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Archives de catégorie Cinéma

Zero Theorem : analyse du film et explication de la fin (Spoilers)


4 out of 5 stars (4 / 5)

Trente ans après Brazil, et vingt ans après L’Armée des douze singes, Terry Gilliam dévoile enfin son troisième opus inspiré du 1984 de George Orwell: Zero Theorem. Brazil parlait du poids de la bureaucratie et du manque de contact humain. L’Armée des douze singes proposait une réflexion sur le terrorisme. Zero Theorem est une allégorie du management d’aujourd’hui et de ses conséquences terrifiantes s’il était poussé à son paroxysme.

Quand Big Brother s’appelle Management

Zero Theorem nous présente dès les premières images un monde sens dessus dessous, dans un futur rétro et coloré. La technologie envahit le cadre : dans une publicité personnalisée qui s’adresse à chacun individuellement, comme dans Minority Report, une jeune femme vantant les mérites d’une banque scande son slogan : Assez n’est jamais assez. Ce slogan donne le ton et l’une des clés du film. Terry Gilliam, dans le dernier opus de sa trilogie orwellienne, attaque le culte du « toujours plus » et de la performance au travail: son Big Brother se nomme Management.
Qohen Leth (génial Christoph Waltz) est un workaholic (accro au boulot.) Il semble attendre éternellement un coup de téléphone qui ne vient pas. Isolé, geek, nerd, la chanson « Creep » de Radiohead lui va comme un gant, dans une version jazz très réussie.
Terry Gilliam filme Qohen d’une manière qui évoque à la fois Brazil et les films de Jean-Pierre Jeunet : les deux cinéastes ont un goût pour les acteurs à gueule et les focales courtes.

Christoph Walz dans Zero Theorem de Terry Gilliam (2014)

Christoph Walz dans Zero Theorem de Terry Gilliam (2014)


Daniel Emilfork (Krank) dans La Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet (1998)

Daniel Emilfork (Krank) dans La Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet (1998)


Au début du film, Qohen Leth frôle déjà la folie. Gentiment schizophrène (il dit « nous » à la place de « je ») il combat sa solitude en faisant mine d’être plusieurs.
Il souffre également de phobie sociale. Il est allergique au toucher, comme Jill Layton dans Brazil. Il ressemble aussi à L’Étranger de Camus : il n’a pas accès à ses propres émotions. Pas d’inquiétude, Qohen consulte une psychologue… sur logiciel (Tilda Swindon, toujours méconnaissable.)
Un dialogue absurde, sans cesse interrompu par une voix féminine qui rappelle à Qohen ses obligations professionnelles. Le travail analytique, par conséquent, n’est guère efficace.

Bonjour Orwell !

Jusqu’au jour où Qohen rencontre Bainsley, pin-up à la perruque rose, plutôt bien interprétée par Mélanie Thierry.

Mélanie Thierry (Bainsley) dans Zero Theorem

Mélanie Thierry (Bainsley) dans Zero Theorem


Leur relation sera entièrement virtuelle. Le sexe, dans ce futur-là, est considéré comme dangereux. Avec une touche d’humour, Gilliam montre un homme sortant d’un sex shop sur une civière. Bainsley évoque les maladies sexuellement transmissibles et s’inquiète du pouvoir en place. En effet, comme dans 1984, le sexe est l’ennemi du gouvernement. Selon Winston Smith, anti-héros du roman de George Orwell, c’est la puissance qui peut réduire le parti en miettes. Lors de l’un de leurs rapports virtuels, Qohen veut s’écrier qu’il se fout du Management, et Bainsley lui dit, paniquée : « Ne pense même pas une chose pareille. » Le crime de la pensée est directement inspiré d’Orwell.

1984 de George Orwell

Lisez le panneau

Si le sexe est l’ennemi du gouvernement, il en est de même pour le bonheur. Dans une scène très drôle, Qohen et Bob, petit génie de l’informatique, sont assis dans un parc, devant une multitude de panneaux d’interdiction.

Les panneaux d'interdiction dans Zero Theorem

Les panneaux d’interdiction dans Zero Theorem


En vrac, interdiction de s’embrasser, d’être vieux, de dire bonjour, de jouer au cerf-volant ou au ballon, de sourire, de porter des talons hauts, de tourner à gauche. Ces panneaux délirants et effrayants rappellent les proclamations de Dolores Umbridge dans le cinquième volet de Harry Potter.

Les proclamations de Dolores Umbridge accrochées sur les murs de Hogwarts, dans Harry Potter et l'ordre du phénix, de David Yates (2007)

Les proclamations de Dolores Umbridge accrochées sur les murs de Hogwarts, dans Harry Potter et l’ordre du phénix, de David Yates (2007)


Dans sa dictature pince sans rire, Terry Gilliam reprend en fait une idée très ancienne propre au genre de la dystopie : en 1921, Zamiatine parlait déjà du bonheur comme ennemi de l’État. Dans Nous Autres, considéré comme le premier roman de science-fiction, le numéro D-503 espérait que le gouvernement trouve rapidement une solution au « problème du bonheur. »


Le bonheur rend les citoyens imprévisibles, et les empêche de rester sous le contrôle de Big Brother. En toute hypocrisie, le gouvernement affirme pourtant assurer le bonheur des citoyens. C’était aussi le cas dans Brazil.

Affiche de propagande dans Brazil. "Le bonheur: il nous concerne tous" (ma traduction)

Affiche de propagande dans Brazil. « Le bonheur : il nous concerne tous »


Dans Zero Theorem, Mancom, super-entreprise de communications dans un monde où personne ne communique, enchaîne les promesses mensongères. Son slogan « Making sense of everything good in life » promet le sens et les petits plaisirs quotidiens, quand le management organise le chaos, et interdit la joie pour mieux contrôler ses employés. D-503, chez Zamiatine, espérait que l’on trouve une formule scientifique pour résoudre le problème du bonheur.


Les nombres imaginaires : de la logique à la folie

Dans le roman russe, on trouvait une bien étrange formule mathématique, celle de la racine carré de moins un. Vous avez bien lu. Votre prof de maths vous disait que la racine d’un nombre négatif n’existait pas ? En science-fiction, les personnages jouent le jeu des nombres imaginaires, et en paient le prix de leur santé mentale. Dans 1984, Winston finit par croire que deux et deux font cinq.

2+2=5, formule mathématique délirante dans 1984, a inspiré une chanson de Radiohead

2+2=5, formule mathématique délirante dans 1984, a inspiré une chanson de Radiohead


La torture mathématique de Qohen Leth dans le film de Gilliam s’appelle le théorème zéro. Une voix féminine robotisée lui répète sans cesse : « il faut que zéro soit égal à 100%. » Vous ne comprenez pas ? Lui non plus. Et c’est là que la critique du management selon Terry Gilliam prend toute son ampleur : il dénonce un monde du travail où l’on force les employés à atteindre des objectifs impossibles, tout en exerçant sur eux une pression insupportable. Dans la société cauchemardesque du dieu Management, tous les employés sont sujets au burn out. Pour les « motiver, » on leur fait miroiter des promesses absurdes : dans le cas de Qohen, le fameux coup de téléphone qui lui révélerait le sens de la vie.

Explication de la fin du film (attention Spoilers)

Car c’est cela qui obsède le personnage : trouver le pourquoi de l’existence. Noyé dans un quotidien virtuel, Qohen rêve de contact réel. Il est en cela le miroir de Sam Lowry dans Brazil qui, fatigué de son métier de bureaucrate, s’échappait par le rêve.


La fin de Brazil était traumatisante. Sa fin véritable n’apparaît que trente ans plus tard, dans Zero Theorem. Sam Lowry était piégé dans un rêve éternel. Quand un brin de réalité s’offre à Qohen Leth, il la refuse, préférant attendre son coup de fil imaginaire. Terry Gilliam choisit ainsi une issue encore plus pessimiste pour son troisième épisode que pour le premier. Dans 1984, Winston Smith oubliait son amante, Julia, et Big Brother gagnait la partie. Dans Zero Theorem, Qohen oublie Bainsley. Il choisit de plonger dans le néant, et devient son propre dieu : c’est ainsi qu’il résout son théorème impossible.

Tout est dans le nom

Cohen, en hébreu, signifie « dévoué, dédié. » Le personnage de Terry Gilliam est donc dévoué corps et âme à son travail. Mais son nom de famille, Leth, proche de lethal (« fatal » en anglais) nous indique dès le départ que le protagoniste est voué à la mort. Son collègue, Joby (excellent David Thewlis) possède un nom qui veut dire « travail, » et réfère aussi à Job, personnage biblique subissant maintes souffrances avant d’être récompensé par Dieu.

David Thewlis (Joby) dans le film de Terry Gilliam

David Thewlis (Joby) dans le film de Terry Gilliam


Joby incarne donc le parfait jouet du management : il accepte toutes les épreuves et toutes les injustices sans se révolter. La récompense, cependant, n’arrive jamais.

Que penser, enfin, du Q à l’initiale de Qohen ? Il s’agit peut-être d’un autre clin d’œil à la science-fiction : Dans Star Trek, les Q sont des êtres omnipotents et omniscients, ce qui expliquerait le destin de Qohen Leth.


Si vous aimez Zero Theorem, vous aimerez…

Zero Theorem termine brillamment la trilogie d’anticipation de Terry Gilliam, et s’inscrit dans une époque où la dystopie est reine au cinéma. Sorti le même jour sur les écrans français que le navrant Transcendance, Gilliam triomphe là où Pfister s’effondre : il propose une analyse passionnante de notre époque.

Plusieurs plans de Zero Theorem raviront les amateurs du genre.

Le début du film rappelle les premières minutes de Mr Nobody de Jaco Van Dormael.

Qohen, attaché dans son bassin vide, ressemble aux Precogs de Minority Report.

Qohen Leth dans Theorem Zero

Qohen Leth dans Zero Theorem



Les Precogs dans Minority Report de Steven Spielberg (2002)

Les Precogs dans Minority Report de Steven Spielberg (2002)


La relation entre Bob et le Dieu Management est proche de la relation père-fils dans La Antena (Telepolis) du réalisateur argentin Esteban Sapir.

Affiche française de Telepolis (2007)

Affiche française de Telepolis (2007)


L’omniprésence des rats a la même fonction que dans Cosmopolis de Cronenberg, et La Peste de Camus : Cronenberg nous disait de ne pas devenir des rats au service du capitalisme, Gilliam nous donne le même avertissement vis-à-vis du monde de l’entreprise.


Les employés y pédalent (et y perdent les pédales) comme dans le second épisode de Black Mirror, « 15 million merits. » La formule mathématique impossible censée donner la clé du sens de la vie résonne comme celle de Max dans Pi de Darren Aronofsky.


Terry Gilliam a compris Orwell comme nul autre avant lui. Il a tourné une trilogie très librement inspirée de 1984, et en même temps très fidèle à l’esprit de l’œuvre. Le cinéaste a gardé son génie visionnaire. À 73 ans, il s’inscrit comme l’un des grands réalisateurs de notre temps.

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Palo Alto, de Gia Coppola : la revanche des « fils de »

3 out of 5 stars (3 / 5)

Le cinéma, une affaire de famille

Gia Coppola est la nièce de Sofia, et la petite-fille de Francis Ford. Elle vient de réaliser un film, Palo Alto, avec Emma Roberts, nièce de Julia, et Jack Kilmer, fils de Val.
Ce qui frappe dès les premières secondes de Palo Alto, c’est le grain de l’image et le choix des couleurs façon seventies, très proche du Kids de Larry Clark, dont Gia Coppola s’est sans nul doute inspirée. Autre inspiration, sa tante Sofia. April (Emma Roberts) possède même un poster de Virgin Suicides dans sa chambre.
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Dans le film de Gia, on retrouve les tons ocre, et parfois le sens de la lumière du film de sa tante, mais ce n’est pas tout.

Influences à l’affiche

Les nombreuses affiches de Palo Alto sont révélatrices des nombreuses influences de Gia Coppola, et indiquent combien le film reste difficile à classifier. L’affiche française évoque les charmants films américains indépendants, comme Juno Little Miss Sunshine, ou plus récemment, Le Monde de Charlie.

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Sur l’affiche américaine du Monde de Charlie, dominance des couleurs primaires jaune et bleu, visages adolescents, comme dans l’affiche française de Palo Alto.
Les affiches de Palo Alto à l’étranger évoquent tour à tour…
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David Lynch et Brian De Palma (dominance de rouge pour un visage féminin en gros plan)
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Elephant (et Paranoid Park) de Gus Van Sant
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Une dimension Nouvelle Vague pour le haut, Gus Van Sant pour le bas. Jack Kilmer a un faux air de River Phoenix, acteur fétiche du réalisateur.
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River Phoenix et Keenu Reeves dans My Own Private Idaho, de Gus Van Sant (1991)
River Phoenix à 17 ans
River Phoenix à 17 ans
Jack Kilmer dans Palo Alto
Jack Kilmer dans Palo Alto
Jack Kilmer ressemble également à Peter Sarsgaard dans Another Day in Paradise, d’un certain… Larry Clark.
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La bande annonce, elle, insiste davantage sur l’influence de Gus Van Sant:

Palo Alto, grand arbre malade

Comme Gus Van Sant, Gia Coppola aime à filmer de beaux visages adolescents. Elle montre, avec délicatesse, des adolescents privilégiés dans une banlieue bourgeoise de Californie. Mais ne vous y trompez pas. Palo Alto – grand arbre, en espagnol – est un arbre malade. Ses jeunes fruits y mûrissent mal, gavés qu’ils sont d’ennui et de champagne. Le sexe, la drogue et la vitesse pour tromper leur lassitude, ils vivent dans un univers faussement paisible, berceau de la Silicon Valley.
Ne me demandez pas ce que l’histoire raconte. Le film de Gia Coppola (comme ceux de Sofia, d’ailleurs) est un film d’atmosphère. Elle sait elle aussi filmer l’ennui sans que le spectateur en perde une seconde. On regarde ces morceaux de vie, ces vignettes de chambres d’adolescents, ce montage splendide qui dit la première fois d’une jeune fille, et le contraste d’une autre, qui s’offre très vite aux garçons dans sa chambre rose encore peuplée de jouets d’enfant.

Un pied-de-nez des « fils de » à leurs parents

Les adultes sont quasi absents de ce long métrage : les héros, dans leur jeunesse dorée et perdue, sont livrés à eux-mêmes. Mais il s’agit peut-être d’un pied de nez de Gia Coppola (avec la complicité d’Emma Roberts et Jack Kilmer) aux adultes. Elle semble clamer « chers parents, oncles ou tantes, nous faisons (très bien) sans vous. »
Val Kilmer, présent dans le film en guise de clin d’œil, est le père… d’Emma Roberts, et non de son propre fils. Teddy croise des adultes qui le sermonnent sans jamais le comprendre, à l’exception d’une vieille dame en maison de retraite, redevenue enfant car, comme le dit Shakespeare dans Le Roi Lear, « Old men are babes again » (« les vieillards redeviennent des bébés, » notamment par la manière dont on les traite.) Une conseillère d’orientation met la pression sur les épaules d’April au sujet de son avenir universitaire, quand celle-ci ne pense qu’à ses tourments de femme en bouton. L’entraîneur,  quant à lui, est moins adulte encore que ses élèves.

De Kids à Palo Alto

Affiche de Kids, de Larry Clark (1995)
Affiche de Kids, de Larry Clark (1995)

Presque vingt ans après le Kids de Larry Clark, Gia Coppola nous montre une jeunesse désorientée, dans un tourbillon de sexe, d’alcool et de drogues, sur une bande originale electro-pop fort bien trouvée.
On peut remarquer la proximité des prénoms des deux héros masculins : Telly, skateur new-yorkais chez Larry Clark, qui sème sans le savoir la maladie chez les jeunes filles qu’il dépucelle, et Teddy, alcoolique frôlant la correctionnelle, traînant un peu trop avec Fred, d’une influence néfaste.
Gia Coppola filme le milieu doré de la Silicon Valley plutôt que la misère new-yorkaise. Surtout, elle ne choisit pas, comme Larry Clark, le désespoir. Elle suggère avec finesse, dans la scène finale, le destin de Fred. Pour April, Jack et Emily, ils inspirent confiance dans les décisions qu’ils prennent en définitive, malgré les faux adultes et les mauvaises rencontres.

Des étoiles sont nées

Kids avait révélé le talent de Chloé Sévigny et Rosario Dawson. Palo Alto révèle celui d’une nouvelle génération d’acteurs, et d’une réalisatrice.
C’est drôle comme, sur le visage d’Emma Roberts, se lit tout le paradoxe de Gia Coppola : on reconnaît Julia sur le visage de sa nièce, bien sûr, (voyez cette bouche) mais Emma, en même temps, ne ressemble qu’à elle-même, et promet une beauté toute personnelle qui s’affinera avec les années. C’est avec une insolence subtile que Gia Coppola filme son sourire de Joconde.
Oui, Gia Coppola, comme ses personnages, se cherche, tâtonne, multiplie les expériences. Mais au-delà de toutes ces influences, elle possède une griffe particulière. Sa réalisation ne demande qu’à s’épanouir, prendre de nouveaux chemins, afin que la cinéaste se fasse, comme sa tante avant elle, un prénom.
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Bird People : Pascale Ferran nous donne des ailes


4 out of 5 stars (4 / 5)

Un peu d’air frais

En 1939, George Orwell publiait un livre intitulé Un Peu d’air frais. Dans le roman, George Bowling, quinquagénaire anglais, décide de quitter Londres et son gris quotidien pour revenir à sa ville natale et ses souvenirs d’enfance. George est en apnée et a besoin d’air, comme l’indique le titre original Coming Up for Air.

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Dans Bird People de Pascale Ferran, c’est Gary Newman qui veut sortir la tête de l’eau. En voyage d’affaires en France, il est en proie à une crise existentielle et décide, seul dans sa chambre d’hôtel, de tout quitter – travail, femme et enfants – afin de respirer mieux. Il réalise ainsi le rêve de nombreux Américains de rester en Europe pour retrouver sa jeunesse et devenir, comme son nom l’indique, un homme nouveau (Newman.)

Pas une bête rom-com

Et puis il y a Audrey, dans toute la clarté de ses vingt ans, qui travaille dans ce même hôtel. Elle explique à son père au téléphone qu’elle ne risque pas d’améliorer son anglais en parlant avec les client. Elle lui pose une question rhétorique révélatrice : « Quand tu vas à l’hôtel, tu parles aux femmes de chambres, toi ? »
Mais attention. Pas question pour Pascale Ferran de tomber dans la banalité des comédies romantiques. Nous sommes bien loin de Coup de foudre à Manhattan (2002) où un homme politique richissime rencontrait une femme de chambre dans un grand hôtel et en tombait amoureux.

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Se déroulait alors le scénario palpitant « c’est un riche homme politique, ce n’est qu’une petite femme de chambre, vont-ils s’aimer quand-même ? » Cette facilité n’a même pas effleuré la réalisatrice française.

Communiquons plus ?

Elle nous montre, d’abord avec un réalisme tout en délicatesse, un monde d’hyper-communication où les échanges véritables se font rares. Le film débute dans le RER : chacun dans sa bulle, protégé par des écouteurs pour se couper du monde, ou absorbé dans ses pensées, nul ne se voit, nul ne se parle.


Anaïs Demoustier dans Bird People de Pascale Ferran (2014)
Anaïs Demoustier dans Bird People de Pascale Ferran (2014)

Tout au long du film, l’on découvre des gens qui parlent sans s’entendre, du colérique dans le métro à la scène éprouvante de rupture – sur Skype – de Gary avec sa femme.

Dormir, l’occasion de rêver

Pascale Ferran insiste aussi beaucoup sur des personnages endormis. Hamlet dit, dans son célèbre soliloque « être ou ne pas être » « Sleeping, perchance to dream » (dormir, rêver, peut-être.)
C’est en effet le rêve qui aura la part belle dans la seconde partie du film. Après le poids des responsabilités pesant sur les épaules de Gary, la grisaille des transports en commun et les mesquineries des petits chefs du Hilton pour Audrey, Pascale Ferran choisit l’envolée onirique. Gary prend une distance géographique, et Audrey… prend de la hauteur, dans un coup de théâtre fantastique – dans tous les sens du terme. Je ne vous volerai pas la surprise.
Disons qu’il n’y a rien d’étonnant à la sélection de Bird People à Cannes dans la section « Un certain regard. »

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Un certain regard

L’usage que fait Pascale Ferran de la caméra subjective est remarquable. On adopte le regard d’Audrey, bien sûr, mais l’on a aussi affaire à une mosaïque de points de vue. L’artiste japonais dans sa chambre d’hôtel, armé de son fusain et de son talent, nous offre une scène de poésie digne des plus beaux contes. Le regard de Simon est réaliste, mais suffisamment aiguisé pour « se savoir » observé par Audrey sous son déguisement. Gary, enfin, change de regard sur lui-même.
Et pour pénétrer plus intimement le coeur des personnages, Pascale Ferran use de la méthode de Truffaut: une voix narrative conte les pensées de Gary, clin d’oeil à la Nouvelle Vague pour un homme qui désire prendre le large.
La scène où Audrey voit virevolter un sac en plastique sur le toit de l’hôtel rappelle la scène d’American Beauty où Ricky enseigne à Jane comment voir la beauté en toute chose.

 Finesse, poésie, et un beau tandem d’acteurs

Jane, dans Bird People, c’est Audrey, joliment incarnée par Anaïs Demoustier, fraîche fleur dans Thérèse Desqueyroux, et si bien choisie pour ce rôle-ci : sa transformation lui va comme un gant. Quant à Josh Charles, on le connaît surtout en France pour son rôle dans The Good Wife, et il mériterait une belle carrière sur grand écran. Il est amusant de noter qu’il est habitué à la poésie au cinéma, puisqu’il a incarné, dans son premier rôle,  Knox Overstreet, élève de John Keating dans Le Cercle des poètes disparus.

Josh Charles dans Le Cercle des poètes disparus, de Peter Weir (1989)
Josh Charles dans Le Cercle des poètes disparus, de Peter Weir (1989)

Dans le film de 1989, John Keating nous intimait déjà de changer de regard.

Un film poétique

A la fin de Bird People, on quitte la salle plus léger, on se surprend à regarder le ciel. Raison de plus pour découvrir le film en salles : il faut pouvoir profiter, en sortant, d’une soirée estivale. Dépêchez-vous, les films intelligents et poétiques sont rares, et restent souvent peu de temps à l’affiche.
Courez-y. Bird People vous donnera des ailes.

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Dancing in Jaffa : l’utopie de Pierre Dulaine


3 out of 5 stars (3 / 5)

Avant Dancing in Jaffa : le projet Face2Face

En 2009, JR et Marco lançaient un projet de photographie, Face2Face, pour inciter israéliens et palestiniens à se regarder les uns les autres.

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En affichant des photos humoristiques sur les murs des quartiers incontournables, du côté israélien comme palestinien, ces deux français ont contribué, à leur façon, à la paix entre les deux communautés. Quand ils montraient leurs photos aux passants, israéliens et palestiniens pensaient toujours reconnaître l’allié ou l’ennemi. Ils se trompaient presque à chaque fois. Sourires et joyeuses grimaces leur rappelaient qu’ils étaient cousins.

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Danser pour exister

Dans Ecrire pour exister, film sorti en 2007 et inspiré d’une histoire vraie, une jeune enseignante rassemblait par l’écriture des lycéens d’une classe difficile. Mais son premier succès fut bien de mettre les élèves face à face et de souligner leurs points communs. Elle créait ainsi une cohésion de groupe, un sentiment d’appartenance, une force collective.

Plus récemment en France, Julie Bertuccelli filmait, dans La Cour de Babel, une classe d’accueil où une enseignante de Français Langue Etrangère (FLE) faisait naître de belles amitiés entre des enfants du monde entier par l’apprentissage de la langue française.
C’est dans cet esprit que Pierre Dulaine, parti de Jaffa en 1948 lors de la création de l’état d’Israël, revient dans sa ville natale. Plusieurs fois champion du monde de danse de salon, professeur depuis trente ans, il a une utopie en tête : faire danser des enfants juifs et palestiniens ensemble.

Pédagogie et élégance

Avec une infinie pédagogie et beaucoup d’élégance, Pierre Dulaine explique son projet aux habitants, aux élèves, s’allie aux professeurs, et organise un concours inter-écoles. À la méfiance attendue entre les deux communautés s’ajoute les doutes et les complexes de la pré-adolescence, la timidité, le difficile rapport au corps, et la découverte de l’autre, dans toute sa complexité et sa beauté. Les jeunes danseurs fleurissent dans la salle de danse, certains se découvrent une nouvelle passion. Pierre Dulaine, avec fermeté mais toujours avec tact, exige le meilleur de ses élèves et le respect de l’autre. Les amitiés naissent, une petite fille juive danse sur du merengue avec un jeune palestinien et l’on croit l’espace d’une heure et demie à la paix entre les peuples.
Pierre Dulaine ne nous montre rien de moins qu’une définition de l’amour. Ces peuples ne regardent pas dans la même direction, mais ils peuvent, le temps d’une danse, se regarder l’un l’autre.


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La Crème de la crème : outrageusement sexiste et cliché

0 out of 5 stars (0 / 5)

En 1999, Jean-Pierre Améris filmait dans Mauvaises fréquentations un quatuor d’adolescents montant une affaire de proxénétisme. Deux jeunes hommes parvenaient à convaincre leurs petites amies de faire des fellations aux garçons de l’école pour 50F la passe (7,50 euros aujourd’hui), dans le but de partir en Jamaïque réaliser leur rêve. Delphine, follement amoureuse, accepte pour Laurent, cerveau de l’affaire. Olivia, sa meilleure amie, refuse d’abord catégoriquement, mais finit par accepter par solidarité, et tente de protéger son amie. 
 
Quinze ans après, c’est Kim Chapiron qui s’attaque au sujet, un an après Ozon et son Jeune et Jolie. La prostitution estudiantine n’est pas un sujet aisé, et il est courageux de proposer un film sur ce thème. Cependant, on pouvait attendre bien mieux de Kim Chapiron. La Crème de la crème s’avère bien loin de la caméra audacieuse et brutale de Dog Pound, où le réalisateur se penchait déjà sur trois adolescents, dans un centre de détention pour mineurs.

Une comédie ratée, sur le fond comme sur la forme

 
Le choix des plans (notamment les très gros plans) les travellings splendides en steady cam, le montage, le scénario, et la psychologie des personnages faisaient de Dog Pound une plongée passionnante dans l’univers de la correctionnelle.

 
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Mais avec son dernier film, Kim Chapiron revient en France, et semble embrasser d’un coup tous les défauts du cinéma français : la photographie est médiocre voire inexistante, les dialogues dans les chambres d’étudiants ressemblent à ceux d’une mauvaise sitcom, sans les rires enregistrés, et pour cause : le film n’est pas drôle. Il s’agit d’une comédie ratée. La scène de la prise d’ecstasy a même été volée au film des Inconnus, Les Trois frères, où les humoristes tentaient, avec bien plus de succès, de montrer le ridicule des gens qui abusent de substances illicites (l’obsession de Mickey est directement piquée au film de 1995.)

Les femmes vues par Chapiron : toutes des « tasspé »

 
Tiens tiens… les années 90, voilà où Kim Chapiron semble être coincé : dans une soirée nostalgique, les jeunes de l’école de commerce (ne jouons pas sur les mots, HEC est directement visée) s’égosillent sur la chanson « A propos de tass, » du groupe de rap « Tout simplement noir. » Ca ne vous dit rien ? Faites un effort. Vous vous souvenez sans doute de ce refrain hautement intellectuel qui répétait à l’envi « Toutes des tasspé » (en verlan, « toutes des pétasses. »)
 
Cette phrase résume bien, hélas, la vision des femmes dans le film de Chapiron : toutes des putes, ravies de participer à « ce réseau » de prostitution qui leur fait miroiter un autre réseau, censé les tirer de la galère. Toutes acceptent, sans exception, un sourire en coin, comme pour une aventure vaguement scandaleuse. Aucune ne s’emporte contre la jeune fille qui vient leur proposer de l’argent pour escorter des jeunes gens, et davantage en fin de soirée. Cette unanimité est d’autant plus inquiétante que la « rabatteuse » n’est autre qu’une jeune fille de cité, ayant justement trouvé une porte de sortie grâce aux études. Une pauvre vient donc décréter devant d’autres jeunes filles fauchées (caissières ou vendeuses) qu’elles n’ont d’autre choix que la prostitution. Elles sont belles, et leur seul salut sera de se vendre pour « réussir, » puisque les études leur font défaut.
 
Le monde serait donc divisé entre les élèves des grandes écoles et les autres, comme si on ne pouvait être caissière de supermarché dans sa jeunesse et connaître une réussite sociale ensuite, par le travail et le talent, autre que celui d’écarter les jambes.

Et un cliché de plus pour la génération Y !

 
Kim Chapiron a déclaré dans une interview que La Crème de la crème était « Un film qui se [voulait] un peu témoin de la génération Y en France. » la génération Y ! Que n’a-t-on entendu à son sujet ! Selon les stéréotypes habituels, les jeunes de cette génération seraient flemmards, obsédés par les nouvelles technologies, incapables de se concentrer et de supporter l’autorité.

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Nouveau cliché pour Chapiron : ces jeunes seraient cyniques. Ses personnages calculent le potentiel d’une femme sur son physique, et celui d’un jeune homme sur le salaire qu’il gagnera une fois sorti de la fameuse école. La cote d’un étudiant monte selon la femme qui l’accompagne, comme aux cours de la bourse. Les réflexions les plus sexistes ne font pas non plus frémir les jeunes filles embauchées par le club particulier de Dan, Louis et Kelly. La phrase d’Oscar Wilde leur va comme un gant: ils connaissent le prix de tout et la valeur de rien. Espérons que la jeune génération, y compris les élèves des grandes écoles, ne se reconnaîtront pas dans cet obscur tableau.
 
Ce cynisme est revendiqué quand les héros chantent à tue-tête, au volant d’une voiture, « Les gentils, les méchants » de Michel Fugain. Les paroles sont grossièrement mises en parallèle avec leur supposée absence de moralité.

 

Une vision stéréotypée des classes sociales

 
Mais, par-delà la génération, ce sont les classes sociales qui sont affublées des pires clichés. Kelly, jeune fille de cité, se fait appeler Kelliah. Est-ce que « Kelliah » sonne plus bourgeois ? Plus « tendance » ? Kelliah Ash est en réalité comédienne et mannequin. C’est mieux que Kelly, apparemment, « la copine de Brandon » (c’est Louis, le bourgeois beau gosse, qui le dit) dans Beverly Hills (encore une série des années 90 !) C’est bien connu, les enfants de pauvres ont tous des prénoms de feuilletons américains, puisque leurs parents sont des accros à la télé sous-éduqués. On s’étonne d’ailleurs que Kelly, officiellement de milieu modeste, habite une belle maison à deux étages avec des meubles anciens dans sa salle à manger.
 
La réalisation de Chapiron, malheureusement, ne sauve pas le film : la scène de la première fête où les étudiants hurlent « Les Lacs du Connemara » fait penser à La Boum, version pseudo-trash. Les références à The Social Network de David Fincher sont fort maladroites: Dan « fait son Mark Zuckerberg, » le trio participe à une fête costumée ringarde et accorde une importance démesurée aux groupes étudiants, pâles copies des clubs à l’américaine. Le film est également mal joué : tous les rôles sont caricaturaux, même si Alice Isaaz dans le rôle de Kelly, et Marine Sainsily dans celui de la parfumeuse, parviennent à tirer leur épingle du jeu.
 
Quitte à voir un téléfilm, autant regarder Mes Chères études d’Emmanuelle Bercot, nettement plus instructif.

Aucune réflexion sur un sujet pourtant grave

 
Pour ce qui est du dénouement de La Crème de la crème, Chapiron se contente d’une pirouette de teen movie pour éviter l’essentiel. La loi française considère pourtant le proxénétisme comme une atteinte à la dignité de la personne, et sanctionne cet acte de sept ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. Or, rien n’est dit de la gravité des actes commis, ni par d’autres étudiants, ni même par le directeur de l’école, qui fait lui aussi preuve d’un cynisme raté. Sa dernière réplique est censée rappeler au spectateur la phrase de Patrick Le Lay sur « le temps de cerveau disponible, » mais tombe à plat.

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Là où, dans Dog Pound, Chapiron nous offrait une vraie réflexion sur la criminalité, l’adolescence et la prison, en cherchant à comprendre les jeunes comme les matons dans une spirale de violence, il oublie ici toute nuance. En se gardant de juger ses personnages, il semble leur donner raison. Le spectateur peut se dire en fin de projection « Ah, ce n’est pas si grave, alors, de monter un réseau de prostitution. Ça peut même rapporter gros. »
 
En somme, beaucoup de laideur dans cette sitcom sexiste bourrée de clichés, sur les bourgeois comme les filles de rien, et au cynisme raté. Rien à sauver de ce dernier Chapiron. Espérons que le suivant nous fera vibrer et réfléchir comme ses premières œuvres.

 

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