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Fabrice Luchini – des écrivains parlent d’argent : 70 €

Quand je suis rentrée chez moi après avoir vu Fabrice Luchini dans son spectacle « Des écrivains parlent d’argent », mon compagnon m’a demandé :
 
– Alors c’était comment ?
– Cher, ai-je répondu.
 
70 €. Voilà le titre que je donne à mon article d’aujourd’hui. Vous savez, comme le roman de Frédéric Beigbeder, 99 Francs ? Il a choisi ce titre, car, dit-il,
 
Nous sommes dans une civilisation marchande. Par conséquent, il est inutile de trouver un titre à un livre. Il suffit de mettre un prix dessus.
 
 
 
 
 
Pour tout dire, je n’aime pas Beigbeder. Luchini, lui, n’aime que les grands auteurs, et c’est tant mieux.
 

Argent trop cher

 
Je ne sais pas si c’est le thème du spectacle, « Des écrivains parlent d’argent, » qui m’a fait voir l’argent partout au Théâtre de la porte Saint-Martin. Je suis arrivée avec une heure d’avance. En même temps, j’avais pris mes places en octobre pour un spectacle en mars. J’ai donc eu tout le loisir de patienter au bar du théâtre avant le début de la représentation, et payer 5 euros un chocolat chaud qui aurait été meilleur et moins cher au coin de la rue. J’ai vu des bourgeoises ridées, leur mari paresseux, leurs enfants traînés là comme par erreur. Tout avaient l’air sortis du même moule. Des vieux, et des jeunes à l’esprit vieux. À regarder autour de moi, j’avais l’impression d’être venue afin de baisser la moyenne d’âge.
 
 
Mes 70 € m’ont permis d’avoir une place potable pour voir Luchini. Je dis bien potable et non pas excellente. Dire que 70 €, c’est l’équivalent de deux places de concert, une place à l’opéra, ou un aller simple pour Londres en Eurostar. Mais non, j’ai préféré aller voir Luchini. Il faut dire que je connais son spectacle « Le Point sur Robert » par coeur.
 
 
Je me donc suis assise au milieu des bourgeois que j’exècre. D’aucuns diraient que je leur ressemblais un peu.
 

Une odeur de déjà lu

 
La sonnerie a retenti. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il est entré. Tout petit sur la scène avec ses cheveux blancs. Et il se mit à lire. Est-ce moi qui ne supporte plus le phrasé de Luchini de l’avoir tant vu en interview et dans ses films
 
Oui, car j’ai vu tous ses films. Je suis généralement déçue ces dernières années. Et pourtant je reviens, amoureuse que je suis de ses rôles dans Beaumarchais l’insolent, La Discrète ou Confessions trop intimes. L’Homme pressé m’a fait sourire un peu, mais guère plus. Avec « Des écrivains parlent d’argent », j’ai essayé une nouvelle fois. Que voulez-vous, j’aime un peu trop l’espoir d’avant la déception.
 
Luchini a lu Céline, mais ce n’est pas une surprise, il lit souvent Céline sur scène. L’arrivée à New York, qui est sans doute le plus célèbre passage du Voyage au bout de la nuit. Ça sentait le déjà lu. Et puis il y eut d’autres textes, très connus, dont le Hernani d’Hugo, repris par un spectateur qui connaissait lui aussi la tirade par cœur. Ils s’en sont donné, du mal, pour nous faire croire que le spectateur en question – banquier de son état, disait-il – était là par hasard à réciter le texte avec une diction parfaite.
 

Vive les bibliothèques !

 
Voilà le topo : j’aurais pu, au fond, me contenter de l’affiche du spectacle.
 
 
Sur l’affiche sont répertoriés les principaux auteurs cités par Luchini. Voilà ce qui me met en rage. J’ai payé 70 € pour des auteurs que j’aurais pu lire en bibliothèque municipale pour pas un sou.
 
J’ai justement cette semaine fini un excellent bouquin dans une médiathèque.
 
 
 
C’est drôle. Luchini, pendant « Des écrivains parlent d’argent », lit un passage de Marx. L’auteur explique que l’argent me confère les qualités de ce qu’il peut m’acheter : la beauté et l’intellect, entre autres.
 
Eh bien Christophe Dejours reprend cette théorie pour l’appliquer au monde du travail. Lire son écrit ne m’a rien coûté. C’est le génie d’une bibliothèque que d’offrir la culture gratuitement.
 
Oh, c’est sûr, je n’ai pas entendu la voix de Luchini dans ma médiathèque de Neuilly sur Marne. Ma propre voix a suffi. Toute la sympathie que j’ai pour Luchini depuis des années m’a fait suivre le spectacle gentiment, mais m’a tout de même fait regretter ces fameux 70 €.
 

Des écrivains parlent d’argent : un sentiment de gêne

 
Une chose me gênait par-dessus tout. Luchini est un acteur qui gagne beaucoup, et c’est bien naturel. C’est un homme aisé qui parle aux membres de sa caste de ce qui fait leur point commun : l’argent.
 
C’est assez ironique de l’avoir entendu parler de Sartre, qui était justement dans une position délicate vis-à-vis des bourgeois : il les critiquait vivement dans ses écrits alors qu’ils constituaient son premier public.
 
Pas d’inquiétude, Luchini n’a pas manqué de saluer les spectateurs d’en haut qui n’avaient payé que 17 € la place. 
 
J’avais beau fermer les yeux, me concentrer sur les textes – car oui, le spectacle de Luchini est exigeant – entendre ces auteurs que je connais bien avec la voix d’un autre sonnait faux.
 
Pourtant, j’avais tant aimé la fable « Les femmes et le secret » contée par Luchini à la fin du Point sur Robert, par l’un de ses auteurs fétiches, La Fontaine.
 
Allez savoir pourquoi, cette fois, la fable « L’avare qui a perdu son trésor » ne m’a pas transportée. 
 
Surtout, je me suis rendue compte à ce moment que Luchini était devenu sa propre caricature. Dans Le Point sur Robert, le passage de la fable « Les Femmes et le secret » qui semblait le fasciner était « – Quoi ? – Un oeuf ! » qu’il répétait maintes fois tant il s’amusait de cet homme qui, pour savoir si sa femme saurait tenir un secret, lui fit croire qu’il avait pondu un oeuf en lui faisant promettre de ne rien répéter. Luchini jouait avec le public qui répétait le « Quoi ? » ou le « Un oeuf ! » selon son bon plaisir.
 
Dans « Des écrivains parlent d’argent », c’est l’allitération « se doutait du dépôt » qui l’amusait follement. Au point de le répéter jusqu’au ridicule. Est-ce Luchini qui a vieilli ou est-ce moi ?
 
 

Un personnage agaçant

 
Autrefois, je le trouvais caustique, Luchini. L’autre soir, à parler tour à tour de Macron, Hollande, et même Kim Kardashian, il m’est simplement apparu comme un petit réac. Oh, pas un méchant comme Zemmour et confrères. Juste un petit réac, assez inoffensif mais agaçant tout de même. De ceux qui caricaturent la jeunesse des banlieues sans rien connaître d’elle et moquent Edwy Plenel sans jamais l’avoir lu.
 
Tous ces jolis mots sur « la noblesse de la pauvreté », l’argent qui n’existe que si l’on en fait usage… Ces mots-là, il ne pouvait les déclamer que devant son public. Même s’il vante les auteurs en les prétendant universels, Luchini se trompe. Il ne réciterait pas ces textes devant n’importe qui. Notamment ceux qui n’ont pas les moyens de payer 70 € une soirée au théâtre. 
 

Problèmes de riches

 
Quant à l’anecdote, exercice dans lequel il excelle habituellement, il a parlé des subprimes en 2008 et de ses petits soucis avec sa banque, sans grand intérêt. C’est dommage, il était bien parti. Il commençait à railler les faux experts de C dans l’air, et combien l’émission est davantage alarmiste qu’informative.
 
Mais il retombe vite dans ses mauvais travers, Luchini. Il s’anime, il s’excite, le public est content. Il est d’ailleurs très doué pour interagir avec lui. Mais il s’agit d’un public conquis d’avance. Celui qui l’aime tant qu’il est prêt à payer une fortune pour passer 1h15 en sa compagnie. Et moi, d’avoir acheté si cher ma place, je me sentais comme une vendue. Je me souviens de cette phrase d’un comique qui disait :
 
Cannes, c’est l’inverse du football : des riches regardent des pauvres.
 
Moi devant Luchini, j’étais une demie-riche qui regardait un riche véritable. Et nous riions tous d’un air entendu. C’était un peu comme avoir participé à un meeting de droite sans l’avoir prévu. Coincée là, je riais avec les autres mais je riais jaune, en pensant peut-être à ces gens qui portent un gilet de la même couleur.
 

Ce qui n’a pas de prix

 
70 €, c’est 7 places du cinéma que j’aime tant. Le même soir, ironie du sort, à une centaine de mètres de là, se jouait Dumbo réalisé par Tim Burton. Je n’y étais pas, j’aurais peut-être dû, histoire de payer 7 fois moins un spectacle qui m’aurait peut-être plu davantage. Au lieu de voir Luchini pendant 1h15, j’aurais entraperçu Eva Green et Tim Burton sur la scène du Grand Rex. Et j’aurais regretté de ne pas être face à Luchini. J’aurais envié les bourgeois venus le voir. Voilà peut-être la place que je devrais garder. Envier les bourgeois mais jamais, au grand jamais, être assise parmi eux.
 
Ou mieux encore. J’aurais pu rester chez moi avec ma pile de livres empruntés à la bibliothèque.
 
Tout le long de la soirée devant « Des écrivains parlent d’argent, » la phrase d’Oscar Wilde me revenait en mémoire :
 
De nos jours, les gens connaissent le prix de tout et la valeur de rien.
 
Voir Luchini sur scène a un prix. Aller en bibliothèque lire les auteurs qu’il cite est sans commune valeur.
 
 
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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

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