègre, je ne m’étais jamais posé la question de mon orateur préféré, ni de la meilleure façon de mener le combat. Aujourd’hui, j’ai ma réponse : c’est l’écrivain James Baldwin qui me transporte le plus. Je ne le connaissais pas avant le documentaire d’Arte, et je suis fière de l’avoir découvert. Avec son beau verbe et son regard mélancolique, il dit la condition des Noirs avec une vérité emplie de poésie.


L'affiche de Je ne suis pas votre Nègre
L’écrivain engagé James Baldwin s’est battu, comme Martin Luther King Jr et Malcolm X, pour les droits civiques dans les années 60

Certaines citations de Baldwin pourraient être apprises par cœur, au même titre que les poèmes de Langston Hughes. Voici ce qu’il dit, par exemple, de Malcolm X :

« Je lui portais cette immense estime qu’on a du mal à distinguer de l’amour, si même on le peut. »

 

L’Amérique a toujours peur du Noir

Au cœur du film, Baldwin tient un discours d’une ironie extraordinaire sur « un président noir qui pourrait bien être élu dans les 40 prochaines années, » selon Bob Kennedy. « Si l’on se tient bien », ajoute James Baldwin. Et voilà que je m’interroge. Barack Obama a souvent été critiqué. D’après ses détracteurs, il s’agit d’un Noir qui se comporte comme un Blanc. Les surnoms ont fusé, « Oreo, » « Bounty, » « Kinder, » tous ces chocolats qui sont blancs à l’intérieur. Cette insulte venait des Blancs comme des Noirs à l’encontre de Barack Obama. En 2017, serions-nous toujours dans un monde Cosby Show, où l’on accepte les Noirs seulement s’ils vivent comme des Blancs ?

Possible. On accepte seulement ce qui nous rassure.


Le cast du Cosby Show, série télévisée de Bill Cosby
Le cast du Cosby Show, série télévisée de Bill Cosby

Déjà en 1967, dans Devine qui vient dîner, Sidney Poitier incarnait un médecin, tout comme Bill Cosby dans la série des années 80. Son statut social venait en quelque sorte « rattraper » sa couleur de peau, surtout aux yeux des parents de sa fiancée.

Sidney Poitier : adulé et détesté

Je viens de voir pour la première fois Devine qui vient dîner. Je l’ai trouvé archétypal, bien sûr, mais pédagogique, et dans un sens, utile. J’ai surtout apprécié le discours final de Spencer Tracy, où j’ai perçu la réconciliation dont parle James Baldwin au sujet de Dans la chaleur de la nuit. J’ai aussi été agréablement surprise par un film pas si manichéen, où les Noirs comme les Blancs se méfient de la famille d’en face.


La famille de Sidney Poitier face à sa fiancée blanche dans Devine qui vient dîner (1967)
La famille de John (Sidney Poitier) face à sa fiancée blanche dans Devine qui vient dîner, de Stanley Kramer (1967)

Je saisis aussi pourquoi Sidney Poitier pouvait être un objet de haine pour les Afro-Américains, sorte d’oncle Tom du cinéma, docile et souriant.

Dans Je ne suis pas votre nègre, on voit Sidney Poitier dans ses premiers films, avant Devine qui vient dîner, avant Dans la chaleur de la nuit, avant l’Oscar, à savoir la reconnaissance des Blancs privilégiés.

Deux idées de l’homme noir

La colère du fils dans le film Le Majordome envers Sidney Poitier lors du repas familial est sans doute justifiée. Sa mère, elle, dit « adorer » l’acteur. L’air de rien, dans cette scène familiale, ce sont deux idées de l’homme noir qui s’affrontent. La mère, épouse d’un majordome docile, et le fils, militant des Black Panthers.


Earl Gaines (David Banner) et sa fiancée dans Le Majordome, de Lee Daniels (2013)
Earl Gaines (David Banner) et sa fiancée dans Le Majordome, de Lee Daniels (2013)

À dire vrai, je n’avais pas aimé Le Majordome. Pour moi, il s’agissait justement d’un film fait par un Noir pour plaire aux Blancs, de ces films à Oscars qui rassurent et disent au public « Ne t’en fais pas, tu penses comme il faut. »

Que de chemin parcouru pour arriver aux séries comme The Wire ou au film Get Out, qui fait sensation outre-Atlantique. Je ne suis pas votre nègre, cependant, explique avec plus de talent la terreur irrationnelle de l’homme blanc envers l’homme noir.

Raoul Peck nous offre une réflexion subtile sur cette différence établie par la classe dominante entre le « bon » noir et le « mauvais. »

James Baldwin explique également la notion de self-hatred (haine de soi) et la dureté de se réveiller noir dans un monde blanc. Lui parle de John Wayne, et de la douleur de se regarder pour la première fois dans le miroir et découvrir que l’on est Indien, et non cowboy. Toni Morrison, dans The Bluest Eye, parlait du chagrin d’une petite fille noire de ne pas ressembler à Shirley Temple.


Shirley Temple

Shirley Temple


Le mensonge du rêve américain

Choix judicieux que Joey Starr pour la voix off française. Elle me rappelle celle, grave et lucide, d’Arnaud des Pallières dans son documentaire sur Disneyland, autre mensonge du rêve américain. La réflexion finale de James Baldwin sur l’impossibilité du rêve américain tant qu’un dixième de sa population n’y participe pas est très bien vue. On pense à la série Mad Men, qui déconstruisait aussi l’illusion publicitaire, vécue tout autrement par les personnages dans leur vie personnelle. C’est James Baldwin qui résume le mieux le paradoxe :

Même ceux qui bénéficient le plus spectaculairement de cette prospérité ne sont pas capables d’en supporter les avantages. Ils ne peuvent ni les comprendre ni s’en passer.

Baldwin partage aussi un point de vue passionnant sur la sexualité mal assumée de l’Amérique des années 60, qui semble encore, de nos jours, étouffer de puritanisme.

 Stephen Baldwin a le blues

Ajoutez à cela de superbes photographies et une très bonne BO de blues. Mention spéciale pour « The Ballad of Birmingham, » qui rend hommage à quatre innocentes tuées dans une explosion. Des membres du Ku Klux Klan ont en effet, le 15 septembre 1963, fait sauter… une église.



On apprend plein de choses dans Je ne suis pas votre nègre, notamment l’engagement pour la cause des Noirs de Harry Belafonte, et plus étonnamment… de Charlton Heston (par ailleurs accro à la gâchette, puisqu’il a été président de la NRA pendant cinq ans.)

Je ne suis pas votre Nègre : essentiel dans le contexte actuel

Quant à la résonance de Je ne suis pas votre nègre aujourd’hui…

Le passage à tabac de Rodney King en 91 illustrait déjà la scène d’ouverture du biopic sur Malcolm X.


On revoit ces images dans Je ne suis pas votre nègre avec une amertume nouvelle : l’Amérique n’a-t-elle pas changé ? Après qu’un Noir a vécu pendant huit ans dans leur chère Maison Blanche, un autre lui succède, et tout les oppose. Trump s’érige en symbole effrayant de la suprématie blanche : riche, inculte, haineux. 150 ans après l’esclavage, le sang des Afro-Américains n’a pas fini de couler.

Je ne suis pas votre nègre est un documentaire essentiel dans le contexte de racisme policier aux Etats-Unis. Impossible de ne pas penser aux événements de Ferguson.
 
Mais le film s’avère aussi essentiel en France, à l’heure où une élection présidentielle pourrait bien porter le racisme au pouvoir.

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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

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