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ELLE, AVEC ISABELLE HUPPERT: FAIS-MOI MAL

  

Par Clément

S’il existe des professions de « montreur » (d’ours, de
marionnettes…), alors Paul Verhoeven est un montreur de déviants. Son truc à
lui, c’est de divertir son public en exhibant des « monstres » à
l’apparence séduisante, avant de tout casser en révélant qui ils sont
vraiment : mythomanes ou pantins digérés puis recrachés par une société
malade qui leur fait un complet nettoyage : cerveau, sens moral, etc. Dans
le monde eugéniste de Starship Troopers,
le casting de jeunes premiers beaux et lisses, issu des sitcoms de l’époque,
n’est bon qu’à tuer des araignées géantes ; sinon, ce sont au mieux des
quiches, au pire des fascistes en puissance.

Les héros de Starship Troopers, de Paul Verhoeven (1997)
Les héros de Starship Troopers, de Paul Verhoeven (1997)

Dans Showgirls, Verhoeven
prenait le rêve américain par la peau du cou, et le forçait à avaler ses
excréments via Nomi, plastique de rêve hypersexualisée, candidate à la gloire,
et au final renvoyée case départ non sans avoir chopé au passage le virus de
l’arrivisme, de la manipulation, et de la violence. Le « Hollandais
violent » signait là son opus le plus noir, bien trop dérangeant pour que
le public américain puisse suivre. C’est d’ailleurs pour une raison analogue
que Elle, prévu pour être tourné aux États-Unis, le sera en
France.


Verhoeven regarde ces hommes et ces femmes prêts à vendre leur humanité
pour une place au soleil ou simplement survivre. Ceux-là, il les regarde avec
une certaine compassion, sans cependant les dédouaner de leurs choix. Côté
désaxés purs et durs, il est aussi ambivalent : il regarde, ému, son
héroïne de Turkish Delices sombrer
dans la folie, mais n’éprouve aucune sympathie pour les psychopathes incarnés
par Sharon Stone (Total Recall, Basic
Instinct
). Les personnages de Verhoeven s’apparentent à des machines en
voie de déshumanisation, une métaphore que le réalisateur prendra d’ailleurs au
sens propre dans RoboCop. Le point
commun ? Une fascination horrifiée : l’érotisme provocant de
Catherine Tramell, la duplicité virtuose de Lori Quaid, la violence de Nomi…
quelque soit sa sympathie, le réalisateur filme des créatures qu’il juge, elles
et ceux qui les ont construites, mais troublé par leur comportement extraverti
et frénétique, ne peut s’empêcher de les suivre. 
De ce point de vue, il atteint une consécration avec le personnage du
roman de Philippe Djian (qui après 37°2
le matin
confirme un goût pour les femmes désaxées), adapté fidèlement par
David Birke pour que le réalisateur puisse continuer ses obsessions. Mais deux
différences fondamentales s’affichent : ici la « déviance » du
comportement est tout intériorisée, et surtout le réalisateur renonce à tout
jugement sur son héroïne, dont le mystère reste entier. Il n’en reste pas
moins que son regard sur l’humanité ne demeure guère rieur. Ici, c’est la
bourgeoisie moderne qui fait les frais de sa vision corrosive.

La folie
discrète de la bourgeoisie 
Dans Buffet froid, Bertrand
Blier filmait des hommes dans une banlieue désincarnée ressemblant plus à des
fantômes qu’autre chose : peu leur chaut de dîner avec l’assassin de leur
femme en toute cordialité, qu’un inspecteur de police n’ait rien à faire d’un
meurtre mais se montre hystérique à propos d’un vol… Blier filmait un monde
résigné à l’absurde, où chacun devient victime et bourreau indifféremment, Pour
eux, plus rien n’a d’importance : bien, mal, et surtout domination et
soumission, ne sont plus que des abstractions.

Transposons ces figures de banlieue dans la bourgeoisie, et l’entourage
de Michèle Leblanc, « Elle », l’héroïne, n’est pas si différent de
cela : ce sont des êtres acceptant leur statut de dominants ou dominés
sans rien objecter.

Isabelle Huppert dans Elle, de Paul Verhoeven (2016)
Isabelle Huppert dans Elle, de Paul Verhoeven (2016)

Dans sa Politique, Aristote
avait énoncé comme loi naturelle qu’il existe des hommes voués à dominer
d’autres hommes, et des hommes voués à être dominés ; il n’avait pas
précisé que cet asservissement pouvait être volontaire.

Bourgeois, je vous hais

Bourgeois, je vous hais. On pense évidemment à Chabrol. Que son actrice
fétiche, Isabelle Huppert, soit l’actrice principale, sonne plus comme une
confirmation qu’autre chose. Elle fait
penser à À double tour, un des premiers films de Chabrol, sous influence
Hitchcockienne (générique très Vertigo
inclus) où un mouton noir s’est glissé dans une famille bobo, le but est de
trouver qui. Chabrol et son scénariste Paul Gégauff nous montraient pourtant
que les autres moutons tiraient aussi dangereusement sur le gris foncé, une
théorie qu’il reprendra dans plusieurs de ses films comme Poulet au vinaigre. En 2016, le mouton noir n’est plus un assassin
mais un violeur ; sinon, le tableau n’a guère changé…

Personnages du film À Double tour, de claude Chabrol (1959)
Personnages du film À Double tour, de claude Chabrol (1959)

Comme Chabrol, Verhoeven s’attache aux pas d’une personnalité complexe,
déroutante, qu’il s’abstient de juger, comme la faiseuse d’anges Marie Latour
d’Une affaire de femmes (1988) d’ailleurs incarnée par Huppert.

Huppert, la
reine des glaces
Leblanc est un nom qui va à merveille à ce personnage : qui est-elle
si ce n’est une coquille vidée d’émotions ? Huppert est la championne des
femmes « glaciales » au cinéma, elle trouve ici une apothéose. Les
seules fois où elle réagit, c’est pour se défendre quand son violeur l’agresse
tout au long du film. Thriller lent et planant où les viols sont entrecoupés
d’autres actes pervers, le film est pourtant souvent très drôle à cause des
déphasages incessants de Michèle : elle dit « j’ai été violée »
à son entourage comme si elle disait « oh, ces Louboutin me font mal, je
devrais les rapporter au magasin », ou raconte à son voisin un traumatisme
d’enfance sur un ton absurdement détaché… 
Michèle a un regard blasé sur la violence,
elle dirige une entreprise de jeux vidéo où règne une culture du viol érigée en
habitude. Si elle peut éprouver de l’émotion face à ses
conséquences, elle est incapable d’empathie y compris pour elle-même, et se
montre souvent déconnectée. Conséquence, ses décalages provoquent un rire
toujours tordu, grinçant. Dans Kika, Pedro
Almodóvar mettait en scène un viol sous un ton comique. Même s’il montrait le
traumatisme de Kika après coup, on émergeait de la scène partagé entre le rire
et l’envie de vomir. Ici, l’humour vient des conséquences de l’acte, qui ne
« collent » pas : l’héroïne devrait réagir ou s’autodétruire.
Michèle ne fait ni l’un ni l’autre, ou si : elle réagit bien, mais à sa
manière « déviante », et souvent drôle…

Isabelle Huppert dans Elle, de Paul Verhoeven (2016)
Isabelle Huppert dans Elle, de Paul Verhoeven (2016)

Ceci n’est pas un film sur le viol

Elle n’est toutefois pas un film
sur le viol en tant que tel comme pouvait l’être Les accusés, c’est un film sur un personnage. Michèle se défend à
chaque agression, mais joue un jeu pervers avec son violeur. Veut-elle le
comprendre avant de le dénoncer ? Pourquoi provoque-t-elle ses agressions
une fois son identité découverte, alors qu’elle va en souffrir ensuite ?
Le criminel lui-même, que pense-t-il ? Pourquoi fait-il cela ? Sur
lui aussi, Verhoeven ne donne pas de réponse. Un point est cependant
clair : Michèle n’est pas une victime, et elle réagit : la relation entre
elle et le violeur arbore des atours sadomasochistes, est-ce une réaction pour
transformer l’acte en quelque chose qu’elle se donne l’illusion de contrôler,
elle, control freak régentant le moindre
aspect de sa vie avec une froideur totale ? Comme Amy tentant de se donner
l’illusion qu’elle consent à la relation sexuelle imposée par son ex dans Les chiens de paille de Sam Peckinpah,
avant que le second agresseur ne brise cette défense désespérée ? Amy
elle-même jouait un jeu dangereux avec son ex avant le drame, très proche de
cette séduction dévoyée, tordue entre Michèle et son violeur.

La scène de viol dans Les Chiens de paille, de Sam Peckinpah (1971)
La scène de viol dans Les Chiens de paille, de Sam Peckinpah (1971)

Mais il semble que ni Michèle ni son agresseur n’aient un véritable
contrôle dans leur pas de deux distordu, où elle essaye de le battre sur son
propre terrain. Le film a finalement un côté rape and revenge (films d’horreur ou thriller où l’héroïne, violée,
se venge ou est vengée de ses agresseurs), mais le « revenge » semble
bien ambigu… 

Une standing ovation méritée à Cannes

L’ambiguïté demeure tout au long du film, ferment du suspense de
ce thriller impeccable, peut-être un peu long vers la fin, mais qui tient en
haleine. Huppert, impériale dans un rôle difficile, retranscrit la moindre
facette de son personnage alors même que sa psychologie demeure floue. Le film
n’a pas volé sa standing ovation de sept minutes à Cannes.

Laurent Lafitte, Isabelle Huppert et Paul Verhoeven à Cannes
Laurent Lafitte, Isabelle Huppert et Paul Verhoeven à Cannes

N’allez pas voir Elle si vous attendez des réponses. Mais
allez le voir pour accompagner cette femme mystérieuse : vous voudrez la
comprendre, vous n’y arriverez pas, mais comme Verhoeven, vous continuerez
quand même à essayer. Allez le voir pour Huppert, si fascinante que rien ne
semble pouvoir la troubler, mais qui elle, vous troublera.
  
D’accord, pas d’accord avec l’article ?
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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

4 commentaires pour l’instant

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FatizoPublié le 7:34 - Juin 23, 2016

Excellente critique pour un excellent film.
On ne peut s'empêcher de penser à Chabrol bien sur, mais un Chabrol qui aurait commis le film parfait.
Bonne soirée Marla

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