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BOYHOOD: DOUZE ANS D’AMÉRIQUE




Avant
Mason, Forrest

Quand
Robert Zemeckis a tourné Forrest Gump, au début des années 90, peu
de gens y croyaient. L’histoire d’un simple d’esprit au gros accent
de l’Alabama, proche de sa mère et offrant des chocolats à des
inconnus qui attendent le bus ?
Forrest
Gump
, c’était trente ans d’Histoire américaine avec humour,
tendresse, dérision, un certain antimilitarisme dénonçant la
boucherie du Vietnam, et un personnage inoubliable qui, l’air de
rien, a enseigné son déhanché à Elvis et passé le fameux coup de
fil qui fit éclater le scandale du Watergate.
Richard
Linklater, dans Boyhood, propose lui aussi une chronique américaine,
mais plus intimiste.

Le principe de Forrest Gump, c’était 30 ans d’Histoire américaine à
travers les yeux d’un simplet. Dans Boyhood, il s’agit de filmer 12
ans d’une existence à travers le regard de Mason, que l’on suit,
littéralement, de l’enfance à l’âge d’homme. 

Une
enfance sous George W. Bush

Linklater
aurait pu faire un grand film, une sorte de fresque
adolescente, mosaïque immense de points de vue et de morceaux de
vie.
Son
film, d’ailleurs, commence bien. Il se garde de juger ses personnages, entre un père adolescent dans l’âme et une mère débordée. Il peint une enfance sous
Georges Bush Jr dans une Amérique post 11-septembre où les enfants récitent
le serment d’allégeance au drapeau américain, puis au drapeau
texan, avant de s’asseoir en classe.
Mason
grandit en effet au Texas, fief de George W. Bush, directement
attaqué dans le film de Linklater. Ethan Hawke, acteur fétiche du
réalisateur, joue un papa cool et démocrate.
La
seconde partie du film montrera aussi des gens à tendance
républicaine (le grand-père qui offre un fusil à Mason pour son
anniversaire) avec ironie, mais aussi une forme de tendresse.

Un
dispositif étonnant


Les
difficultés
de la mère dans sa vie de couple, son combat quotidien pour élever
ses enfants tout en poursuivant ses études est filmé sans pathos,
et avec un réalisme stylisé qui change des histoires familiales
habituelles. L’esthétique du film est à mi-chemin entre le
documentaire et la caméra amateur d’un homme qui aurait filmé ses
proches en train de pousser, d’autant qu’il a choisi sa propre fille, Lorelei, dans le rôle de Samantha.

Car
c’est bien le dispositif de Boyhood qui étonne. 12 ans de tournage,
ou plutôt 39 jours seulement sur 12 ans : Linklater a réalisé
un Quand Harry rencontre Sally grandeur nature, où
les mêmes acteurs se retrouvent tous les ans pour tourner un film.

Linklater
ne manque pas de mérite, ni de bravoure, ni de ténacité. Mais, il
s’est peut être justement trop attaché à ses personnages: il a eu
du mal à couper des scènes, aller à l’essentiel, renoncer à
certains passages que, sans doute, il affectionnait.
Du
coup, le résultat est trop long. Le film aurait gagné à laisser de côté plusieurs scènes qui font redite. L’importance des études
est finement montrée dans le parcours de la mère de famille.
Pourquoi ajouter un ouvrier de la fosse sceptique qui insiste
lourdement sur son succès par les études, une fois devenu patron
d’un restaurant ? Pourquoi filmer un long entretien entre Mason
et l’un de ses professeurs dans la chambre obscure, qui lui serine
d’étudier au lieu de paresser ?
Le
film, qui montrait avec légèreté, finit par démontrer avec lourdeur.

Une
morale à l’américaine

Dans
le premier volet de Retour Vers le futur (tiens, encore Robert
Zemeckis) Marty McFly rencontrait un homme qui faisait le ménage
dans une gargote de Hill Valley, un certain Goldie Wilson, qui
deviendra, trente ans plus tard, maire de la ville.

L’ironie dramatique est savoureuse. Le patron du café lui assène « un Noir à la mairie, c’est pas demain la veille. » Le public d’aujourd’hui sourit plus encore d’avoir vu un Noir à la Maison Blanche.
Goldie Wilson défend aussi les cours du soir, et la philosophie très américaine
du « Stand up for yourself » quand il conseille à George McFly de ne pas se laisser
harceler par la bande de Griff et ses acolytes.
Des critiques enthousiastes ont déclaré que Linklater touchait
à l’universel dans Boyhood. Ils n’ont que partiellement
raison. La dimension amoureuse du film peut correspondre à cette
définition. 

Mason (Ellar Coltrane) et Sheena (Zoe Graham) dans Boyhood, de Richard Linklater

Hélas, on revient aux travers de l’idéologie américaine
quand Mason père explique à sa fille les deux moyens d’éviter
de tomber enceinte. Capote et pilule, me direz-vous ? Pas tout à
fait. Mason Senior parle bien de préservatif, mais en premier lieu,
d’abstinence. Le dialogue de Boyhood témoigne de cette tare
américaine de considérer l’abstinence comme moyen efficace de
protection, qu’il s’agisse de grossesse dans ce passage, ou, dans
d’autres films et séries télévisées, des maladies sexuellement
transmissibles.

Le
père de famille, bien sûr, peut être gêné d’une telle
conversation avec sa fille, mais le fait de ne pas évoquer la pilule
est surprenant.

Les
clichés évités

Cependant,
Linklater ne tombe pas dans tous les clichés de la chronique
adolescente. Le scénario évite
intelligemment la scène du bal de promo, rite de passage obligé dans un film sur les années de jeunesse. Pas de fille
en jolie robe, pas de chanson d’amour qui fera le tube de l’été
et un slow attendu dans les fêtes, pas de héros du film et sa
copine élus roi et reine de promo.

Mason
devient un beau garçon mais, plutôt que capitaine de l’équipe de
foot ou joueur de baseball, il fait de la photo. C’est un artiste, qui a
peu d’amis et finalement peu de conquêtes. Il vit comme un exclu, un alien, et tient un discours
mature et engagé sur les nouvelles technologies.
On
s’attache à Mason comme à nul autre personnage: le fait de le voir
grandir à l’écran nous le rend plus proche, plus touchant, que si
l’on avait vu, comme dans les films habituels, plusieurs acteurs de
succéder pour incarner le même rôle.

 Le voir partir pour la fac
rappelle l’adieu à Andy à la fin de Toy Story
3
, peut-être le plus réussi de la trilogie.

La mère d’Andy était émue, comme on si attendait. La
mère de Mason l’est aussi, mais elle échappe à un destin stéréotypé. Sa vie
sentimentale n’est pas rose, et sa dernière réplique, inattendue, est assez juste.

Une
chronique tendre mais inégale


Beaucoup
de spectateurs se reconnaîtront dans cette tendre chronique, du
petit garçon bercé par les histoires de Harry Potter (que l’on a,
d’ailleurs, aussi vu grandir à l’écran) à la country music chantée
par son père, en passant par ses espoirs et chagrins amoureux.

La dernière heure du film, hélas, paraît extrêmement
longue et répétitive. Il est regrettable de trouver le temps long pendant film sur le temps qui passe. Les discours élogieux lors de la remise de diplôme de Mason, notamment, pouvaient largement êtres coupés (ou du moins raccourcis) au montage.

Linklater,
s’il a réussi une prouesse cinématographique du point de vue du
tournage, obtient un résultat touchant mais inégal, qui vaut
surtout pour la performance du jeune Ellar Coltrane dans le rôle de
Mason, et sa jolie famille d’acteurs que l’on voit mûrir à l’écran.

Le casting de Boyhood 





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Marla

Ancienne prof de cinéma en fac, je partage sur Marla's Movies mes analyses de films depuis 2014. Je sais parler de Shakespeare et de Harry Potter dans la même conversation. Je pleure devant les vieux films français et les animations Pixar. Venez discuter cinéma et séries, je vous aime d'avance.

3 commentaires pour l’instant

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JoshSugPublié le 11:59 - Juil 25, 2014

Je viens de le voir cet après-midi. Oui c'est un film touchant et oui, la dernière heure est bien trop longue. Mais l'ennui n'est pas là. Et c'est ce qui est génial dans ce film car il ne se passe presque rien, c'est la vie quotidienne d'une famille qui est filmée, mais l'on ne s'ennuie pas.
Ce qui est aussi touchant, c'est de voir l'évolution dans la manière de filmer. Beaucoup de champs-contrechamps lors des dialogues au début, des plans fixes plus photographiques sur la fin.

En tout cas tes articles sont très bien, tout est clair et concis. A bientôt,
Luc

    Avatar

    MarlaPublié le 11:54 - Juil 26, 2014

    Bonjour Luc,

    Merci pour ton commentaire.

    Oui, la réalisation évolue, tout comme le regard de Mason qui, justement, devient photographe: il apprend à contempler, prend des photos "arty" d'un match de foot, et des photos de détail (bouche d'incendie) avant de partir pour la fac.

    C'est vrai que Linklater donne l'impression de filmer la vie telle qu'elle est. En cela, le film est une réussite.

    Bonnes séances et à bientôt !

    Marla

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Jean-Pascal MatteiPublié le 1:24 - Juil 26, 2014

Linklater partage avec Tobe Hooper les mêmes origines texanes, d'où son portrait doux-amer, parfois empreint de dérision (l'arme en cadeau), d'une famille sans tronçonneuse, mais saisie dans la durée, reproduisant "pour de vrai", avec le temps du hors-champ, l'évolution chronologique et biographique de LaMotta dans "Raging Bull", film de chevet du réalisateur, en évoquant aussi, par sa quotidienneté, les chroniques intimistes "à hauteur de tatami" d'Ozu, autre influence avouée.

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